Sans nom

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Le couloir était presque vide.


Élise marchait derrière le brancard, les bras serrés contre elle. Elle avait encore froid, comme si l’air de la forêt était resté accroché à ses vêtements. Les roues faisaient un bruit régulier sur le sol. L’homme ne bougeait pas. Sa tête restait maintenue dans le collier, ses yeux fermés, sa respiration lente sous la couverture.


Sans la boue, on voyait mieux son visage.
Ses traits étaient nets, bien dessinés. Une mâchoire marquée, des sourcils droits, des cils sombres. Pas un visage fragile. Un visage d’homme. Même inconscient, il dégageait quelque chose de solide et de calme à la fois.
Ils arrivèrent devant la porte d’imagerie. Le brancard s’arrêta. Un soignant prit le relais.


— Vous pouvez attendre là, dit-il à Élise en montrant des sièges.


Elle hocha la tête.


On emmena l’inconnu derrière la porte. Elle se referma. Élise resta debout quelques secondes, puis s’assit. Le couloir était silencieux. Une horloge avançait. Une porte s’ouvrit au loin, puis se referma.


Elle regarda ses mains.


Il restait de la terre sous ses ongles. Elle les frotta l’une contre l’autre. L’odeur de la forêt revenait encore un peu.

Elle revoyait ses yeux. La façon dont il l’avait regardée dans le box. Comme s’il la reconnaissait. Comme si elle était la seule chose normale pour lui.
Elle ne le connaissait pas.
Et pourtant, l’idée qu’on l’emmène ailleurs sans elle lui serrait déjà la poitrine.


La porte s’ouvrit. Le brancard ressortit. Il n’avait pas bougé. On posa un dossier sur lui et on repartit vers l’ascenseur.


— On le monte en surveillance, dit le soignant.


Élise se leva aussitôt.


— Je peux venir ?


Il haussa les épaules.


— Si personne ne vous arrête.


Elle suivit.


Dans l’ascenseur, elle regardait son profil. Le nez droit, la ligne nette de la mâchoire, la bouche légèrement entrouverte. Même inconscient, il avait quelque chose d’attirant. De fort. Elle détourna les yeux, un peu troublée par sa propre pensée.


Les portes s’ouvrirent sur un étage plus calme. Une infirmière les attendait.


— Chambre 12.


On le transféra dans le lit. Les draps remontèrent sur lui. Les sangles disparurent. Il parut plus fragile allongé là. Mais ses épaules restaient larges sous le tissu. Ses mains reposaient sur la couverture, grandes et marquées.
Des mains habituées au travail.


L’infirmière posa la perfusion, fixa le capteur, vérifia le moniteur. Puis elle regarda Élise.


— Vous êtes de la famille ?


— Non… je l’ai trouvé.


— D’accord. On va faire le dossier. Vous avez son nom ?


— Non.


— Son âge approximatif ?


— Trente ans… environ.


L’infirmière nota.


— On va mettre “inconnu”. Les médecins vont passer. Vous pouvez rester un moment.


Elle sortit.


Quelques minutes plus tard, une aide-soignante entra avec une bassine et des compresses.


— On va le nettoyer un peu, dit-elle. Il est encore plein de terre.


Élise se leva.


— Je peux… aider ?


L’aide-soignante haussa les épaules.


— Si ça ne vous dérange pas.


Élise hocha la tête.


On écarta le drap. La chemise ouverte fut retirée doucement. Le torse apparut.
Il était large, marqué, solide. Pas sculpté comme un sportif moderne, mais fort, dense, habitué à l’effort. La peau portait des cicatrices anciennes, croisées, irrégulières.
Élise sentit son souffle se suspendre un instant.
L’aide-soignante nettoyait la peau avec des gestes rapides.


— Il a vécu, celui-là, murmura-t-elle.
Élise ne répondit pas.


Elle essuyait doucement l’épaule, la clavicule, le bras. La chaleur de sa peau passait à travers la compresse. C’était troublant. Réel. Présent.


— Vous le connaissez vraiment pas ? demanda l’aide-soignante.


— Non.


— On dirait pas d’ici.


— Oui…


Elles terminèrent. On remit une chemise d’hôpital. Le drap remonta.
L’aide-soignante ramassa les vêtements coupés posés dans un bac.


Quelque chose tomba.


Un petit objet métallique.
Élise le ramassa.
C’était un disque ovale, sale, rayé, suspendu à une cordelette usée.


— On mettra ça avec ses affaires, dit l’aide-soignante.


Élise le regarda.


On distinguait à peine des lettres gravées sous la saleté.
Un frisson lui passa dans le dos.


— Je peux… le garder pour le médecin ? demanda-t-elle.


— Oui, si vous voulez.


L’aide-soignante sortit.


Élise resta seule avec lui.
Le moniteur faisait un bip régulier. Sa respiration soulevait doucement le drap. Elle s’assit près du lit, l’objet dans la main.


Elle le nettoya un peu avec une compresse humide.
Des lettres apparurent.
Un nom.
Et un numéro.
Gravés.
Pas modernes.
Pas récents.
Son cœur accéléra.
La porte s’ouvrit. Le médecin entra.


— Tout va bien ici ?


Elle lui tendit l’objet.


— C’était dans ses vêtements.


Le médecin le prit.
Le regarda.
Le tourna.
Son visage changea légèrement.


— Où avez-vous trouvé ça ?


— Dans sa veste.


Le médecin resta silencieux quelques secondes.


— C’est une plaque militaire ancienne, dit-il doucement.


Élise sentit le sol bouger sous elle.


— Ancienne ?


— Très.


Il leva les yeux vers l’homme dans le lit.
Puis vers elle.


— On va vérifier.


À cet instant, les doigts du patient bougèrent.
Très légèrement.
Ils se retournèrent tous les deux.
Ses paupières tremblèrent.
Le moniteur accéléra.


Élise se pencha aussitôt.


— Monsieur ?


Ses yeux s’ouvrirent.
La confusion apparut immédiatement. Il tenta de bouger, sentit la perfusion, le collier, les draps.

La panique monta.
Ses yeux cherchèrent.
Trouvèrent Élise.


Le soulagement fut immédiat.


— …vous…


Sa voix était basse, grave, éraillée.


Elle s’approcha.


— Oui. Je suis là.


Sa respiration trembla.


— …les… hommes…


— Qui ?


Ses lèvres bougèrent.


— …ma section…


Le mot glaça la pièce.
Le médecin se figea.


— Vous êtes en sécurité, dit Élise doucement.


Il la fixait intensément.


— …bombardement… la tranchée…


Ses épaules se tendirent sous le drap.


— Ils… tiennent… ?


La question sortit avec une urgence réelle.
Élise sentit son cœur battre plus vite.


— Il n’y a pas de combat ici, dit-elle doucement. Vous êtes à l’hôpital.


Il la regarda, perdu.


— …Verdun… ?


— Oui.


Sa respiration se coupa.


— …les lignes… françaises… ?


— Oui.


Un soulagement violent passa dans ses yeux. Puis la fatigue retomba.
Ses doigts se refermèrent faiblement sur la couverture.
Ses paupières descendirent.


Il sombra de nouveau.
Le silence resta suspendu.
Le médecin regarda la plaque.
Puis l’homme.
Puis Élise.

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