L’homme de la clairière

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Le temps sembla se dilater après l’appel.
Élise resta agenouillée à côté de lui, une main posée sur son épaule, l’autre serrant encore son téléphone. Le vent passait dans les herbes autour d’eux, faisant frissonner la clairière. Rien d’autre ne bougeait.
Elle surveillait sa respiration.
Toujours là. Faible, mais régulière.
De temps en temps, elle parlait à voix basse, sans même s’en rendre compte.


— Ça va… ils arrivent… restez avec moi…


Il ne réagissait pas.
Son visage avait perdu la tension qu’elle y avait vue lorsqu’il était conscient.

Il paraissait plus jeune encore, presque paisible malgré la boue et les traces sombres sur sa peau. Une coupure fine barrait son front, masquée par la terre. Peut-être une chute. Peut-être autre chose.


Son regard revenait toujours à ses vêtements.
Élise les regardait sans cesse, comme si elle espérait que leur apparence change. Le tissu épais, la coupe rigide, le cuir usé. Rien ne correspondait à ce siècle. Rien. Même les boutons, ternis, semblaient anciens.


Elle sentit un frisson.


Elle n’osait plus formuler la pensée clairement. Elle la repoussait aussitôt. Il devait y avoir une explication. Forcément. Une reconstitution. Un tournage. Un passionné. Quelque chose.
Mais alors pourquoi ici ? Seul ? Blessé ?
Un bruit lointain monta enfin à travers la forêt.


Un moteur.


Elle releva la tête brusquement.


Le son grossit, se rapprocha, irrégulier sur le terrain forestier. Puis des voix. Des pas rapides. Des branches écartées. Deux silhouettes apparurent entre les troncs, portant du matériel.
Le soulagement la traversa d’un coup si fort qu’elle en eut presque le vertige.


— Ici ! appela-t-elle en se levant à moitié. Je suis là !


Les secouristes arrivèrent en quelques secondes. Deux hommes, gilets fluorescents, sacs médicaux. Le premier s’agenouilla immédiatement à côté du blessé.


— Bonjour madame. C’est vous qui avez appelé ?


— Oui… je… je l’ai trouvé là… il était conscient quelques secondes puis il a perdu connaissance…


Déjà, le secouriste vérifiait le pouls, la respiration, les pupilles. Gestes rapides, sûrs.


— Il respire bien, dit-il. Vous savez ce qui s’est passé ?


— Non… je marchais… je l’ai vu par terre…


Le second secouriste, qui ouvrait le sac, s’arrêta un instant.
Il venait de regarder l’uniforme.
Son regard se posa une seconde dessus, puis il leva les yeux vers son collègue.
Un échange silencieux passa entre eux.
Bref. Mais net.


— On va le mettre sur le dos, dit le premier.


Ils se positionnèrent de chaque côté. Élise recula pour leur laisser de la place, le cœur serré à l’idée de le voir manipulé. Ils le retournèrent avec précaution.


Son visage apparut enfin complètement.


Même couvert de boue, il était frappant. Jeune. Régulier. Les traits détendus par l’inconscience. La coupure au front saignait peu, mais une ecchymose sombre marquait déjà la tempe.

Elle ne comprenait pas pourquoi elle restait si attentive à chaque détail de cet inconnu. Pourtant, depuis des années, elle travaillait entourée de visages disparus, de noms sans corps, d’hommes dont il ne restait que des dossiers.


— Possible traumatisme crânien, dit le secouriste. Chute.


Il passa la main le long du torse, des bras, des jambes, palpant méthodiquement.

— Pas de fracture évidente.

L’autre avait saisi la veste.
Il la souleva légèrement pour vérifier sous le tissu. Le poids du vêtement sembla le surprendre. Il fronça les sourcils.

— C’est quoi, ça ?

Le premier jeta un regard.
Ses yeux s’arrêtèrent sur le bleu sombre, la coupe, les boutons.

Un silence bref tomba.

— Aucune idée, dit-il finalement. Bon, on s’en occupe.

Mais le doute restait visible.
Ils sortirent le collier cervical, le posèrent avec précaution autour du cou. Puis la civière souple. Les gestes reprirent, professionnels, efficaces.
Élise regardait sans bouger.
Elle avait froid soudain.

— Vous le connaissez ? demanda l’un des secouristes sans lever les yeux.

— Non… je l’ai trouvé comme ça…

— Vous avez vu une chute ?

— Non.

— Il était conscient combien de temps ?

— Quelques secondes… il a parlé…

Le secouriste leva brièvement les yeux.

— Il a dit quoi ?

Élise hésita.

— Il… il demandait où il était… quel jour…

Le secouriste hocha la tête, concentré.

— Désorientation. Classique avec un choc.

Ils le fixèrent sur la civière.
Au moment de le soulever, la tête de l’homme bascula légèrement de côté. Ses lèvres s’entrouvrirent dans un souffle.
Un mot sortit.
À peine audible.

— …Verdun…

Élise sentit son cœur s’arrêter.
Le secouriste se figea une fraction de seconde.

— Il a repris conscience ? demanda-t-il.

— Non… murmura-t-elle. Il… il a déjà dit ça…

Le secouriste observa le visage du blessé.
Puis l’uniforme.
Puis Élise.
Quelque chose passait dans son regard maintenant. Pas de la peur. Pas encore. Mais un doute qu’il ne formulait pas.

— On l’emmène, dit-il.

Ils soulevèrent la civière.


Le mouvement éloigna l’homme d’elle.
Élise sentit un vide brutal s’ouvrir dans sa poitrine, qu’elle ne comprit pas. Comme si quelque chose se détachait d’elle alors qu’elle ne le connaissait pas.

— Vous venez avec nous ? demanda le secouriste.

La question la surprit.

— Je… oui… enfin… je peux…

— Vous êtes la seule personne l’ayant vu conscient. Les médecins vous poseront des questions.

Elle hocha la tête aussitôt.

— Oui. Bien sûr.

Ils commencèrent à marcher vers le chemin. Les branches fouettaient les gilets, les bottes écrasaient les feuilles humides. Élise suivait à côté de la civière, incapable de quitter le visage de l’inconnu.

Le tissu bleu se soulevait à chaque pas.
Toujours cette couleur impossible.
Toujours cette présence étrange.
Au bord du chemin, le véhicule attendait.

Les portes arrière s’ouvrirent largement et ils glissèrent la civière à l’intérieur. L’odeur médicale remplaça celle de la terre.

— Vous êtes venue comment ? demanda le pompier.

— En voiture. Elle est là-bas.

— D’accord. Suivez-nous jusqu’à l’hôpital, dit-il en refermant les portes de l’ambulance.


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