151

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Adrien dormait toujours quand Élise se leva enfin de la chaise.
Elle resta quelques secondes debout près du lit, le regard posé sur lui. La lumière douce de la chambre n’avait pas changé. Le moniteur battait régulièrement. Sa respiration restait lente et profonde. Sa main reposait sur le drap, là où la sienne s’était trouvée si longtemps. Tout semblait calme, suspendu.
Il lui avait demandé de rester.
Le mot tournait encore dans sa tête.


Restez.


Elle sentait maintenant la fatigue dans tout son corps. Ses épaules étaient lourdes, ses yeux piquaient, ses jambes engourdies. Elle n’avait presque pas dormi, presque pas mangé. Rester plus longtemps ne servirait à rien. Les médecins veilleraient. Il était en sécurité.
Et pourtant, quitter la chambre lui demanda un effort.


Elle s’approcha du lit et remonta doucement le drap sur son épaule. Sa main resta un instant près de la sienne sans la toucher. Elle retint son souffle, comme si elle craignait qu’il ouvre les yeux.


Il ne bougea pas.


— Je reviens, murmura-t-elle.


Puis elle sortit.


Le couloir lui parut plus sombre après la lumière constante de la chambre. Une infirmière passa avec un chariot. Des portes s’ouvraient, se refermaient. La vie de l’hôpital continuait, normale, réglée.


Le médecin la vit près du poste.


— Vous partez ?


— Oui… je vais rentrer un peu.


— C’est bien. Il dort profondément. Nous le surveillons.


— S’il se réveille…


— Nous serons là. Vous pouvez revenir quand vous voulez.


Elle hocha la tête.


Quand elle sortit de l’hôpital, l’air frais la saisit aussitôt. Le ciel était gris. Les voitures passaient. Des gens marchaient sur le trottoir. La vie continuait comme si rien ne s’était passé.


Elle resta quelques secondes immobile devant l’entrée.


Une pensée lui traversa l’esprit : si ce qu’il disait était vrai, il s’était battu ici.
Dans ces bois.
Sur cette terre.
Et elle, elle passait ses journées à étudier ces soldats-là.


Un frisson lui parcourut le dos.


Elle rejoignit sa voiture. Le trajet jusqu’à chez elle se fit presque sans qu’elle y pense. Les routes autour de Verdun, elle les connaissait par cœur. Les bois, les champs, les panneaux historiques. Elle travaillait là depuis des années, à lire des lettres, des carnets, des fiches de soldats. Des noms, des visages, des vies arrêtées par la guerre.
Et aujourd’hui, elle avait tenu la main de l’un d’eux.
La pensée lui parut absurde.
Elle secoua la tête et continua à conduire.


Chez elle, le silence l’accueillit.
Elle referma la porte, posa ses clés, retira son manteau. L’appartement lui parut très calme après l’hôpital. Tout était à sa place. Rien n’avait changé. Et pourtant, elle avait l’impression d’avoir laissé quelque chose derrière elle.


La fatigue tomba d’un coup.
Elle s’assit sur le canapé et resta immobile quelques minutes, le regard dans le vide. Son esprit tournait encore autour de la chambre, de son regard, de sa voix.


Vous… restez…


Elle passa une main sur son visage.
Elle avait besoin de parler à quelqu’un.
Pas aux médecins. Pas à sa famille. À quelqu’un qui la connaissait vraiment.
Elle prit son téléphone et appela Camille.


La tonalité sonna deux fois.


— Allô ?


La voix familière la soulagea aussitôt.


— Cam… c’est moi.


— Élise ? Ça va ? Tu sonnes bizarre.


Elle hésita une seconde.


— J’ai vécu un truc… étrange aujourd’hui.


— Ah ?


— J’étais près des anciennes tranchées… et j’ai trouvé un homme blessé.


— Quoi ?!


— Il était inconscient. À la tête. J’ai appelé les secours. Ils l’ont emmené à l’hôpital.


— Ok… déjà ça, c’est flippant.


— Oui.


Un silence.


— Et ?


— Je suis restée avec lui.


— Tu le connaissais ?


— Non.


— Élise… dit Camille lentement.


— Il était complètement perdu.


— Oui mais… tu es restée combien de temps ?


— Des heures.


— Toute seule avec lui ?


— Oui… enfin à l’hôpital après.


Camille souffla.


— Bon. Déjà, fais gaffe. Tu ne sais pas qui c’est, ce mec.


La phrase résonna fort.


— Je sais.


— Il peut être n’importe qui. Instable, violent, paumé… tu n’en sais rien.


— Il est blessé.


— Ça ne veut rien dire. Les gens blessés peuvent être dangereux aussi.


Élise resta silencieuse.


— Pourquoi tu es restée ? demanda Camille.


Elle chercha les mots.


— Il… était perdu. Vraiment. Comme s’il ne comprenait rien autour de lui.


— Traumatisme, dit Camille. Classique.


— Oui… mais…


Elle s’arrêta.


— Mais quoi ?


— Il… parlait comme s’il était à la guerre.


— Comment ça ?


— 14-18.


Un silence.


— Attends… tu veux dire qu’il délire ?


Le mot la heurta.


— Les médecins disent que oui.


— Ben… c’est logique, non ?


Élise fixa le sol.


— Oui.


— Et toi, tu penses quoi ?


La question resta suspendue.


— Je… je ne sais pas.


— Élise.


— Oui ?


— Tu t’attaches, là.


Elle ne répondit pas.


— Fais juste attention, ok ? Tu ne le connais pas. C’est un inconnu trouvé dans une forêt.


— Je sais.


— Tu comptes y retourner ?


Un silence.


— Oui.


Camille soupira doucement.


— Bon… je comprends. Tu veux vérifier qu’il va bien.


— Oui.


— Mais garde de la distance, d’accord ?


— Oui.


— Tu me tiens au courant.


— Oui.


Elles raccrochèrent.


Le silence retomba dans l’appartement.
Élise resta assise, le téléphone encore dans la main.


Tu t’attaches.


Les mots restaient.
Camille avait raison. Tout était logique. Elle ne connaissait pas cet homme. Il pouvait être n’importe qui.
Et pourtant…
elle revoyait ses yeux.
La peur quittant son visage quand il l’avait reconnue.
La façon dont sa main s’était refermée sur la sienne.


Vous… restez…


La fatigue devint soudain écrasante.
Elle se leva, alla dans la salle de bain, se déshabilla et entra sous la douche. L’eau chaude coula sur sa peau et la tension se relâcha peu à peu. Elle resta longtemps sous le jet, les yeux fermés. Les images revenaient, mais plus floues.


Quand elle sortit, elle enfila des vêtements propres et alla dans la cuisine. Elle mangea un peu, presque machinalement. Elle but de l’eau, lava l’assiette.
Puis elle retourna au salon.
La fatigue la reprit aussitôt.
Elle s’allongea sur le canapé et tira le plaid sur elle. Son corps céda presque immédiatement. Le sommeil arriva lourd, profond.


Elle rêva.


La forêt. La terre sombre. Des silhouettes de soldats comme sur les photos qu’elle voyait au travail. Puis lui, dans une lumière blanche, la cherchant du regard comme si elle était la seule chose réelle.


Elle se réveilla lentement.
La lumière avait changé. Le soir tombait. Elle resta immobile quelques secondes, encore engourdie, puis la mémoire revint.


L’hôpital.


Adrien.


Elle se redressa.


Son regard tomba sur son sac de travail. Les dossiers. Les noms. Les régiments.
151e.


Elle sentit un frisson.


Si quelqu’un délirait en se croyant soldat de 1916, il dirait des choses vagues. Des clichés.
Lui, non.
Ses mots étaient précis. Exactement comme ceux qu’elle lisait dans les vrais témoignages.
La pensée vint toute seule : et s’il disait vrai ?
Elle secoua la tête aussitôt.
Impossible.


Elle se leva et alla jusqu’à la fenêtre. Le soir tombait sur la rue. Les lumières s’allumaient. Le monde continuait, normal.
Mais quelque part, dans une chambre blanche, un homme avait ouvert les yeux dans un siècle qui n’était pas le sien.
Et elle était la seule personne qu’il reconnaissait.


La décision se forma doucement.
Elle alla chercher son manteau.
Elle allait retourner le voir.
Parce qu’au fond d’elle, une chose restait simple.
Elle ne pouvait pas le laisser seul.

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