Chapitre 46

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Après des larmes et un bon nombre d’examens, Naeliya fut déclarée miraculée par Joe et son staff médical. La jeune femme ne leur faisait pas confiance, mais le médecin du clan était une personne sûre, ce qui l’avait rassurée. Il savait ce qu’elle avait traversé et ne lui en voulait pas. Bien au contraire. Il s’était même assuré que Kim ou le couple Clark soient avec elle durant chaque examen, afin de lui épargner une crise d’angoisse ou des complications.

Mais les résultats médicaux étant revenus, ils avaient réalisé que les électrochocs qu’elle avait reçus durant sa séance de torture non désirée, avait travaillé sur les nerfs endommagés pour les stimuler et réactiver la circulation. Cette information fut célébrée en grandes pompes dans le manoir. Mais malgré la joie de l’instant, une ombre restait. La question de « pourquoi avoir enfermé Naeliya dans sa chambre avant de mettre le feu à l’hôpital ? ». Quelle était la raison de cette tentative de meurtre ? N’avait-elle pas déjà assez souffert ? Au départ, certains pensèrent à Mafia, mais la jeune femme avait été prise au piège dans la salle de consultation, avec Carl à ses côtés, ce qui l’innocentait. De plus, d’après Carl, Mafia était beaucoup trop attachée à Naeliya, pour avoir pris les coups à sa place et avoir tout fait pour la sauver, il était donc impossible pour elle de vouloir la mort de la jeune femme. Puis, il y avait le petit groupe que les Oni avaient attrapé et qui attendait sagement (ou plutôt en panique et se pissant dessus, sûrement) dans une des cellules, attendant l’interrogatoir. Christopher avait demandé à participer après que sa fille soit en meilleure santé et qu’elle soit hors de danger.

Il voulait des réponses et il les aurait, mais loin des yeux de son boss et de sa femme.

— C’est incroyable que tu puisses voir à nouveau ! S’exclama une des femmes du clan, installé dans la salle de jeu du clan.

Naeliya sourit timidement, n’étant plus habituée à voir, elle portait constamment des lunettes de soleil, même en intérieur, lui facilitant une certaine adaptation. Sa canne… Elle l’avait toujours. Ses parents lui en avaient rapporté une afin de l’aider à marcher avec un peu plus d’assurance. Quant aux Oni, personne ne savait où ils étaient. Pourtant, la jeune femme ne pouvait que sentir le regard de son compagnon sur elle, comme s’il l’épiait depuis une caméra ou un quelconque endroit. Avait-il peur d’elle ? Peur qu’elle ne perde la vue à nouveau ou qu’elle soit déçue en découvrant à quoi il ressemblait ? Ne se rappelait-il pas qu’elle pouvait le voir dans ses rêves ? Visiblement le secrétaire des Oni était un petit enfant terrorisé d’être ignoré ou abandonné, ce qui lui brisait le coeur.

— Papa.

— Hm ?

— Je pense qu’on devrait y aller. J’ai des comptes à régler avec beaucoup de personne, déclara la jeune femme, se levant du canapé. Maman, il vaut mieux pour toi que tu restes ici.

Pour une fois, Louisa accepta. Elle avait eu son lot d’aventures ou de mésaventures pour tout une vie.

— Taeliya, je te confie ma maman.

— Ne t’en fais pas, sourit la jeune mère. Louisa est en très bonne compagnie.

Christopher tendit son bras à sa fille et tous deux quittèrent le manoir dans une voiture prêtée par Stein, en attendant qu’ils ne récupèrent la leur, car dans le feu, le véhicule familial avait subit quelques dégâts.

Sur le chemin qui les menait vers le QG interdit, le silence régnait dans l’abitacle. Naeliya regardait le paysage défiler, jusqu’au début de forêt.

— C’est étrange de voir en réalité ce que j’ai toujours vu dans les rêves, dit-elle alors.

Christopher allongea son bras et massa la nuque de sa fille dans ce geste tendre qu’ils appréciaient échanger.

— Il y a beaucoup de choses que tu vas redécouvrir, mon ange.

— À commencer par un Oni en colère, dit-elle alors qu’ils entraient sur le terrain des démons, faisant face à un Carl, bras croisés sur sa large poitrine, les jambes campées, droites.

— Carl ne sera pas le plus difficile à affronter, ma fille. Le tien doit être dans tous ses états.

— C’est sûr.

Il arrêta le véhicule devant la maison de Kim et descendit. Carl ouvrit la portière pour aider
Naeliya à quitter son siège.

— Mademoiselle Clark, grommela l’homme. Je peux savoir ce que vous faîtes ici ?

— Bonjour, Carl, sourit la jeune femme, relevant son visage pour affronter le terrible portugais qui la toisait du regard. C’est un plaisir de vous voir.

L’homme se figea.

— Vous…

— Je pense qu’on aura plus de temps pour en parler plus tard, le stoppa-t-elle d’un geste impérial. Il y a du monde en bas à qui j’ai des questions à poser et deux démons à calmer.

Soufflé, l’homme s’écarta pour la laisser passer, balayant le sol de sa canne, la main posée sur l’avant-bras de son père. L’Oni les guida vers les sous-sols où se trouvait le QG et tout ce qui faisait du terrain un endroit spécialement conçu pour des hommes terrifiants. Quand Carl entra avec le père et la fille, Kim se leva d’un bond. Et dans un geste qui se voulait assuré, Naeliya releva ses lunettes dans ses cheveux, replia sa canne et s’avança droit vers son fiancé.

— Au lieu de me surveiller depuis le manoir, tu aurais pu me ramener ici, lui dit-elle, fixant ses yeux dans ceux de l’Oni.

— Tu… Tu viens à peine de recouvrer la vue, dit-il, peu sûr que son excuse fonctionne.

— Attends, elle a quoi ?! s’exclama Dorian. Voous nous voyez ? Genre, vraiment ?!

Naeliya tourna son visage vers chacun d’eux et, malgré quelques difficultés à bien les discerner, elle pouvait savoir qui était qui et retrouver les mêmes traits que dans ses rêves.

— Oui, Monsieur Dorian, dit-elle.

— Wow !! Le doc a dit la vérité, alors, souffla Dorian, se laissant tomber sur son siège.

— Comment c’est possible ? l’interrogea Trsitan.

— On va dire que la séance de torture que j’ai subis a aidé à réanimer mes yeux, expliqua-t-elle d’une façon assez détachée qui ne trompait personne.

Elle en souffrait encore et était en colère et frustrée de n’avoir pu se venger. Mais elle allait pouvoir se rattraper avec ceux qui attendaient leur sort non loin de là.

Kim caressa la joue de sa compagne, passant même son pouce juste en dessous de son œil droit. Lui-même avait du mal à y croire, mais elle le regardait vraiment. Samsara était comme un fou à crier qu’il voulait qu’elle le voie aussi, qu’elle le remarque, mais Kim l’avait calmé en disant que c’était encore trop tôt pour elle de bien les discerner. Toute fois, son excitation était partagée.

— Je pense qu’il est temps de faire une petite balade, déclara Noah.

Naeliya tourna son regard vers lui et hocha la tête. Elle replaça ses lunettes sur son nez et déplia la canne qui claqua dans un bruit froid et étrangement peu rassurant. Christopher lui présenta son bras, Kim proche d’elle, et la troupe se mit en marche.

Ils descendirent un peu plus bas pour trouver une pièce froide et humide. Kim se défit de sa veste pour la mettre sur les épaules de sa douce qu’il vit frissonner. La chaleur du vêtement l’entoura comme un cocon protecteur et elle se retint de justesse de pousser un soupir.

Dans une salle, qui ressemblait à une salle de torture et d’interrogatoire, on présenta une chaise à la jeune femme et un premier captif fut amené. Christopher se tint derrière sa fille, en position, comme s’il était encore à l’armée, attendant les ordres de son supérieur pour une action qui n’allait pas lui plaire. Son supérieur, ici, était l’Oni en chef.

Tarik fit sortir un des tout premiers qu’ils avaient attrapé et le força à s’asseoir durement sur la chaise qui craqua sombrement sous le poids de ce dernier.

— Qu… Qu’est-ce que vous me voulez ?! S’exclama-t-il, regardant partout. La police va nous trouver ! Vous êtes foutu ! Vous-

Son regard s’arrêta sur Naeliya, bras et jambes croisées, les lunettes toujours sur le bout du nez, la tête penchée sur le côté comme si elle l’étudiait.

— V-Vous ! Que… V… Vous êtes en vie ?!

— Vous semblez avoir vu un fantôme, fit remarquer Charles, adossé contre un mur.

— E-Elle n’était pas censé ê-être en vie !

— Oh ? sourit Naeliya. Je pensais pas qu’il allait parler aussi vite.

— Ma chère, fit Noah. C’est là tout l’effet de voir un mort marcher parmi les Oni.

— Taeliya sait à quel point vous êtes poètes ? pouffa la jeune femme.

Noah esquissa un sourire en coin.

— Ma femme connaît ma fibre artistique, ne vous en fait pas, répondit ce dernier, installé sur un siège, face à l’infirmier qui se demandait dans quel monde il venait de tomber.

Une femme morte et aveugle qui n’était pas morte et qui parlait, voire blaguait, avec des démons. Ça commençait presque comme une mauvaise blague.

Un grondement impatient attira l’attention. Kim serrait et desserrait les poings, retenant une terrible envie de massacrer ce gamin qui n’avait visiblement aucun remord à avoir enfermé une innocente dans une chambre autour d’un incendie.

— Puisqu’on en est aux révélations, j’ai quelque chose à vous montrer, dit Noah en récupérant une tablette que lui tendit Martin.

Il sélectionna quelques clichés pour les montrer à l’homme qui ouvrit les yeux en grand.

— Vous voyez l’homme à ma droite ? dit-il en pointant Kim. C’est son œuvre. Et il est très doué pour ce genre de… ce genre d’art. Le truc qui ressemble à un écureuil volant est mort à peine quelques minutes après avoir été ouvert, vivant.

Naeliya pouvait facilement imaginer la scène, même sans voir les photos. Elle s’interdisait même de les regarder. Son cauchemar allait prendre fin et elle ne voulait pas rêver de ce dont était capable son futur mari. Elle le savait impitoyable, monstrueux et craint, même au sein de son groupe.

L’infirmier se mit à trembler face à l’horreur des images. Plus l’Oni lui en montrait, plus on pouvait sentir la panique. Il était sur le point de réaliser qu’il allait mourir de la même manière, quand il s’évanouit.

Charles soupira.

— Tarik, va m’en chercher un autre, ordonna son chef.

Le démon récupéra une femme qui gigotait comme une anguille, cherchant à se soustraire à sa poigne, mais se figea en découvrant Naeliya, parfaitement vivante, installée comme si elle dirigeait ce monde.

— Elle devait mourir ! Il a dit qu’elle serait morte ! hurla la femme.

— De qui vous parlez ? demanda Noah.

— Je parlerai pas sans avocat ! Je connais mes droits ! lança la femme.

Les démons éclatèrent de rire, l’effrayant au passage.

— Quoi ? Pou-Pourquoi vous riiez ?!

— Je peux ? fit Christopher à Noah.

— Allez-y, Colonel. Voyons voir de quoi vous êtes capable.

Christopher quitta sa fille pour s’approcher de la nouvelle captive qui le toisa avec inquiétude.

— Qu’est-ce que vous allez me faire ?

Ils le virent tous poser une petite mallette avec laquelle il était arrivé. Intrigués, les Oni gardèrent le silence, tandis qu’il faisait sauter les attaches qui claquèrent dans la pièce, comme le bruit que ferait la Mort elle-même. Il en sortit plusieurs fils et capteurs qu’il approcha de la jeune femme.

— Vous pouvez la tenir ? Demanda-t-il à Tarik.

L’homme saisit le visage de la femme et l’immobilisa, laissant Christopher placer ce qu’il voulait où il le désirait. Principalement autour des yeux de la femme. Naeliya comprit et serra ses poings. Il voulait recréer ce qu’elle avait vécu.

— Papa. Plus haut le capteur. Mon œil n’était pas aussi bas, dit-elle sans émotion.

Sans rien dire, il ajusta ses branchements, puis sortit un petit boîtier qu’il alluma. Il tourna une mollette et l’électricité entra dans le corps de l’infirmière que Tarik lâcha pour éviter de se prendre un coup de jus malencontreux. Le cri qu’elle poussa fut terrible, mais rien ne serait jamais comparable à celui de Naeliya pendant que ce taré l’ouvrait vivante comme une trousse pour y chercher un stylo ni quand il l’électrocutait. Tous avaient encore à l’esprit ses hurlements de douleur.

Christopher tourna de nouveau la mollette pour éteindre l’électricité. La femme, essoufflée et endoloris se mit à crier :

— Vous êtes des malades !

— Tout comme vous l’êtes, dit-il.

— Colonel, elle est sympa vot’ boite à musique, fit Orlan. On peut voir comment ça fonctionne ?

— Bien sûr. Il suffit de tourner ça à l’intensité que vous désirez. Vous voulez essayer ?

— C’est si gentiment proposé ! Je vais pas refuser, sourit le démon, s’approchant pour saisir le boitier. Comme ça ?

Il tourna la mollette et la femme se mit à hurler de nouveau.

— Wow ! fit-il fasciné. Pourquoi on a pas ça avec nous, chef ?

— Parce que c’est un instrument militaire, répondit Noah.

— Vous avez de sacrés joujou, quand même.

Quand bien même Christopher n’aimait pas ça, il ne pouvait se défaire du plaisir qu’il prenait à faire subir à ces chiens ce qu’ils ont fait à sa fille. Mais bien sûr, il fallait doser pour ne pas les tuer dans l’immédiat et surtout obtenir des réponses. Ces dernières arrivèrent assez rapidement.

Après avoir rendu aveugle l’infirmière, ils passèrent à un autre homme, un peu plus robuste, mais tout aussi fragile face à la torture qui leur avoua que l’homme qui avait kidnappé les deux femmes, les avaient payé pour le cas où il ne survivrait pas. Il fallait qu’elle le rejoigne dans la mort. Il voulait être lié à Naeliya et pour ça, il les avait menacés et une paie assez conséquente les attendait. Bien sûr, il n’avait pas survécu et l’argent n’est jamais venu. Ils n’avaient plus le choix que d’exécuter le plan de la barricader et de foutre le feu à l’hôpital pour qu’elle n’ait aucune chance. Le fait qu’elle était dans le coma leur avait donné un avantage. Il fallait tout simplement attendre que ses visiteurs partent pour démarrer l’incendie. Ainsi, elle ne se réveillerait plus jamais et eux pourraient recevoir leur pactole.

Tristan et Christopher ramenèrent Naeliya à la surface, dans la maison de Kim. Ici, tout lui était familier, même sans voir ou avec sa vue, elle connaissait les espaces par cœur. Sa vie, elle la partageait avec deux monstres qui lui avaient sauvé la vie et qui lui dédicaçait la leur.

[…]

Quand Kim remonta, il rejoignit ses camarades dans la salle de réunion.

— J’irai rendre la mallette à Christopher, déclara-t-il, récupérant l’objet des mains de son ami et chef.

— On va se charger du nettoyage, lui dit Martin. Tu devrais aller la voir.

— Ouais, je pense que vous avez du temps à rattraper, confirma Charles.

En silence, l’Oni récupéra la mallette et quitta les lieux pour rejoindre sa maison. Mais au lieu de rentrer, il s’arrêta en bas des marches, admirant son salon éclairé et sa compagne, buvant dans sa tasse préférée, installée sur un fauteuil.

Elle était là, en vie et elle le voyait.

Qu’est-ce qui t’inquiètes, humain ? Demanda Samsara.

J’en sais rien. Peut-être que ce qu’elle voit de moi en rêve n’est plus la même chose en réalité, répondit Kim, perdu.

Elle te l’a montré. Naeliya est digne de nous.

La question est, est-ce que nous, nous sommes dignes d’elle ? renchérit l’Oni.

Elle nous a choisis.

Naeliya tourna la tête et le vit, prostré devant la maison. Elle posa sa tasse sur la table basse, se leva pour venir lui ouvrir la porte et s’approcher des marches.

— Vous êtes là, dit-elle simplement.

Tu as raison, mon ami. Elle nous a choisis.

Il grimpa les marches pour venir capturer la bouche de sa femme qui enroula ses bras autour de sa nuque.

***

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