Chapitre 29
Kim gara sa voiture sur le parking visiteur et descendit.
Depuis qu’elle savait qu’ils allaient rendre visite à son père, sur son lieu de travail, Naeliya était devenue étrangement silencieuse, voire nerveuse. Elle y était déjà allée, bien-sûr ! Mais à peine deux ou trois fois en sept ans. Alors qu’est-ce qui changeait cette fois ? Kim. Un Oni.
Soyons sérieux deux secondes. Un démon dans une agence fédérale ! Un mafieux sur le terrain de ceux qui poursuivent et arrêtent les personnes comme Kim et les siens. Et pourtant, il voulait se rendre là-bas pour dire coucou à Christopher ? Elle n’y croyait pas ou du moins ne voulait pas croire que c’était la seule raison. Et elle avait bien raison de douter, surtout quand il lui dit, en ouvrant sa portière :
— Naeliya, ta famille est liée à moi. Je veux m’assurer que tout le monde le sache.
— Kim, souffla-t-elle. C’est du suicide, tu le sais ça, pas vrai ?
— Ils ne me feront rien et ta famille ne risquera aucun problème, je te le promets. Tu as confiance en moi .
— Oui… Mais, Kim… Une agence fédérale !
Il s’accroupit et lui prit les mains.
— Naeliya, le pays tout entier sait qui on est. Depuis toujours ils sont pétrifiés quand le journal télévisé parle de nous et dans leurs dossiers, nos missions sont leurs pires cauchemars. Je te raconte pas le nombre de personne de haut rang qui essaye de se mettre le Boss sous la main pour ne pas se retrouver avec une balle entre les deux yeux en pleine nuit. Mon ange…
— Mon ange ? Sourit-elle.
Il la vit rougir, ce qui lui plut.
— Tu veux un autre nom plus pervers ? lança-t-il, ne pouvant s’empêcher de la titiller.
— Non, merci ! Ça ira ! Pouffa-t-elle.
Il se releva et l’aida à descendre. Il la dirigea vers le coffre, duquel il en extirpa un sac.
— Qu’est-ce que c’est ? L’interrogea-t-elle, sentant le sac sous ses doigts.
— Je me suis dit que ton père méritait un petit souvenir de mission, répondit Kim, rabattant la vitre du coffre. Allez, viens. On devrait y aller.
Naeliya posa sa main sur l’avant-bras de l’Oni qui la guida, très conscient du handicap de sa belle, encore plus avec le son de l’embout de la canne qui raclait le sol, balayant de gauche à droite de façon rapide pour déterminer le moindre changement de terrain, assurant à la femme qui la tenait qu’aucun obstacle ne la fasse tomber. La présence de Kim à ses côtés la rassurait aussi.
Dès leur entrée dans le grand hall du complexe, les regards se tournèrent vers eux et pointèrent Kim. Ils savaient qui il était et étaient tous sur leurs gardes. Qu’est-ce qu’un Oni foutait là ? Et qui était la jeune femme, aveugle, à son bras ?
— E-Excusez-moi ! intervint une femme depuis le comptoir de l’accueil. Vous avez un-
— Nous venons voir Monsieur Clark, déclara la voix sombre et froide de Kim.
— Vous pouvez dire que sa fille, Naeliya Clark est ici, s’il vous plaît ? demanda la non-voyante, un doux sourire sur le visage.
La femme hésita, jetant des coups d’œil un peu partout, rencontrant les regards des fédéraux qui marchaient à grands pas. Tout le monde s’était arrêté dans leurs mouvements, attendant que le coréen fasse le moindre faux pas.
Un homme fit un signe de tête et elle retourna vers son comptoir pour composer un numéro et dit dans le silence du hall :
— Agent Clark ? Deux personnes sont là pour vous. Une jeune femme dit s’appeler Naeliya Clark et être votre fille. Un homme, typé asiatique… Vous devriez descendre.
Elle raccrocha et s’assit, mais le monde avait comme cessé de bougé. Suspendu jusqu’à ce qu’on entende le bruit de l’ascenseur qui s’ouvre.
— Agent Clark ! fit la femme en pointant le duo du doigt.
— Merci, répondit-il en découvrant Kim et Naeliya. Chérie ?
— Coucou, papa ! lança la jeune femme, un large sourire sur sa bouche.
Il s’approcha, l’air inquiet.
— Kim.
— Colonel Clark, le salua-t-il, serrant la main de l’ancien militaire dans une poigne féroce.
— Est-ce que tout va bien ? Qu’est-ce que vous faites ici ? Qu’a dit ton médecin ? s’enquit l’homme, angoissé que leur présence apporte une mauvaise nouvelle.
— Rassure-toi, papa, je vais bien, dit-elle. Le médecin a dit que j’étais totalement remise.
— Oh, non de dieu ! soupira Christopher, sur le point de s’effondrer sur le sol, tant le soulagement était grand.
Kim le rattrapa de justesse.
— Merci, fiston, ne put s’empêcher de dire l’homme, surprenant chaque personne présente dans le hall qui ne ratait rien de la scène. Tu es sûre que tout va bien ?
— J’ai lu les dossiers, lui assura Kim, un léger sourire sur la bouche. J’ai pu déjeuner avec votre fille et la guide. Elles m’ont raconté ce qu’il leur a dit et j’ai les documents avec moi. Tenez.
Kim, qui avait fourré les pages dans le sac qu’il avait sorti du coffre, tendit le tout à l’ancien militaire qui s’empressa de l’ouvrir pour attraper les résultats et les lut. Son angoisse disparue à chaque ligne qu’il lut. À la fin, il poussa un long soupir.
— Dieu que je suis heureux ! dit-il, prenant la main de sa fille pour lui en baiser le dos. Qu’est-ce qu’il y a dans le sac ?
— Regardez.
Christopher, curieux, plongea sa main à l’intérieur et en sorti un paquet cadeau. Il adressa à l’Oni un regard étrange.
— On s’était cotisé pour votre cadeau commun, mais je voulais vous offrir un cadeau un peu plus personnel, expliqua ce dernier.
— Oh ?
Il déballa et trouva un cadre avec à l’intérieur, une photo qu’ils avaient prise durant le week-end de son anniversaire, avec l’hôtel de la plage en arrière plan. Il pouvait voir les sourires de sa fille et sa femme. Tous étaient là. Oni, mafieux, Stein et sa famille. Le cadre qui entourait la photo avait été fait dans un bois précieux, taillés comme des vagues.
— Merci, fiston, fit Christopher, touché par le cadeau.
— Qu’est-ce que c’est ? Demanda la jeune femme.
— Touche, ma chérie, dit son père en approchant le cadre de ses doigts.
Elle toucha le contour et apprécia la forme assez spécifique qu’elle pouvait décrire comme étant des vaguelettes.
— Kim a mit en cadre la photo de samedi, expliqua Christopher à sa fille.
— Oh ? Celle qu’on a prise sur les marches de l’hôtel ?
— Oui. Je voulais un truc un peu plus personnel pour ton père qu’une cagette de vins, se justifia l’Oni, une main dans le dos de la non-voyante.
— Oh ! C’est adorable ! s’exclama-t-elle.
— Je ne suis pas venu juste pour vous donner ça, mais pour vous prévenir que j’ai quelques jours de tranquillité, expliqua Kim de façon assez imposante pour que les gens l’entendent bien, sans avoir besoin de pencher leurs corps comme pour écouter aux portes. Est-ce qu’un dîner chez moi vous intéresserait ?
Christopher le dévisagea.
Du coin de l’œil, il pouvait voir ses collègues et visiteurs attendre sa réponse.
— Je dois demander si ma Louisa est d’accord, mais je ne vois pas d’inconvénient, répondit enfin l’homme. Est-ce qu’il faut rapporter quelque chose ?
— Venez, ce sera le principal, sourit Kim.
— Quand serait-ce ?
— Ce soir ? À quelle heure finissez-vous ?
Christopher regarda sa montre.
— J’en ai encore pour deux bonnes heures.
— Mon ange, tu as des dossiers en cours ? demanda Kim à sa belle.
— Non, vu que mon dernier client est poursuivi pour agression, j’ai plus rien, répondit la jeune femme. Pourquoi ?
— Est-ce que nous pouvons vous emprunter une salle pour vous attendre ?
— Oui, j’ai un canapé dans mon bureau, s’empressa de dire Christopher, voyant qu’un de ses supérieurs s’avançait pour se proposer.
L’homme se figea, visiblement peu heureux de s’être fait coiffé au poteau. Christopher s’approcha du comptoir d’accueil et lui demanda deux badges visiteurs qu’il tendit à Kim.
Ils regardèrent l’Oni agir avec galanterie envers la non-voyante qui semblait compter sur lui avec un peu trop de naturel. On les observa passer les tourniquets, passer les badges sur un capteur, faire passer la jeune femme entre eux, puis monter dans l’ascenseur qui grimpa au 8e étage. Le scénario se déroula de nouveau dans le couloir qu’ils longeaient jusqu’à un bureau.
— Entre, ma chérie, dit Christopher en aidant sa fille à pénétrer les lieux.
Kim entra et ferma la porte.
— Est-ce que je dois baisser les stores ? demanda l’ancien militaire.
— Non, répondit Kim en prenant place sur le canapé, assez confortable, attirant Naeliya sur ses jambes.
À peine installés qu’on toqua à la porte du bureau.
— Entrez ?
— Monsieur, fit un homme, visiblement venu pour s’assurer que les rumeurs de l’agence étaient vraies, plus que pour donner des dossiers à son chef. Vous devez signer ces…
Mais quand ses yeux se posèrent sur Naeliya, il croisa celui de l’Oni qui le fusilla du regard.
— Je peux vous aider, agent Lister ? demanda Christopher. Si vous êtes ici pour voir un spectacle, je vous conseille très fortement de retourner à vos dossiers avant que vous ne fassiez parti du décor.
L’agent se figea, dévisagea son supérieur.
— Je… Euh…
— Et fermez la porte en partant ! lança l’ancien militaire, replongeant dans l’étude d’un dossier épineux.
L’homme quitta le bureau, referma la porte et se dirigea, au pas de course, vers l’open space où il fut assaillit de questions.
— Tu l’as fait exprès, avoue, accusa Naeliya.
— Je te l’ai dit, mon ange. Ta famille est liée à moi. Je me dois de m’assurer que tout le monde sache que vous êtes sous ma protection.
— N’est-ce pas un peu primaire ?
— Soyez rassuré, Monsieur que je fais cela dans un intérêt aussi pur que l’est votre fille… pour l’instant.
— Kim ! S’écria la jeune femme, lui frappant l’épaule, le visage cramoisie. Monsieur Samsara, si cela vous amuse aussi, vous aurez affaire à moi !
— Il peut nous entendre ? questionna le père qui ce l’était souvent demandé.
— Il peut, confirma l’Oni, un sourire moqueur sur les lèvres.
— Taeliya m’a raconté que Monsieur Kaelis était toujours présent et qu’elle lui parlait souvent à travers son mari.
— C’est vrai. Nos démons sont toujours en surface, prêt à agir, expliqua Kim. Il a d’ailleurs hâte de ce dîner.
— J’imagine que c’est à double tranchant ? soupira Christopher.
— Vous en avez fait l’expérience. On peut ressentir la douleur, la peur, la moindre émotion, mais pas la faim, précisa l’Oni, caressant le bras de la jeune femme.
— Kim, avez-vous du wisky chez vous ? demanda soudainement Christopher.
— J’en ai, même si j’en consomme rarement. Pourquoi cette question ?
— Pour savoir si votre ami aimerait un verre.
— Tu proposes un rancard, papa ? s’amusa Naeliya. Qu’est-ce que dira maman si elle l’apprenait ?
— Non, mais de quoi je me mêle, jeune fille ? lui lança son père, souriant à ce moment de complète détente.
Elle lui tira la langue, faisant rire les deux hommes.
[…]
Christopher éteingnit son ordinateur, rangea ses dossiers et classeurs, attrapa sa veste et se leva.
— On peut y aller, annonça-t-il.
— Naeliya ? Murmura Kim à la jeune femme qui s’était endormie contre lui. Mon ange, réveille-toi. On va rentrer.
Elle prit quelques secondes avant d’ouvrir les yeux et de s’étirer.
— Bien dormit, mon cœur ? demanda son père, l’aidant à se relever.
— Très. J’avais un coussin extrêmement confortable, répondit-elle.
— Heureux d’avoir pu servir, entendit-elle dans son dos.
— J’ai appelé ta mère, dit son père. Je dois rentrer me doucher et me changer. Elle m’accompagnera. Kim m’a dit que vous irez directement chez lui.
— Oh ? D’accord. Au moins, je connais déjà l’endroit, je pourrais t’aider à préparer le repas.
— Comme tu veux, dit Kim, embrassant sa tempe. On devrait y aller. Il y a encore du monde qui nous regarde.
— C’est toi qui voulait qu’on se donne en spectacle, lui rappela la jeune femme.
— C’est pour votre bien à tous les trois, crois-moi.
— Si tu le dis.
Christopher prit la main de sa fille et la guida, tandis que Kim fermait derrière eux.
— Kim, pouvez-vous donner un tour de clé ? demanda Christopher, de façon à ce qu’on l’entende bien.
Il tendit le trousseau à l’Oni qui fit claquer les verrous de la porte. Il le lui rendit et le trio reprit son chemin, Kim devant, afin de faire office de garde du corps. On les regarda partir et se rendre sur le parking.
— Vous êtes garés où ?
— Mon SUV est juste là, indiqua Christopher.
— Donnez-moi vos clés, Colonel. Ce n’est pas très sûr dans le noir, dit Kim, tendant sa main vers lui.
L’homme hésita, puis fini par les lui donner.
— Attendez-moi ici.
Christopher le regarda s’éloigner.
— Agent Clark ! entendirent-ils. Vous avez deux minutes ?
Le vrombissement du moteur les avertit que l’Oni avait trouvé l’emplacement de la voiture et était en marche pour les récupérer.
— Désolé, agent Spencer, mais je suis attendu. Voici ma fille, Naeliya.
— Enchanté, Mademoiselle Clark.
— De même.
L’homme qui cherchait à parler avec Christopher se figea en apercevant la canne. Il comprit que la fille était aveugle. Mais quand il voulu faire une remarque, le SUV des Clark s’arrêta et l’Oni en descendit.
— Colonel. Vos clés.
— Merci, mon garçon. Bonne soirée, agent Spencer.
— À… vous aussi…
— Colonel, vous ouvrez la voie ? Nous serons juste derrière, dit Kim.
— Vous sortez avant moi, autant que vous soyez devant.
— D’accord. Mon ange, tu m’attends avec ton père ? Je vais chercher la voiture.
— Oui, pas de soucis.
Christopher guida sa fille vers le SUV, ouvrit la portière conducteur, sans y grimper, attendant de voir la voiture du démon coréen. Ce dernier se plaça juste à côté et aida la jeune femme à prendre place.
— On se voit tout à l’heure, papa !
— À tout à l’heure, ma fille !
Ils quittèrent les lieux, puis se séparèrent, allant chacun vers une maison différente.
Quand Kim arriva au QG, il remarqua les voitures garées. Ses amis étaient tous chez eux, chacun profitant d’une soirée tranquille. Noah avec les siens. Tristan devait recevoir, car il vît la voiture de Gérard.
Il se dirigea vers sa maison et se plaça tranquillement devant, laissant un peu de place pour les Clark. Une fois tous les deux à l’intérieur de la maison, Kim claqua la porte, sans allumer la moindre lumière et plaqua la jeune femme contre le panneau en bois. Sans attendre qu’elle lui demande quoi que ce soit, il fondit sur elle et captura sa bouche.
Cette sensation de douceur face à sa propre brutalité lui avait manqué. Naeliya lâcha sa canne qui fit un bruit effroyable dans le silence de la maison, claquant sur le sol carrelé de l’entrée, pour venir s’accrocher aux épaules larges du coréen. Il passa un bras derrière elle, la pressant contre son corps.
Leurs langues se trouvèrent et jouèrent. Se disputant un combat de domination jusqu’à ce que, à bout de souffle, ils se séparent.
— Une semaine et j’en peux déjà plus, souffla Kim.
— Encore un ?
Kim souffla, un sourire étira un coin de sa bouche et il reprit son baiser.
Elle lui avait manqué et c’était partagé. Ce qui le rendit fou. Mais il devait se tempérer.
— Naeliya, gronda-t-il contre sa gorge.
Il l’écouta soupirer, à la limite d’un gémissement étranglé.
— Mon ange, je vais devenir fou…
— Pour ma part, sache que je le suis déjà.
***

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