Chapitre 38
La voiture s’immobilisa sur le parking du restaurant. Il se trouvait effectivement tout proche de l’énorme hôtel du centre-ville de Stein Carlington. Naeliya l’avait deviné, car le bruit dehors lui était familier.
Kim lui laissa le temps de contrôler sa respiration.
— Tu es prête ?
Elle hocha lentement la tête, mais il savait très bien qu’elle était en panique intérieurement parlant.
— Je… Je pense que oui, souffla la jeune femme.
Il glissa sa main vers sa nuque et l’attira à lui.
— N’oublie pas. Je suis là. Je ne te quitte pas. Carl et Charles sont dans une autre voiture.
Surprise qu’il ait demandé à ses amis de les suivre.
— Je n’épargne rien.
Il la regarda le chercher d’une main tremblante. Quand elle le toucha finalement, il la vit souffler de soulagement. L’Oni l’embrassa, plaquant sur sa bouche un baiser féroce qui la marqua. Le goût qu’il lui laissa, la suivrait tout à long de la soirée.
Ils quittèrent la voiture. Carl et Charles se trouvaient non loin de là, hochant la tête dans sa direction.
— Mon ange. Je dois t’installer une petite oreillette. Rassure-toi, elle ne sera pas visible. Tu ne la sentiras presque pas.
Elle accepta et se laissa faire tandis qu’il sortait un petit gadget d’un boitier. Il le lui glissa dans l’oreille et testa sa transmission en faisant un signe à la voiture au loin.
— Mademoiselle Clark ? entendit-elle.
— Monsieur Carl ? Sursauta-t-elle.
— Bonsoir, Mademoiselle, fit l’Oni, souriant. Charles et moi serons en contact avec vous et Kim. Si jamais ça ne va pas, on le saura. La broche est sur vous ?
— Oui, répondit-elle. Ma mère me l’a installé avant de partir.
— Bien.
— Je dois vous remercier, Mademoiselle, entendit-elle. On avait rien à faire ce soir et jouer les gardes du coup de Kim va être amusant.
— Je… Heureuse que ma soirée vous amuse, soupira-t-elle, un léger sourire désabusé sur la bouche.
Charles voulu s’excuser, mais Kim décida qu’il était temps pour eux d’y aller.
Naeliya glissa ses doigts autour du biceps de son compagnon et ils se lancèrent vers l’entrée du restaurant, mais à peine se présentèrent-ils, que déjà le malaise commença. Elle avait envie de fuir, se revoyant dans le salon du jeune homme, Linda et Damien s’embrassant comme s’ils étaient seuls, et sa bande de copine les encourageant. L’humiliation, puis l’accident.
— Mon ange. Accroche-toi à moi.
Sa prise tremblante se fit plus serrée autour de lui.
— Bonsoir ! S’exclama un homme élégant. Vous avez u-ne… M-Monsieur Kim…
— Bonsoir, répondit l’Oni de cette voix féroce et froide qui caractérisait les démons. Nous avons une invitation pour une réunion d’élèves.
Il lui montra le talon du bon et l’homme, effrayé, mais sur ses gardes, les guida vers une autre partie du restaurant où se réunissait déjà beaucoup de monde. Quand ils entrèrent, le silence tomba.
Une voix lança :
— On avait une aveugle au lycée ?
— Nan, ça ne me dit rien.
Damien voulu s’approcher, mais le regard persan de Kim l’arrêta.
— Oh ! Mon dieu ! Naeliya Clark ! s’exclama cette voix que la jeune femme aurait tant espéré ne plus jamais entendre.
Kim la sentit se tendre.
— Naeliya ? Depuis quand elle est aveugle ?
Les murmures se firent plus fort pour finalement ameuter du monde autour du couple. Kim dû se retenir de les éloigner.
— Salut, Naeliya ! C’est Linda ! Tu te souviens de moi ? Ta meilleure amie au lycée !
Meilleure amie ? Naeliya souffla un rire sans joie.
— Ah, oui. Cette meilleure amie qui embrassait mon crush devant moi et qui n’est jamais venu me voir quand j’étais à l’agonie à l’hôpital, dit-elle.
Kim ne pouvait pas être plus fier d’elle. Carl et Charles retinrent un rire.
Le malaise, dans la salle, fut palpable, autant que le silence qui les entourait.
— Tu veux t’asseoir ? proposa Kim.
— Je veux bien.
Il demanda où était leur table. Un serveur les précéda vers une table à l’écart. Cette réunion n’était pas un moment jovial comme indiqué sur la lettre. Cette femme s’attendait à étaler sa réussite devant tout le monde et Naeliya était mise de côté.
— Je vais lui arracher son visage et le lui faire bouffer, gronda Kim, allongea son bras derrière Naeliya.
— J’ai l’image, merci, répondit sa compagne, posant une main sur la cuisse de l’homme.
— Chérie, tu savais qu’elle voulait s’amuser à tes dépens, pas vrai ?
— Oui. Linda a toujours été comme ça, souffla la jeune femme.
— En tout cas, Mademoiselle Clark, vous avez fait une entrée fracassante, dit Charles dans leurs oreillettes.
— Je pense que seule je n’en aurais jamais eu la force. Vous avoir avec moi me rassure.
Kim entrelaça leurs doigts.
Tandis que d’autres personnes arrivaient, on leur indiqua la table où le couple était installé et les murmures reprirent de plus belle. Puis, on annonça qu’il était enfin temps de passer à table.
— Naeliya ? entendit la jeune femme sur sa gauche. Naeliya Clark ?
— Oui ? dit-elle, sourcils froncés, ne reconnaissant pas la voix.
— Michelle Gibble. Nous étions ensemble au théâtre, fit la personne.
Naeliya chercha dans sa mémoire, jusqu’à se rappeler d’une fille, un peu garçon manqué, avec qui elle s’amusait souvent durant les préparations de costumes.
— Michelle ! La nana avec qui je faisais des costumes.
— C’est ça ! sourit la jeune femme qui ne devait plus du tout ressembler à ce qu’elle avait été adolescente.
— Tu la connais ? demanda Kim, se penchant vers elle.
— Oui, répondit Naeliya, un sourire un peu plus tendre sur le visage. Michelle était la couturière attitrée du club et je devais m’occuper des décors.
— On a pas fait que de créer, pouffa la jeune femme en prenant place. Des conneries d’ados aussi.
— Principalement, tu veux dire, renchérit Naeliya.
Toutes deux éclatèrent de rire, attirant tous les regards.
— Qu’est-ce que tu deviens ?
— Oh, tu sais, fit Naeliya. J’ai fait des études pour devenir interprètes.
— Je me doutais bien que tu ferais quelque chose dans ce genre, sourit Michelle.
Soudain, la jeune femme remarqua la canne pliée et accrochée à un petit sac, à côté de Naeliya. Son cœur se brisa, mais elle n’osa poser la question. Puis, elle fut attirée par l’homme assis à la droite de son ancienne camarade de classe. Il était sombre, imposant et terrifiant. Son aura terrible incitait à fuir le plus vite et le plus loin possible, au risque de finir par rejoindre les disparus des siècles précédents.
— Je te présente mon fiancé, dit alors Naeliya. Kim.
— Bon… Bonsoir, fit Michelle.
— Bonsoir, Mademoiselle Gibble.
— Oh, c’est Madame, le corrigea-t-elle.
— Tu t’es mariée ? s’enquit la non-voyante.
— Oui, depuis deux ans. Mon mari m’accompagne ce soir. Chéri ?
— Salut, Naeliya.
— Oh ? Je reconnais cette voix, fit-elle.
— Hé hé. C’est Morgan Tiln.
— Morgan ! Attends, vous sortiez ensemble au lycée ?
— Juste après ton départ, oui, expliqua le jeune homme.
— Toutes mes félicitations !
Kim fut content.
Lui qui se demandait s’il allait devoir intervenir, voilà qu’elle retrouvait deux amis avec qui elle s’était bien entendu.
Dans son oreillette, Carl lui expliqua ce qu’il avait trouvé sur ces deux-là et les Oni les mirent dans la case « à ne pas tuer ».
La table se remplie et la jeune femme remarqua qu’ils n’étaient pas nombreux. Elle retrouva tout de même deux autres garçons de son ancienne classe et l’intello du lycée, durant son époque. Tous prenaient de ses nouvelles et Kim scrutait leurs interactions de chacun avec la jeune femme qui l’avait fièrement présenté comme son « fiancé », ce qui avait créé en lui une sensation inouïe qu’il avait du mal à garder pour lui.
— RAS pour ta table, mon frère, lui apprit Carl, sur un autre canal.
— Au moins je ne risquerai pas de finir sur le canapé si ça tourne mal, répondit discrètement Kim.
Mais Naeliya l’entendit et se pencha vers lui.
— Tu serais incapable de durer plus de 5 minutes dessus.
— Cherche-moi, mon ange.
Naeliya pouffa.
Le tintement d’une fourchette sur un verre attira l’attention de toute la salle.
— Bonsoir, tout le monde ! s’exclama la voix de Linda.
— Oh, attention, soupira Michelle. Voilà la grande comédienne.
Naeliya sourit.
— Je suis heureuse de tous vous revoir ! Sachez tout de même, qu’aujourd’hui, nous avons une invitée spéciale, que nous n’avons plus revu depuis des années ! Ma meilleure amie, Naeliya Clark !
Kim se tendit et la sentit se crisper.
Toute joie et chaleur abandonna la jeune femme. Il posa sa main sur sa cuisse, pressant ses doigts dessus, comme pour lui dire qu’il était là, prêt à intervenir.
— Depuis son départ du lycée, personne ne l’a vu, pourtant, je vous assure qu’elle est bien là, à la table du fond, reprit Linda, fière de l’effet qu’elle produisait. Naeliya, tu veux nous dire quelques mots ?
— Tu n’es pas obligée de faire ça, murmura Michelle, inquiète.
Mais la non-voyante était déterminée à tirer un trait sur son passé douloureux pour retrouver son présent et son futur.
Kim se leva, faisant reculer sa chaise d’un bruit sourd et terrifiant dans ce silence pesant. Il tendit sa main et l’aida à se lever. Devait-elle s’approcher, dévoiler son infirmité ? Devait-elle rester là et le cacher ? Finalement, elle se décida à prendre sa canne qu’elle sortit de son étui et la déplia dans un bruit terrible qui secoua toute l’assemblée. Kim la guida vers le centre de la pièce. Tout le monde l’observa balayer le sol et Linda perdit de sa superbe.
Quand Kim s’immobilisa, elle sut qu’elle était là où tout se passerait. Il ne la lâcha pas pour autant.
— Bonsoir tout le monde, dit-elle, après avoir pris une grande inspiration. Ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vu. Du moins… Que je n’ai pas vu mes amies. Celles qui étaient mes copines depuis longtemps.
La pique se fit sentir et un vent glacial traversa la salle.
— Vous devez sans doute vous poser des questions à propos de mon absence, de ma canne et de pourquoi cet homme m’accompagne.
Linda voulut dire quelque chose, mais le regard que lui envoya Kim, l’en empêcha.
— Sachez que ma « meilleure amie » s’est tapée mon crush devant moi, commença la jeune femme, prise d’un courage surprenant. Oui, oui. Vous avez bien entendu. Mes amies savaient que j’étais amoureuse de Damien, depuis que j’étais petite, et m’ont encouragée à me déclarer le soir où il avait organisé sa fête. Sauf que Linda et lui se galochaient de façon très visible que j’ai pas pu les louper. Donc pour la notion d’amitié, on repassera. Pour ce qui est de mon absence…
Kim la regarda et voulu l’arrêter. Mais elle tourna la tête vers lui, demandant de la laisser s’exprimer.
— Ma famille et moi avons été percuté par une voiture.
Le silence fut glacial.
Linda attendit.
Alors, Naeliya raconta l’accident, les blessures, l’hôpital, sa cécité et tout ce qui avait pu suivre.
Après tout ça, personne n’osa la regarder ni dire quoi que ce soit. Pourtant, une question restait en suspens. Qui était l’homme à ses côtés ?
C’est ce moment que Linda choisit pour briller. Elle se leva quand les serveurs approchèrent avec les entrées. Elle ne remarqua pas les airs terrifiés qu’ils affichaient autour de Kim.
— Dis-nous, Naeliya ! Qui c’est, l’homme qui t’accompagne ? Ton guide pour aveugle ?
Kim lui fit face.
Les deux Oni dans la voiture, dehors, se mirent à gronder, Malheureusement, Taeliya n’était pas là pour les calmer. Mais grâce aux entraînements de Sonia, elle savait quoi faire.
— Tu peux dire ça, oui, sourit-elle. Mais est-ce que tu irais coucher et te marier avec ton serviteur ?
Kim la dévisagea, choqué avant d’éclater de rire. Dans l’oreillette, les grondements avaient cessé. Soudain, une assiette se fracassa sur le sol. L’Oni se tut et dévisagea l’homme qui semblait être sur le point de se faire dessus ou de s’évanouir tant il était effrayé.
— Voyons ! lança Linda, ne comprenant toujours pas ce qu’il se passait devant elle.
— Tout va bien, dit Naeliya, de sa voix douce au pauvre serveur qui lui en fut reconnaissant. Il ne vous fera rien. Mais, est-ce que vous avez un menu spécial pour lui… et ses compagnons ?
Le staff se figea, déglutissant difficilement.
Damien, de son côté, blêmit. « Ses » ? Y en avaient-ils d’autres ?
— J… Ou… Euh… bredouilla le pauvre homme.
— Soyez plus clair, souffla Kim, irrité.
Naeliya posa une main à plat sur son ventre, le faisant frissonner.
— Carl, Charles, appela-t-elle. Je pense que le dîner serait plus drôle si vous y participez.
Croyant qu’elle avait viré folle, Linda se moqua, mais le staff du restaurant avait très bien comprit et une des serveuses se mit à pleurer de peur. C’est à ce moment que les deux Oni firent leur entrée. Damien cru que sa dernière heure était venue. Non seulement elle s’était présentée à cette soirée qui était un piège, mais elle n’était pas venue seule. Et voilà que deux autres se montraient.
— Mademoiselle Clark, firent-ils, penchant la tête pour la saluer, même si elle ne les voyait pas.
Elle demanda d’autres couverts pour sa table.
— Qui sont ces gens, Naeliya ? grogna Linda, furieuse que son désire de l’humilier tombe à l’eau.
— Visiblement ton cerveau ne fonctionne pas très bien, ma chère meilleure amie, lança la non-voyante, un rictus amer sur les lèvres.
— Vous embêtez pas à lui répondre, Mademoiselle, fit Charles, lui tirant la chaise.
Kim l’installa et repris sa place.
On apporta sièges et couverts pour les deux Oni qui s’installèrent de chaque côté du couple.
Michelle s’était écartée, terrifiée.
Et quand la crise de Linda eut atteint son paroxysme, Damien se leva et dit de façon très claire :
— Ce sont des Oni de Monsieur Carlington ! Le coréen est le fiancé de Naeliya !
La jeune femme piqua dans son assiette, approcha sa fourchette de sa bouche et ne put retenir un sourire qui excita son compagnon.
— Oh ? Je ne savais pas que tu étais là, Damien.
Le jeune homme resta muet, reprenant sa place.
— Félicitation, Madame Tiln, dit Charles à Michelle.
Elle n’avait pas besoin de comprendre comment il était au courant. Savoir qu’il était un Oni lui suffisait.
Ils savaient tout. Ils avaient un œil sur tout. Et Naeliya était l’une des leurs.
La soirée fut plus silencieuse que prévu, mais la non-voyante fut très contente d’elle.
***

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