Entre deux mondes

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La nuit était tombée lorsque Élise arriva à l’hôpital.


Le bâtiment se découpait dans l’obscurité, ses fenêtres éclairées formant des rectangles de lumière chaude dans l’air froid du soir. Elle se gara sans vraiment regarder autour d’elle, coupa le moteur et resta quelques secondes immobile derrière le volant.

Toute la journée semblait s’être contractée en ce moment précis. La fiche, les dates, le nom, la disparition, tout revenait avec la même netteté. Et pourtant, derrière ces murs blancs, l’homme concerné par ces archives respirait encore.


Elle sortit enfin de la voiture et traversa le parking d’un pas rapide. L’air piquant lui mordit le visage. À l’intérieur, le hall était presque vide. Quelques pas résonnaient au loin, un chariot roulait quelque part, et l’odeur familière de désinfectant flottait dans l’air tiède. Elle monta vers le service sans s’arrêter, le cœur battant trop vite pour la banalité du lieu.


La porte de la chambre était entrouverte.
Elle frappa doucement et passa la tête.


Adrien était éveillé.
Allongé contre l’oreiller, pâle mais pleinement conscient, il tourna la tête vers elle. Son regard mit une seconde à la reconnaître, puis se fixa, attentif.


— Vous êtes revenue, mademoiselle.


Sa voix restait basse, marquée par la fatigue, mais la diction était nette, posée, presque formelle.


Élise entra et referma doucement derrière elle.


— Oui. Comment vous sentez-vous ?


— Suffisamment lucide pour constater que je me trouve toujours en ce lieu.


Il l’observa quelques secondes en silence. Son regard glissa brièvement sur ses vêtements, s’attarda sur la coupe inhabituelle du manteau, puis revint à son visage. L’incompréhension persistait, mais elle s’accompagnait désormais d’une vigilance très maîtrisée.


— Vous êtes venue hier… puis vous avez disparu, dit-il.


— Je suis rentrée chez moi. Mais je voulais revenir.


Il inclina légèrement la tête, sans commentaire.


Un silence passa.


Élise sentit le poids de la plaque dans sa poche. Elle savait désormais qui il était, depuis quand, depuis où. Et cette connaissance rendait chaque seconde auprès de lui presque irréelle.
Elle s’assit près du lit.


— Vous vous souvenez des combats ? demanda-t-elle.


Il la regarda avec une légère surprise.


— Des combats ?


— À Verdun.


Il demeura silencieux un instant, puis répondit avec retenue :


— Verdun n’est pas un lieu que l’on relate, mademoiselle.


Sa voix s’était assombrie.


— Mais vous vous en souvenez.


— Parfaitement.


Un temps.


— Trop parfaitement.


Le mot resta suspendu.


— Vous y étiez depuis longtemps ? demanda-t-elle.


— Plusieurs mois.


— Avec le 151e.


— En effet.


— Lieutenant.


Il acquiesça.


— Vous aviez des hommes sous vos ordres ?


Il détourna légèrement le regard.


— J’en avais.


— Combien ?


— Suffisamment pour que leur absence me demeure.


La phrase tomba avec une sobriété sèche.
Élise sentit la guerre affleurer.
Elle hésita, puis demanda :


— Vous vous souvenez du dernier jour ?


Il tourna lentement la tête vers elle.
La méfiance reparut aussitôt.


— Pour quelle raison m’interrogez-vous ainsi, mademoiselle ?


— Parce que vous êtes ici… et que vous venez d’un lieu qui n’existe plus pour nous.


Son regard se durcit légèrement.


— Vous évoquez Verdun comme un temps révolu.


— Pour nous, c’en est un.


— Pas pour moi.


La réponse fut immédiate.


— Vous affirmez que cela appartient à votre histoire. Mais pour moi, la guerre se poursuit. Mes hommes tiennent la ligne. Et Verdun n’est point un souvenir. C’est le présent.


Le silence se resserra entre eux.
Élise sentit la correction.
Il ne s’emportait pas. Il rectifiait.


— Je comprends, dit-elle doucement.


— Non, mademoiselle. Vous l’observez à travers un siècle écoulé. Il ne vous est pas possible de comprendre.


La phrase était nette, sans dureté.
Elle ne répondit pas.
Il la fixa encore quelques secondes, puis ajouta plus bas :


— Vous m’interrogez sur ce que vous nommez le passé. Mais pour moi, c’est ce matin. Ou hier. Je n’ai pas encore déterminé lequel.


Il inspira lentement.


— Comprenez que je ne puisse parler librement d’une situation qui, pour vous, est close… et pour moi, en cours.


Élise hocha la tête.


— Je ne veux pas vous forcer à parler.


— Je le conçois.


Un silence plus calme s’installa.
Il l’observa à nouveau, avec une attention presque analytique.


— Pour quelle raison vous intéressez-vous à cela, mademoiselle ?


— Parce que personne d’autre ne peut me le raconter.


— Des survivants existent encore en votre époque, j’imagine.


— Non. Ils sont tous morts.


Le mot sembla l’atteindre.


— Tous ?


— Oui.


Il demeura immobile quelques secondes.


— Ainsi… je serais le seul.


— Oui.


Le silence revint, plus dense.
Élise hésita, puis posa enfin la question qui brûlait en elle.


— Comment êtes-vous arrivé ici ?


Il la regarda, surpris autrement.


— Ici ?


— Dans ce lieu. Dans… notre époque.


Il demeura silencieux longtemps, puis il dit lentement :


— Je l’ignore.


Sa voix n’avait plus rien de ferme.


— Je me souviens de Verdun. Des lignes. D’une attaque imminente. Puis… plus rien de distinct.


Il fronça légèrement les sourcils.


— Une déflagration. Très proche. La terre soulevée.


Il inspira.


— Ensuite, l’obscurité.


Il revint à elle.


— Et je me suis éveillé en ce lieu.


Le mot pesa.


— Je n’ai franchi aucune distance, mademoiselle. Nul déplacement volontaire. Nul passage.


Un temps.


— J’ai été… arraché.


Le terme semblait encore insuffisant.


— Et je n’en comprends pas davantage la cause que vous.


Le silence retomba.


Cette fois, ils partageaient la même ignorance.
Deux époques les séparaient toujours.
Mais le mystère était commun.
Et pour la première fois, Élise comprit que l’homme devant elle n’était pas seulement un survivant du passé.
Il était aussi, comme elle, perdu dans l’inexplicable.

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