Le regard

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Élise resta agenouillée à côté de lui, la main posée sur son épaule.
Sa respiration était faible, mais régulière. À chaque mouvement presque imperceptible sous le tissu, son propre cœur repartait trop vite.

Elle n’osait plus bouger, comme si le moindre geste pouvait rompre quelque chose de fragile.


— Vous m’entendez ? murmura-t-elle.

Aucune réaction.


Elle se pencha un peu plus. L’odeur de terre humide et de tissu mouillé montait de ses vêtements. Il était couvert de boue, comme s’il avait roulé dans la glaise. Ses cheveux sombres étaient collés à sa tempe. Une trace sale barrait sa joue jusqu’à la mâchoire.

Il était jeune.


Plus jeune qu’elle ne l’avait cru en le voyant de loin. Peut-être son âge. Peut-être un peu plus. Ses traits, malgré la saleté, étaient réguliers, presque calmes. Rien qui évoque un marginal ou un promeneur égaré. Et pourtant, tout chez lui jurait avec l’endroit et l’époque.


— Monsieur… ?


Sa voix trembla légèrement.


Elle hésita, puis posa la main sur son dos. La chaleur était toujours là. Vivante. Elle sentit sa poitrine se soulever faiblement sous sa paume.

Soulagement.

Il pouvait être blessé. Avoir chuté. Se perdre. Tout cela restait possible. Mais l’uniforme, lui, restait incompréhensible. Elle le voyait maintenant de près : le tissu épais, la coupe rigide, les coutures larges, la patine du cuir. Rien de moderne. Rien de familier.


Elle regarda autour d’elle, comme si quelqu’un allait surgir — un groupe, un tournage, une reconstitution.

La clairière restait vide. Le vent avait repris, plus doux. Les herbes ondulaient lentement autour d’eux.

— Vous pouvez m’entendre ? dit-elle un peu plus fort.


Elle effleura son épaule.
À cet instant, ses doigts se crispèrent.

Élise sursauta.

Le mouvement fut minuscule, mais indéniable. Les doigts de l’homme se refermèrent dans la terre humide, comme sous l’effet d’une douleur ou d’un réflexe.


— Hé… murmura-t-elle aussitôt.

Elle se rapprocha instinctivement.

— Ça va… je suis là…

Les mots lui échappaient sans qu’elle y pense. Comme à quelqu’un qu’on tente de ramener à la conscience.

L’homme inspira brusquement.

Un souffle plus profond, heurté, qui souleva son dos. Son corps se tendit, puis retomba. Un son indistinct lui échappa, étouffé par la boue.
Élise sentit une vague de panique et de soulagement mêlés.

— Doucement… ne bougez pas…

Elle glissa la main vers sa nuque, hésita, puis toucha sa peau.
Ses paupières frémirent.
Elle se figea.

Les cils bougèrent à peine, comme s’ils luttaient contre un poids invisible. Puis, lentement, ses yeux s’ouvrirent.
Ils restèrent flous un instant, sans point fixe, puis se posèrent sur elle.
Le regard était sombre. Désorienté. Et traversé d’une peur brute qui la saisit.
Il la fixa comme on regarde quelque chose d’incompréhensible.
Ou d’impossible.
Élise sentit son souffle se bloquer.

— Ne bougez pas, dit-elle doucement. Vous êtes tombé. Vous m’entendez ?

Ses sourcils se froncèrent très légèrement, comme si les mots mettaient du temps à arriver jusqu’à lui.

Son regard glissa autour d’eux, sur les arbres, le ciel, la clairière. Chaque mouvement semblait chargé d’effort.
La confusion y était totale.
Puis il revint à elle.
Ses lèvres bougèrent.
Aucun son ne sortit d’abord. Sa gorge sembla se contracter, sèche. Il tenta de parler, échoua, inspira de nouveau, puis réussit à produire un souffle rauque :

— …où…

Le mot resta suspendu, à peine formé.

Élise se pencha davantage.

— Vous êtes en sécurité. Vous avez dû tomber. Ne bougez pas.


Il cligna lentement des yeux, comme si l’effort coûtait. Sa respiration accéléra légèrement. Son regard descendit vers elle, puis s’arrêta sur son visage avec une intensité presque douloureuse.

— …où… suis…

La voix était basse, éraillée, chargée d’un accent qu’elle n’identifia pas immédiatement. Les mots sortaient lentement, comme s’ils avaient traversé une longue distance.
Élise sentit un frisson la parcourir.

— À Verdun, répondit-elle doucement. Dans la forêt. Vous m’entendez ?

Le mot sembla le frapper.
Verdun.
Ses yeux s’agrandirent. Sa respiration se coupa. Une tension brutale traversa son corps. Sa main se crispa dans la terre.


— Non… souffla-t-il.

Le son était inaudible.
Il tenta de se redresser.
La douleur le coupa net. Son torse se souleva à peine avant de retomber. Un gémissement étouffé lui échappa. Élise posa aussitôt la main sur son épaule.

— Non, non, ne bougez pas ! Vous êtes blessé.

Il la fixa de nouveau. Intensément. Comme si elle était la seule chose stable dans un monde devenu incohérent.

— …quel… jour…

Les mots sortaient par fragments, arrachés.
Élise hésita, surprise par la question.

— Dimanche, dit-elle. Vous avez fait une chute, je crois. Je vais appeler les secours, d’accord ?

Il la regarda encore. Son regard glissa vers les arbres, le ciel, la lumière grise. Comme s’il cherchait des repères qui n’existaient plus. Une peur silencieuse envahissait peu à peu ses traits.

— Verdun… répéta-t-il faiblement.

Puis ses yeux revinrent à elle.

— …français…

Le mot la surprit.

— Oui, bien sûr, dit-elle doucement. Vous êtes en France.

Une détresse brutale passa dans ses yeux. Sa respiration se mit à trembler.

— …les… autres…

La phrase mourut.

— Qui ? demanda-t-elle aussitôt. Il y a quelqu’un avec vous ?

Il tenta de répondre.
Sa bouche s’ouvrit, mais aucun son ne sortit. La tension quitta soudain son visage. Ses paupières battirent une fois.
Puis ses yeux se vidèrent.
Son corps se relâcha sous sa main.
Il perdit connaissance.

— Hé ! dit-elle aussitôt.

Elle le secoua légèrement.

— Monsieur ! Vous m’entendez ?

Aucune réponse.

La peur monta d’un coup, froide et brutale. Elle posa deux doigts tremblants contre sa gorge. Le pouls battait encore, rapide, mais présent.

— D’accord… d’accord…


Elle inspira, sortit son téléphone d’une main tremblante. Le réseau apparaissait faiblement.

Elle composa le numéro d’urgence sans quitter l’homme des yeux.

La sonnerie sembla interminable.
Autour d’eux, la clairière restait immobile. Le vent passait dans les herbes. Rien d’autre. Aucun témoin. Aucun bruit humain.

— Urgences, j’écoute.

— Oui, bonjour… je suis à Verdun, dans la forêt… près d’une ancienne tranchée, je… j’ai trouvé un homme inconscient… il respire, mais il est blessé, je crois…

Sa voix tremblait.

Elle donnait les indications, regard toujours posé sur lui.

— Les secours sont en route, madame. Restez avec lui.

— Oui… oui…

Elle raccrocha.


Le silence retomba autour d’eux.
Élise reposa la main sur son épaule.
Il était toujours chaud.
Et totalement inconscient.
Elle le fixa longtemps.
Parce qu’au-delà de la peur, au-delà de l’urgence…
Une certitude étrange s’était installée en elle: cet homme n’était pas simplement perdu.

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