Adrien

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La chambre resta longtemps silencieuse après le passage des médecins.


La lumière douce du plafond ne variait pas et le moniteur continuait à battre avec une régularité rassurante. L’homme dormait d’un sommeil lourd, comme s’il avait été vidé de toute force par le choc et la fatigue. Sa main reposait sur le drap, ouverte, et sa respiration soulevait lentement sa poitrine. Même immobile, il dégageait quelque chose de solide et de présent qui attirait le regard.


Élise était assise près de lui depuis si longtemps qu’elle ne savait plus vraiment combien de temps avait passé. Elle observait son visage, les traits détendus, la ligne nette de sa mâchoire, les cils sombres posés sur la peau. Il n’avait toujours pas de nom pour elle, seulement une présence et une voix. Et pourtant, elle ne parvenait pas à partir. Elle avait l’impression étrange que s’éloigner maintenant reviendrait à le perdre définitivement.


La porte s’ouvrit doucement.
Le médecin entra avec une interne et referma derrière lui. Ils s’approchèrent du lit en silence, comme s’ils ne voulaient pas troubler le sommeil du patient.


— On va essayer de le réveiller correctement, dit-il à voix basse. Il faut vérifier l’orientation et la mémoire.


Il posa la main sur l’épaule de l’homme.


— Monsieur, vous m’entendez ?


La respiration changea presque aussitôt. Les doigts bougèrent légèrement sur le drap, puis les paupières frémirent.
Élise se pencha instinctivement.


— Vous m’entendez ? murmura-t-elle.


Les yeux s’ouvrirent lentement.
La confusion apparut d’abord, mais elle n’était plus aussi violente que les fois précédentes. Il observa le plafond, la lumière blanche, les murs lisses, les appareils. Rien ne correspondait à ce qu’il connaissait, et l’incompréhension passa dans son regard comme une ombre. Puis il tourna la tête.
Ses yeux trouvèrent Élise.
Et aussitôt, la tension quitta son visage.


— …vous…


Sa voix restait basse et grave, encore abîmée.


— Oui, je suis là, répondit-elle doucement.


Il respirait plus vite, mais le simple fait de la voir semblait déjà l’apaiser. Il regarda ensuite les deux médecins, leurs blouses, leurs gestes, et une méfiance instinctive revint dans son regard. Il ne comprenait pas qui ils étaient ni ce qu’ils faisaient là. Il revint aussitôt à Élise, comme si elle seule avait du sens.


— …les autres… ?


La question sortit avec effort.


— Je ne sais pas, répondit-elle doucement.


— …ma section… ?


— Je ne les ai pas vus.


Il ferma brièvement les yeux, comme pour encaisser l’information, puis rouvrit.


— …le capitaine… ?


— Je ne sais pas non plus.


Il resta immobile quelques secondes, puis murmura d’une voix presque étouffée :


— …on tient… ?


La question semblait porter toute sa réalité.
Élise sentit sa gorge se serrer, mais elle répondit simplement :


— Vous êtes vivant.


Il observa sa main, les pansements, l’aiguille plantée dans sa peau. Tout lui était étranger. Il tenta de bouger le bras et la douleur le coupa aussitôt. Il inspira brusquement.


— …blessé… ?


— Oui, dit-elle.


Il observa encore les fils, le moniteur, la chambre. Rien ne correspondait à ce qu’il connaissait.


— …où sommes-nous… ?


Le médecin s’approcha calmement.


— Vous êtes à l’hôpital. Vous avez reçu un choc à la tête. Vous êtes en sécurité.
L’homme le regarda sans comprendre, puis revint à Élise.


— …poste… ?


— Oui, quelque chose comme ça, répondit-elle.


Cette approximation sembla lui suffire un peu, comme si elle traduisait la situation dans des mots qu’il pouvait accepter.
Le médecin poursuivit doucement :


— Je vais vous poser quelques questions simples. D’accord ?


Il ne répondit pas au médecin, mais regarda Élise. Elle hocha légèrement la tête, et il accepta.


— Comment vous appelez-vous ? demanda le médecin.


Il cligna des yeux, comme si la question n’avait aucun sens, puis répondit simplement :


— Adrien.


Le prénom resta suspendu dans l’air.
Élise sentit quelque chose se déplacer en elle. Maintenant, il avait un nom.


— Adrien comment ? poursuivit le médecin.


Il resta silencieux un instant, cherchant dans une mémoire qui semblait pourtant intacte pour lui.


— …Valmont.


L’interne nota aussitôt.


— Vous êtes soldat ? demanda le médecin.


— Oui.


— Dans quel régiment ?


— Cent-cinquante-et-un.


— Où étiez-vous avant d’être blessé ?
Adrien cligna des yeux, cherchant à se souvenir avec précision.


— Ligne avancée… bois… ravin… bombardement.


Sa respiration trembla légèrement en prononçant ce dernier mot.
Le médecin hocha la tête comme si cela confirmait son hypothèse.


— Souvenir de combat cohérent avec le traumatisme, dit-il à l’interne.


Puis il poursuivit l’interrogatoire.


— Quelle année sommes-nous, Adrien ?


Adrien fronça les sourcils, surpris que l’on puisse poser une telle question.


— 1916.


Le médecin ne manifesta presque aucune réaction, comme si la réponse était attendue.


— D’accord, dit-il simplement, puis à l’interne : désorientation temporelle nette.


Adrien les regardait, troublé par leur attitude.


— Quoi… ?


— Vous avez reçu un choc à la tête, expliqua le médecin avec calme. Votre mémoire mélange des souvenirs anciens et le présent. C’est fréquent.


Adrien ne comprenait pas. Il ne regardait plus que Élise.


— …les hommes… ?


Elle sentit sa gorge se serrer.


— On ne les a pas trouvés avec vous.
Le choc passa dans ses yeux.


— Pas… ?


— Non.


Sa respiration s’accéléra.


— Seul… ?


— Oui.


Il tenta de se redresser brusquement, comme si la réalité était insupportable. La douleur l’arrêta net et le moniteur s’emballa. L’infirmière posa aussitôt une main sur son épaule pour le maintenir.


— Ne bougez pas, vous allez vous faire mal.


Il respirait vite, presque haletant.


— Ils… étaient… là…


— Calmez-vous, dit le médecin. Vos souvenirs sont confus. Nous allons vérifier.


Adrien le regarda avec incompréhension, puis fixa Élise.


— Seul… ?


Elle hocha lentement la tête.


La réalité sembla le traverser de part en part. Ses yeux se remplirent d’une détresse brute.


— Ma section… ?


— Je ne sais pas.


— Le capitaine… ?


— Je ne sais pas non plus.


Le silence s’étira entre eux.


Puis il murmura, presque comme un enfant perdu :


— On… a perdu… ?


La question n’était plus militaire. Elle était humaine.


Élise posa doucement sa main sur la sienne.


— Vous êtes vivant.


Ses doigts se refermèrent faiblement sur les siens, comme s’il s’accrochait à quelque chose de réel dans un monde qui ne l’était plus.
Sa respiration ralentit peu à peu.
Il la regarda longuement.


— Mademoiselle … ?


Elle sursauta légèrement.


— Oui.


— Restez.


Le mot n’était plus une question. C’était une demande.


— Oui, dit-elle.


Le soulagement passa dans ses yeux. Ses épaules se relâchèrent et la fatigue retomba d’un coup. Ses paupières descendirent lentement. Sa main resta dans la sienne.


Il se rendormit.


Le médecin observa la scène quelques secondes, puis se tourna vers l’interne.


— Fixation rassurante sur témoin de découverte. Rien d’anormal.


Il nota quelque chose sur le dossier.


— Identité déclarée : Adrien Valmont. Syndrome confusionnel post-traumatique probable.


Puis il regarda Élise.


— Madame, j’aimerais que vous restiez encore un moment avec lui. Votre présence l’apaise et limite l’agitation.


— Bien sûr.


— Merci. Nous poursuivrons l’évaluation plus tard.


Ils sortirent.


La chambre redevint silencieuse.


Élise resta assise, la main toujours dans celle d’Adrien. Elle regardait son visage endormi, la force tranquille de ses traits, la chaleur réelle de sa peau sous ses doigts.


Le médecin avait parlé de confusion, de souvenirs mélangés, de traumatisme. Tout cela avait du sens. Tout était logique.
Et pourtant, au fond d’elle, quelque chose résistait.


Les mots d’Adrien n’avaient pas la forme d’un délire.
Ils avaient la forme d’une réalité.
Et malgré toutes les explications rationnelles qu’on lui donnait…
elle n’arrivait pas à croire qu’il se trompait.

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