Elise

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Elle tenta malgré tout de se replonger dans son travail, corrigea deux phrases, ouvrit un dossier, le referma presque aussitôt.

Son esprit repartait vers Adrien, vers Verdun, vers cette ligne tenue sous les obus. Une question s’imposait maintenant avec une force nouvelle : comment l’aider à rentrer ?


Elle consulta l’heure.


Il restait encore deux heures.
Deux heures assise ici alors qu’il était là-bas, peut-être inquiet, peut-être interrogé, peut-être déjà happé par des décisions qui la dépassaient.

L’impatience monta peu à peu, mêlée d’une angoisse sourde qui ne cessait de s’étendre en elle. Elle ne savait pas encore ce qu’elle allait lui dire ni comment, mais une certitude la tenait : elle devait le voir au plus vite, avant que quelque chose ne bascule.


La fin de journée s’étira interminablement. Elle répondit mécaniquement à quelques messages, valida un document, classa des fichiers sans réellement les lire. À plusieurs reprises, elle dut se forcer à ralentir ses gestes pour ne pas attirer l’attention. Thomas passa une fois derrière elle ; elle sentit son regard mais ne leva pas la tête.


Enfin, l’heure arriva.


Elle ferma son ordinateur avec une brusquerie qu’elle regretta aussitôt, rassembla ses affaires et quitta le bureau presque sans un mot.

Dans le couloir, elle marchait trop vite, comme si rester une minute de plus dans ce bâtiment devenait insupportable.


Dehors, l’air du soir était frais et plus sombre déjà. Elle inspira profondément pour tenter d’apaiser le tumulte qui l’envahissait, puis sortit son téléphone.
Camille répondit presque immédiatement.


— Allô ?


— Je passe te prendre.


— Maintenant ?


— Oui.


Un silence, bref mais chargé.


— Tu vas à l’hôpital.


Ce n’était pas une question.


— Oui.


— D’accord. J’arrive.


La ligne coupa.


Le trajet jusqu’à chez Camille lui parut interminable, comme si la ville s’était soudain allongée entre elle et l’hôpital. Chaque feu rouge devenait une attente insupportable, chaque voiture devant elle un obstacle absurde.

Elle se surprit à serrer le volant au point d’en sentir la tension jusque dans ses avant-bras.
Quand Camille monta dans la voiture, elle referma la portière avec précaution et la regarda aussitôt, attentive.


— Élise, qu’est-ce qui se passe ?


Élise redémarra sans répondre immédiatement. Les phares balayèrent la rue, puis elles s’engagèrent sur l’avenue principale où la circulation s’était déjà éclaircie.


— Élise ?


Elle expira longuement.


— Je dois lui parler.


— À ce point-là ?


— Oui.


Camille l’observa quelques secondes avant de reprendre, avec une douceur prudente :


— Tu es en train de te perdre là-dedans.


— Non.


— Si.


Un silence s’installa, rythmé par le ronronnement du moteur et la lueur intermittente des lampadaires sur le pare-brise.


— Tu t’attaches trop, dit Camille plus doucement.


Élise fixa la route.


— Peut-être.


— C’est un homme que tu connais depuis quelques jours, qui a un traumatisme crânien et qui ne sait même pas qui il est. Tu ne peux pas porter ça comme si sa vie dépendait de toi.


Les mains d’Élise se crispèrent légèrement sur le volant.


— Il est seul.


— Il est à l’hôpital.


— Tu vois bien que ce n’est pas pareil.


Camille soupira, sans la quitter des yeux.


— Tu sais ce qui me fait peur ?


— Quoi ?


Sa voix devint plus basse, presque fragile.


— Qu’il n’ait personne. Que personne ne l’attende. Que personne ne se demande vraiment ce qu’il devient.


La voiture passa sous un lampadaire ; la lumière glissa un instant sur leurs visages.


— Comme toi, dit doucement Camille.


Élise serra la mâchoire.


— Ce n’est pas pareil.


— Si.


La route s’étirait devant elles, sombre et régulière.


— Depuis Paul, tu vis comme si tu devais tout encaisser seule.


Le nom resta suspendu entre elles.
Élise ne répondit pas tout de suite.


— Je ne veux pas parler de lui.


— Élise… il t’a détruite.


— Non.


— Si. Il t’a trompée pendant deux ans, pendant que toi tu pensais construire quelque chose. Et il est parti comme ça, sans même te laisser comprendre ce qui s’était réellement passé.


Le souffle d’Élise se fit plus court.


— Tu sais ce que c’est, le pire ? murmura-t-elle enfin.


— Quoi ?


— Ce n’est même pas la tromperie.


Camille tourna légèrement la tête vers elle.


— C’est quoi alors ?


Élise avala difficilement.


— C’est qu’il n’ait rien ressenti. Rien du tout. Comme si tout ce qu’on avait vécu n’avait jamais existé. Comme si j’avais été… remplaçable.


Le mot lui coûta.


— Il est parti vivre avec elle du jour au lendemain, et moi j’étais là à me demander ce que j’avais raté.


— Tu n’as rien raté, dit Camille doucement.


Élise secoua la tête.


— Tu finis par comprendre quelque chose dans ces moments-là.


— Quoi ?


— Que certaines personnes peuvent disparaître sans prévenir, sans se retourner et sans se soucier de ce que ça laisse derrière elles.


Sa voix tremblait à peine.


— Et maintenant, dit Camille doucement, tu rencontres un homme complètement dépendant des autres, et tu ne supportes pas l’idée qu’il soit abandonné.


Élise avala difficilement.


— Lui, il n’a rien fait de mal.


Camille se tut.


— Il n’a trompé personne, il n’a quitté personne, il n’a choisi rien de ce qui lui arrive. Il est juste… perdu, seul, et totalement dépendant de gens qu’il ne connaît pas.


Elle déglutit.


— Et toi, dit Camille, tu te reconnais dans cette solitude.


Les larmes montèrent mais Élise cligna des yeux.


— J’ai été seule, Camille. Vraiment seule. Et personne ne l’a vu.


Un silence plus lourd remplit l’habitacle.


— Je me suis juré que si un jour je pouvais empêcher quelqu’un de vivre ça… je le ferais.


Camille la regarda longuement.


— Tu veux le sauver.


Élise ne répondit pas.


Parce que c’était vrai.


L’hôpital apparut enfin au bout de la rue, massif et éclairé dans la nuit. Le cœur d’Élise accéléra aussitôt. Elle se gara trop vite et coupa le moteur avant même qu’il ne s’éteigne complètement.


— Élise, attends, dit Camille.


Mais elle sortait déjà.


Camille la suivit, surprise par la brusquerie de son geste.
Elles entrèrent dans le hall où l’odeur antiseptique et la lumière blanche semblaient plus dures encore ce soir. Élise marcha vite, presque à grandes enjambées.


— Élise, ralentis, souffla Camille derrière elle.


Au détour du couloir menant au service, une infirmière leva les yeux.


— Madame ?


Élise ne ralentit pas.


— La chambre 12.


L’infirmière se leva aussitôt.


— Attendez.


Élise s’arrêta à peine.


— Oui ?


— Vous ne pouvez pas y aller pour l’instant.


Le sang d’Élise se glaça.


— Pourquoi ?


— Il y a des gendarmes avec lui.


Le monde se contracta.


— Quoi ?


— Ils sont en train de lui parler.


Une panique brutale monta en elle.


— Non.


Et cette fois elle ne s’arrêta plus. Elle contourna presque l’infirmière, s’engagea dans le couloir et marcha droit vers la porte. Chaque pas résonnait trop fort dans le silence du service.


— Madame ! attendez !


— Élise ! qu’est-ce que tu fais ? lança Camille derrière elle.


Mais elle continuait.


La porte était là maintenant, à quelques pas, fermée.
Adrien était derrière.


Elle tendit le bras vers la poignée.


L’infirmière lui saisit le poignet.


— Madame, vous ne pouvez pas entrer.


— Lâchez-moi.


Sa voix tremblait.


— Il faut que je le voie.


— Vous ne pouvez pas interrompre un entretien officiel.


Élise tenta encore d’avancer, mais la prise se resserra légèrement.
Camille arriva derrière elle et posa une main sur son épaule.


— Élise, stop. Tu ne peux pas faire ça.


— Il faut que j’entre.


— Pourquoi ? dit Camille, complètement perdue. Ce sont juste des gendarmes. Ils posent des questions, c’est normal.


Élise secoua la tête, incapable de répondre. Elle fixait la poignée comme si la distance de quelques centimètres la séparant d’Adrien était insupportable.


Un murmure de voix filtra à travers la porte. Des hommes. Graves. Officiels.
Son cœur s’emballa.


— Tu vois ? dit Camille doucement. Ils parlent juste avec lui. Ça va aller.


Mais elle n’entendait plus.


— Il ne comprend pas ce qui se passe, murmura-t-elle.


— Nous gérons la situation, répondit l’infirmière.


— Vous ne comprenez pas.


Camille la fixa, déconcertée.


— Élise, qu’est-ce que tu crois qu’ils vont lui faire ? Ce sont des questions, c’est tout. Pourquoi tu paniques comme ça ?


Les secondes s’étiraient, interminables. Élise restait là, à quelques centimètres de la porte, retenue, le souffle court.


Puis la poignée bougea.


Elle se figea.


L’infirmière lâcha son poignet.


La porte s’ouvrit.


Deux gendarmes en sortirent.
Élise resta immobile, incapable de lire leurs visages, incapable de savoir ce qu’ils savaient, ce qu’il avait dit, ce qui venait de se jouer derrière cette porte.


Le monde sembla suspendu.


Elle comprit qu’elle avait peut-être déjà trop tardé.

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