L'hôpital

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Le véhicule s’arrêta brusquement.
Les portes arrière s’ouvrirent sur une lumière blanche, presque agressive après la grisaille de la forêt. L’air changea aussitôt : plus sec, plus froid, chargé d’odeurs de désinfectant et de métal.


— Urgences, annonça le secouriste.

Ils firent glisser la civière hors du véhicule, les roues claquant sur le sol dur, puis avancèrent d’un pas rapide vers les portes automatiques qui s’ouvrirent devant eux dans un souffle hydraulique.


Le monde médical s’imposa d’un coup.
Couloirs pâles, néons, voix lointaines, pas pressés, bips électroniques. Tout contrastait violemment avec la clairière silencieuse qu’ils venaient de quitter.

Élise suivait, légèrement en retrait, avec l’impression étrange d’avoir laissé quelque chose derrière elle dans la forêt et d’en avoir apporté autre chose ici. Comme si l’homme sur la civière transportait encore un fragment d’un autre lieu.


Ils entrèrent dans un box ouvert par un rideau.


— Homme inconscient, trouvé en forêt, dit le secouriste en poussant la civière. Possible traumatisme crânien, désorientation initiale.

Deux soignants s’approchèrent aussitôt : une infirmière et un médecin. Les gestes reprirent immédiatement — tension, pupilles, respiration, saturation — rapides et précis.


Élise resta près de l’entrée du box, immobile.
Le médecin releva la tête vers elle.


— Vous l’avez trouvé ?


— Oui.


— Vous le connaissez ?


— Non.


— Il a parlé ?


— Quelques mots, avant de perdre connaissance.


Le médecin hocha brièvement la tête et écarta la veste pour poser le stéthoscope. Ses doigts s’arrêtèrent sur le tissu. Il en sentit le poids, la rigidité, la matière. Ses sourcils se froncèrent légèrement.


— Il sort d’où, lui ?


La question n’attendait pas vraiment de réponse. Il poursuivit l’examen, mais son regard revenait à l’uniforme. L’infirmière aussi le regardait maintenant.


— C’est… une reconstitution ? murmura-t-elle.


— Aucune idée, dit le médecin. Bon, on coupe.


Il sortit des ciseaux médicaux.
Élise sentit une réaction immédiate.


— Attendez.


Les deux soignants levèrent les yeux vers elle. Elle hésita, surprise par sa propre voix.


— Je… je ne sais pas s’il faut… enfin… c’est peut-être important…


Le médecin répondit calmement :


— S’il est blessé dessous, il faut voir. Ne vous inquiétez pas.


Elle hocha la tête, mais un malaise diffus resta en elle, comme si couper ce tissu revenait à détruire quelque chose de fragile ou de précieux.


Le médecin glissa les ciseaux sous le tissu. Le bruit sec de la coupe résonna dans le box, presque déplacé dans la lumière clinique.
La veste s’ouvrit.
Sous le tissu apparut une chemise du même style ancien, épaisse et grossière. Et sur la peau, à l’épaule et au haut du thorax, des marques sombres.
Pas des ecchymoses.
Des stries.
Anciennes. Cicatrisées. Certaines plus récentes.


Le médecin se figea une fraction de seconde, puis écarta davantage le tissu. D’autres traces apparaissaient le long des côtes et du bras. Rien qui évoque une chute simple, ni des blessures modernes évidentes.


— Il a eu une sacrée vie, celui-là, murmura-t-il.


Puis il reprit aussitôt son ton clinique :


— Bon. Scanner crânien, bilan complet. On le garde.


L’infirmière hocha la tête et sortit préparer le transfert.


Élise restait là, incapable de détourner le regard de ce corps qui ne correspondait à rien de ce lieu. La veste coupée pendait maintenant de chaque côté de la civière, et malgré les lumières blanches, les machines et le personnel, il semblait toujours appartenir à ailleurs.


Ses paupières frémirent.
Le médecin s’en aperçut aussitôt.


— Monsieur ? Vous m’entendez ?


Les cils bougèrent encore, puis les yeux s’ouvrirent lentement.


La lumière des néons le frappa de plein fouet. Ses pupilles se contractèrent brutalement, son visage se crispa comme sous une agression, et sa respiration s’accéléra. Il tenta de bouger, mais le médecin posa immédiatement une main ferme sur son épaule.


— Ne bougez pas. Vous êtes à l’hôpital.


Le mot sembla ne rien signifier. Son regard erra, désorienté, du plafond blanc aux lampes, puis aux murs, glissa sur les silhouettes en tenue médicale, sur les machines. La peur monta d’un coup, brute et instinctive.


Il tenta de se redresser. La douleur le coupa aussitôt et un souffle rauque lui échappa. Ses yeux cherchèrent frénétiquement quelque chose, quelqu’un.


Puis ils la trouvèrent.


Élise.


Debout près du rideau.
Le choc passa dans son regard, suivi d’une reconnaissance immédiate, presque désespérée.


— …vous…


Le mot sortit à peine.
Élise s’approcha aussitôt.


— Je suis là, dit-elle doucement.


Sa voix sembla traverser le chaos. Sa respiration ralentit légèrement. Il la fixait comme si elle était la seule chose compréhensible dans cet endroit incompréhensible.


— Où… souffla-t-il.


Elle hésita une fraction de seconde.


— À l’hôpital. Vous avez été blessé.


Le mot parut l’effleurer sans l’atteindre. Ses yeux quittaient à peine son visage, y revenant sans cesse comme à un point d’ancrage.


— …Verdun… ?


Le murmure était fragile.


— Oui, répondit-elle doucement. Verdun.


Le médecin observait la scène en silence. Quelque chose, maintenant, ne lui semblait plus seulement médical.


— Monsieur, vous pouvez me dire votre nom ? demanda-t-il.


Le regard de l’homme quitta Élise avec effort pour se poser sur le médecin. L’incompréhension y était totale, presque distante. Puis il revint à elle.
Ses lèvres bougèrent.


— …ils… ?


La question resta inachevée.


— Qui ? demanda-t-elle.


Sa respiration trembla. Ses yeux se remplirent d’une détresse brute.


— …les autres…


Le mot mourut dans sa gorge. Ses forces lâchèrent, ses paupières retombèrent et l’inconscience revint.
Le médecin resta immobile une seconde, puis regarda Élise.


— Vous avez dit qu’il demandait le jour ?


— Oui…


— Et Verdun ?


— Oui.


Un silence bref passa. Le médecin observa l’uniforme coupé, le visage jeune, les cicatrices anciennes.
Puis il dit simplement :


— Il va falloir comprendre d’où il sort.


Élise regarda l’homme étendu.

Elle n’était plus la seule à sentir que quelque chose ne collait pas.

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