Chapitre 43
— Reculez, ordonna Noah.
Kim avait coincé l’homme dans un coin de la salle et ce dernier ne cessait de crier des choses qui ne faisaient que creuser sa propre tombe.
Les Oni s’écartèrent, laissant à leur ami un espace nécessaire pour se lancer dans une session qui l’aiderait sûrement à calmer sa frayeur, son dégoût et surtout l’angoisse sourde qui devait encore lui tordre les tripes.
Noah se refusait à participer, car il n’était pas de son devoir de le faire. Il partageait avec son ami les mêmes sentiments qu’il avait eut durant le premier enlèvement de sa femme et ainsi que son deuxième, quand elle était enceinte d’Elios. Mais un cas en amenant un autre, Taeliya n’avait jamais été blessé comme Naeliya. Sa femme était née avec une maladie cardiaque non traitée, puis fut prise pour cible et maltraitée, mais jamais blessée. Quant à Naeliya… Dès ses 16 ans la vie lui retira ses yeux, puis sa dignité, son envie de vivre. Et aujourd’hui, alors qu’elle devait sans douter penser avoir remontée la pente grâce à une terrible créature, voilà qu’elle finissait avec un fou au-dessus d’elle, l’ouvrant comme on le fait avec une viande pour kebab.
L’horreur restera à jamais gravée dans leurs mémoires et encore plus dans celle du coréen qui n’avait toujours rien dit. Il dominait la pièce, rendant l’air suffocante, mais restait obstinément silencieux.
Noah voulu faire un pas pour voir s’il n’avait pas été blessé par une arme ou quelque chose, mais se ravisa quand il vit ses poings se serrer jusqu’à couper toute circulation sanguine.
— Elle va mourir ! s’écria alors l’homme, qui venait de glisser sur le sol, pris d’une crise de folie. Et tu ne pourras rien y faire, connard ! Ta meuf va mourir et tu seras même pas avec elle ! Ha ha ! Quelle belle journée ! J’aurai vengé mon clan !
— Tu parles de cette famille que j’ai massacré avec mes amis pour avoir ruiné la vie d’une enfant qui n’avait rien demandé pendant que ton pédé de mec était ivre caisse quand il les a percuté ? dit alors Kim d’une froideur polaire que même ses amis n’avait jamais entendu.
L’homme se figea.
— T’as dit quoi, là ?
— Oh, en plus d’être con il est sourd, souffla Kim. Boss, y a un coin où je peux le poser ? J’ai des trucs à essayer, moi aussi.
La voix commençait à se dédoubler. Comprenant très vite que Samsara n’avait pas été envoyé auprès de Naeliya, mais avait été très désireux de s’en prendre à celui qui l’avait torturé, le groupe restant chercha de quoi faire office de table pour que le coréen puisse faire ce qu’il savait de mieux. Tuer avec une lenteur abominable.
L’homme, comprenant que son heure était venue, sourit et ouvrit la bouche, mais Kim fut le plus rapide. Il savait très bien ce qu’il s’apprêtait à faire. Les mafieux se trimballaient toujours avec une fausse dent ou une capsule qui était capable, une fois craquée, de les tuer sur place. Le pervers pensait pouvoir partir et rejoindre la jeune femme dans la mort ou retrouver son amant et son clan. Mais Kim n’allait clairement pas le laisser faire. Il lui bloqua la mâchoire et arracha la capsule pour la jeter au loin. L’homme retomba au sol, anéantie, voyant là sa seule sortie lui être retirée.
— Non ! Hurla-t-il, essayant de la récupérer.
Un des hommes se pencha pour récupérer, entre ses gants, la petite pilule et sourit.
— Vous cherchez à partir maintenant ?
Kim attrapa l’homme à la gorge et le transporta vers les planches que ses amis avaient trouvées et installés pour qu’il puisse se lancer dans une étude anatomique brevetée.
— Écartons-nous, dit alors Charles. Amusez-vous bien, Monsieur !
Tarik et Martin immobilisèrent le cobaye gigotant, attendant le coup qui lancerait l’étude de biologie morbide, dirigée par Kang Kim Gyul.
[…]
— Vite ! On a une urgence ! S’écria Joe alors qu’il venait de raccrocher avec Carl.
— Docteur ?
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Le petit groupe médical que Joe dirigeait dans l’hôpital international, se réuni autour de lui.
— Nous avons deux victimes d’agression. Une avec une ouverture partiellement recousue, expliqua-t-il, donnant le plus de détail possible sur ce qu’il savait.
L’horreur de la situation était loin d’atteindre ce qu’ils allaient avoir sous les yeux, dix minutes plus tard quand la voiture de l’Oni arriva.
— Doc’ ! lança Carl, descendant du véhicule,
— Carl. Où est-elle ?
— Par là ! cria Christopher, tenant sa fille qui venait de perdre connaissance. Joe ! Ici !
— Colonel ! Depuis combien de temps était-elle comme ça ? demanda le médecin qui se retint de crier à l’horreur en découvrant la jeune femme baignant dans le sang.
— Depuis moins de cinq minutes, répondit Christopher, le visage couvert de larmes et de sang, tenant son bébé dans les bras.
— Posez-la sur le brancard ! ordonna le médecin à son équipe. Où sont les autres ?
— Là-bas, répondit Dorian. Kim s’en charge.
— Doc, on a une deuxième victime, intervint Carl.
— Où est-ce qu’ils l’emmènent ! s’époumona une voix que Joe ne connaissait pas. Où est-ce qu’ils vont avec elle ?!
Carl l’arrêta tout juste avant qu’elle ne se jette sur le brancard. Il bloqua son visage pour fondre son regard dans le sien et capter toute son attention. Elle tremblait tellement qu’il crut qu’elle était montée sur un ressort qui ne s’arrêterait jamais de sautiller.
— Ils vont la soigner. Joe est le médecin de notre famille, expliqua-t-il à la jeune femme terrifiée. Ils vont l’opérer et s’assurer que tout va bien. Ils vont devoir s’occuper de vous aussi.
Cette dernière phrase déclencha une crise de panique énorme en elle.
— Hé ! Mafia ! Restez avec moi ! Hé !
— Carl, ne crie pas ! lança Dorian. Souviens-toi les crises de la Princesse.
Taeliya et ses démons. Oui, il se souvenait des crises qu’elle faisait à l’époque et la façon dont Noah savait l’apaiser. Mais arriverait-il à faire pareil avec cette nana complètement cassée ? Il prit une grande inspiration, lui prit le menton entre ses doigts pour diriger sa tête vers lui, avec une douceur étonnante.
— Naeliya est dans un mauvais état, dit-il d’une voix sombre, mais maîtrisée. Ils l’embarquent pour la soignée et lui sauver la vie. Mafia, vous êtes tout aussi blessée. On doit vous ausculter pour réparer ce que ce taré à brisé dans votre corps. Quand ils auront fini, on ira dans la salle près du bloc opératoire.
Carl attendit qu’elle hoche la tête, après un moment de réflexion. Sa voix grave et sombre s’était insinuée en elle comme une chaleur douce et réconfortante, ce qui contrastait avec cet homme pourtant terrifiant et froid. Elle baissa enfin la tête et pinça sa chemise. Il la regarda s’accrocher timidement à lui. D’instinct, Carl lui caressa la tête et la sentit se ramollir.
— Est… Est-ce que vous…
— Je vous accompagne, lui annonça l’homme.
Il la souleva dans ses bras comme si elle ne pesait rien. Mafia poussa un cri de terreur et s’accrocha à lui.
— Vous êtes sur le point de vous évanouir, déclara-t-il. Je vous amène en salle de consultation. Dorian, Tris’. Accompagnez le colonel. Tenez-moi au courant.
— Entendu.
Les démons se séparèrent une fois à l’intérieur de l’hôpital.
[…]
Encore ? pensa Naeliya, ouvrant les yeux dans une salle blanche qu’elle avait connu pendant beaucoup trop longtemps, sans vraiment savoir qu’elle y avait passé un an, jusqu’à son réveil.
Elle resta là, debout, bras croisés contre elle, cherchant à se rappeler des derniers évènements. De quoi pouvait-elle bien se souvenir ? L’enlèvement. Le plan qu’elle avait mis en place avec Kim. Mafia enfermée dans cette salle froide qui empestait le sang et le désinfectant, entre autres choses…
Soudain, une douleur lui transperça le corps en dessous de sa poitrine. Elle y appliqua sa main et vit du sang qui en coulait.
Ah… C’est vrai…
Mais alors qu’elle pensait que c’était la fin pour elle. Qu’elle allait terminer sa vie ici, dans cet endroit fait de blanc infini et lumineux, un cri rauque, voire trop pour un être humain normal, se fit entendre.
Kim ? Samsara ?
Qui criait ? Pourquoi ? Était-ce son père ? Quelqu’un d’autre ? Ou bien elle-même sans le savoir ? Les hurlements reprirent de plus belle. Devenant menaçants, voire exigeants, mais que voulaient-ils ? La voir ? Avait-elle fini par mourir ? Ça donnerait une raison plausible aux cris d’être aussi terrifiés et en colère.
Puis, un vent glacial l’entoura, lui faisant tourner la tête pour rencontrer la créature qui habitait l’esprit de son compagnon. Samsara. L’être squelettique derrière ce costume ancien coréen. Ses yeux rouges, tel des joyaux étincelants se fixèrent sur elle, depuis le masque de monstre qu’il portait, pour cacher son véritable visage.
— Jeune fille, l’entendit-elle murmurer comme s’il l’avait cru disparue pour toujours.
Sans attendre, elle fonça droit sur lui et s’engouffra dans ses bras. Elle sentit se refermer autour d’elle l’étreinte de la créature qui, pourtant, dégageait une chaleur réconfortante. Samsara lui caressa la tête, la serrant si fort contre lui que Naeliya cru qu’il allait lui briser les os.
— C’est le chaos, dehors, dit-il, s’écartant légèrement d’elle, étudiant son visage.
— Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
— Nous avons dépecé cet enfoiré qui s’en est pris à toi, gronda férocement le démon, le rouge étincelant prenant une effroyable teinte sombre. Nous l’avons ouvert et étendu, telle les tortures ancestrales. Ses cris résonneront dans cette salle où personne n’ira jamais e chercher. Son sang coulera avec le reste de ses vices, seul, dans ces ruines.
Naeliya ne pouvait que visualiser la scène, mais la colère vibrante de Samsara se répercuta en elle, comme un echo. Kim devait être terrifié.
— Jeune fille…
Naeliya redressa son visage et, pris d’une envie soudaine, glissa ses doigts vers le masque du démon. Celui-ci sembla terrifié qu’elle puisse découvrir son vrai visage. Celui de la créature hideuse qu’il se savait être.
— Ne fais pas ça… l’implora-t-il.
Naeliya ne l’écouta pas et retira délicatement le masque pour trouver un squelette dont les orbites étaient remplies d’une lumière qui vacillait au gré des émotions de la créature. Des écailles d’argent recouvraient une partie de son crâne dont les bords brillaient et attiraient le regard. Mais Naeliya se demandait si elles coupaient autant que des lames tranchantes. Elle glissa la pulpe de ses doigts dessus et sentit la brûlure caractéristique d’une lame qui ouvrait le bout d’un doigt. Mais du sang n’en coula pas, contrairement à celui qui glissait de son buste. Samsara, effaré et encore très terrifié, la dévisagea, s’attendant à ce qu’elle ne s’éloigne de lui, le traitant de monstre repoussant, ce qui serait tout de même très ironique.
Mais non. À sa grande surprise, elle n’en fit rien. Ce fut même tout le contraire. Elle se hissa sur la pointe des pieds et déposa sur sa bouche squelettique un baiser tendre. Le rouge de son regard joua avec les teintes de chacune de ses émotions.
— N’as-tu pas peur ? osa-t-il demander, brisant cet instant magique qui avait beaucoup trop duré.
— Non, avoua-t-elle, le regard rivé sur les flammes de ses orbites creuses. Tu es exactement comme je t’ai imaginé.
Surpris, il garda ses réflexions pour lui-même. Elle était définitivement une femme exceptionnelle. Si elle devait mourir sur cette table d’opération où elle se trouvait encore à ce moment-là, alors il la suivrait et savait que Kim les rejoindrait.
— Reviens en vie, dit-il alors à la jeune femme. Nous ne supporterons pas une nouvelle année ou même une vie sans toi… Jeune fille.
— Ne me lâchez pas.
Il se laissa glisser sur le sol blanc, la tenant contre lui comme si elle était un bébé tout juste né et qu’on voulait câliner jusqu’à ne plus en pouvoir. Mais pour la créature, ce moment était surtout celui où il pouvait être lui-même, sans ce masque qu’il s’était un jour forgé. Il le regarda, dans la main de la belle qui lui caressait les os, comme si elle cherchait à imprégner dans son esprit, chacun de leur emplacement afin de ne pas oublier à quoi il ressemblait en dessous.
Kaelis avait trouvé en Taeliya celle qui avait su lui montrer qu’être un démon n’était pas une si mauvaise chose. Pour Samsara, Naeliya était celle qui arriverait à lui faire accepter sa propre apparence sans son masque. Elles leur étaient bien trop précieuses et ils se battraient pour elles, leurs survies et leurs descendances.
***

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