Entre deux temps

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La nuit était tombée lorsque Élise arriva à l’hôpital.

Dans le sac qu’elle tenait se trouvaient les journaux et les images rassemblés après le travail. Rien ne garantissait que cela l’aiderait réellement, ni même que la démarche ait du sens. Pourtant, le laisser seul face à un monde qu’il ne comprenait pas était devenu impensable.

Le hall traversé, elle prit l’ascenseur puis s’engagea dans le couloir du service.

À peine avait-elle dépassé le poste infirmier que le médecin sortit d’une chambre voisine.

— Madame Aveline !

Elle se retourna.

— Bonsoir, docteur.

— Bonsoir. Vous venez voir le patient ?

— Oui. Je voulais voir comment il allait… et essayer de lui expliquer un peu où il se trouve.

— Justement, je souhaitais vous parler si vous repassiez.

Une légère appréhension la traversa.

— Je vous écoute.

Ils s’écartèrent de quelques pas dans le couloir.

— Son état est désormais stable. Sur le plan médical, rien ne justifie la poursuite de l’hospitalisation.

— Donc physiquement, il peut sortir.

— Oui. Mais la difficulté n’est pas médicale.

— Administrative ?

— Exactement. Aucune identité confirmée, aucun document, aucun proche identifié.

Un soupir lui échappa.

— Il n’a personne, en fait.

— C’est ce que nous constatons. Et avec un discours incohérent sur son origine, la procédure prévoit généralement une orientation vers une structure d’évaluation. Souvent psychiatrique, au moins temporairement.

La réaction fut immédiate.

— Psychiatrique… juste parce qu’il n’a pas de papiers ?

— Son récit reste incompatible avec la réalité vérifiable. Sans solution sociale, nous n’avons pas d’autre cadre.

Un bref silence.

— Je comprends votre position. Mais ce que vous appelez incohérent ressemble surtout à quelqu’un totalement désorienté. Il n’est pas dangereux. Il ne délire pas. Il essaie seulement de comprendre ce qui lui arrive.

— Peut-être. Mais sans hébergement identifié, la procédure suit son cours.

Le mot resta suspendu.

Hébergement.

Quelque chose se forma lentement en elle.

— S’il avait quelqu’un pour l’accueillir… temporairement ? demanda-t-elle.

Le médecin la fixa plus attentivement.

— Vous pensez à vous.

L’hésitation fut réelle.

— Je ne l’avais pas envisagé. Et, pour être honnête, l’idée m’inquiète. Je le connais à peine. Mais je suis la seule personne avec qui il ait un repère ici. Le placer dans un lieu fermé, entouré d’inconnus, risque surtout d’aggraver sa confusion.

— Ce serait une prise en charge volontaire provisoire. Mais cela suppose que vous soyez certaine de votre décision.

L’inspiration fut lente.

— Je ne suis pas certaine… mais je ne peux pas non plus accepter qu’il soit envoyé en psychiatrie simplement parce qu’il est perdu. J’ai besoin d’y réfléchir, mais oui, c’est une possibilité.

— Très bien. Si vous avez un moment demain, venez me voir. Nous préparerons sa sortie et les formalités.

— D’accord.

— Vous pouvez le voir.

Le médecin s’éloigna.

Élise demeura immobile quelques secondes.

L’idée venait de naître. Et déjà elle l’effrayait.

La chambre 12 l’attendait au bout du couloir.

Un léger coup frappé à la porte.

— Entrez.

Adrien se tenait assis, appuyé contre les oreillers. À sa vue, son regard se posa aussitôt sur elle — puis sur le sac.

— Bonsoir, mademoiselle.

— Bonsoir, Adrien.

La porte se referma derrière elle.

— Comment vous sentez-vous ce soir ? Moins fatigué ?

— Oui. L’esprit est plus clair.

Son attention revint au sac.

— Vous apportez quelque chose ?

— Oui. Je me suis dit que ce serait plus simple si vous pouviez voir concrètement le monde d’aujourd’hui, plutôt que de m’entendre essayer de le décrire.

Le sac ouvert, un journal apparut sur la tablette.

Adrien se pencha.

Ses yeux parcoururent la page.

Puis s’arrêtèrent sur les images.

— Ces photographies… sont d’une netteté remarquable.

— Aujourd’hui, elles sont partout. On reproduit la réalité presque telle quelle.

Le visage se rapprocha du papier.

— Ces scènes sont contemporaines ?

— Oui. C’est ce qui se passe maintenant. Ici.

Le regard monta vers la date.

2026

Long silence.

— L’année est exacte ?

— Oui. Vous êtes plus d’un siècle après votre époque.

La phrase pesa.

D’autres images sortirent du sac : vues de la ville.

— Ce sont des photos actuelles, expliqua-t-elle doucement. Pour que vous puissiez voir à quoi ressemblent les villes aujourd’hui.

Observation attentive.

— Ces bâtiments existent réellement ?

— Oui. C’est devenu courant. Les villes se sont élevées avec le temps.

Un doigt suivit les lignes verticales.

— Leur taille dépasse tout ce que j’ai connu.

Le regard glissa vers la rue.

— Je n’y vois aucun cheval.

— Non. On n’en utilise presque plus en ville.

Le visage se pencha davantage.

— Ces véhicules… fermés… bas…

Les yeux se relevèrent.

— Sont-ce des automobiles ?

— Oui.

Nouvelle observation.

— Dans mon temps, elles étaient hautes, ouvertes, rares… et peu fiables. Ici, elles semblent innombrables.

— Oui. Elles ont remplacé les chevaux pour se déplacer.

Lent mouvement de tête.

— La mécanique a donc supplanté l’animal.

Le temps d’assimiler passa.

Puis un objet lumineux fut posé devant lui.

Adrien l’observa sans le toucher.

— Qu’est-ce donc ?

— Un téléphone. Une version moderne de celui que vous connaissez.

— Il n’est relié à aucun fil.

— Non. On peut l’emporter partout.

Une hésitation. Puis un doigt effleura l’écran.

La lumière changea aussitôt.

La main se retira.

— Il réagit au contact.

Un sourire apparut chez Élise.

— Oui. On le manipule comme ça.

Une image s’ouvrit.

— Regardez.

Photographie de rue.

Adrien se pencha.

— C’est… une scène réelle ?

— Oui. Et elle a été prise avec cet appareil.

Le regard se releva, stupéfait.

— Cet objet peut capter le réel… et le conserver ?

— Oui. Et l’envoyer à quelqu’un.

Silence.

— Dans mon temps, il fallait un appareil volumineux… des procédés longs.

— Aujourd’hui, tout est réuni là-dedans.

Observation renouvelée.

— Et vous communiquez avec ce même objet ?

— Oui. Parler, écrire, envoyer des images… presque tout.

Les yeux se posèrent sur elle.

— Il contient donc plusieurs instruments en un seul.

— Exactement.

Un instant passa.

Puis, malgré lui, un sourire très léger glissa sur son visage.

— Votre époque aime manifestement condenser le monde.

Un petit rire lui répondit.

— Oui… c’est assez vrai.

Le regard resta sur l’écran, fasciné malgré lui.

— Et chacun possède cela ?

— Presque tout le monde.

Mouvement de tête, stupéfait.

— Voilà qui transformerait profondément la guerre… la coordination… la transmission.

— Oui. Tout va beaucoup plus vite aujourd’hui.

Le silence devint plus doux.

La stupeur avait laissé place à une curiosité réelle.

Puis la voix d’Élise reprit, plus grave.

— Le médecin m’a dit que vous alliez devoir quitter l’hôpital très bientôt. Votre état physique ne justifie plus que vous restiez ici.

Adrien se figea.

— Quitter.

— Oui. Et c’est là que ça se complique. Vous n’avez ni identité reconnue, ni domicile, ni proches identifiés ici.

— Pour aller où, alors ?

Une respiration.

— S’ils ne trouvent aucune solution… vous serez placé dans une structure. Le temps de vérifier votre identité.

— Quelle structure ?

Le regard fut soutenu.

— Psychiatrique.

La pâleur revint.

— Je vois.

La voix resta posée.

— Je ne pense pas que ce soit juste. Vous n’êtes pas délirant. Vous êtes simplement perdu dans un monde qui n’est pas le vôtre.

Silence.

— Il existe peut-être une autre possibilité.

Le regard se leva.

— Laquelle ?

— Je pourrais vous accueillir chez moi. Temporairement. Le temps que vous compreniez cet environnement… et que nous trouvions comment vous aider à rentrer chez vous.

Adrien demeura immobile.

Puis le visage se referma.

— Mademoiselle… cela n’est pas convenable.

— Pourquoi ?

— Un homme ne saurait vivre sous le toit d’une femme seule. Cela porterait atteinte à votre réputation comme à la mienne.

La compréhension passa.

— Adrien… aujourd’hui, ça ne pose aucun problème. Ce n’est pas perçu comme déplacé.

— Pour moi, si.

Le silence se densifia.

— Je ne vous propose pas ça à la légère. Mais l’autre option serait que vous soyez placé dans un établissement fermé, avec des gens qui interpréteront votre situation comme une folie.

Le regard se détourna.

— Je suis un étranger en votre monde. Sans nom reconnu. Sans garanties.

— Oui. Et c’est précisément pour ça que vous avez besoin d’un endroit sûr, provisoire, le temps de comprendre.

Silence.

— Je veux vous aider, Adrien. Et trouver un moyen pour que vous puissiez rentrer chez vous. Dans votre époque.

Une pensée resta tue :
Vous avez encore quelque chose à accomplir là-bas…

Le silence s’étira.

— Et je ne sais pas encore si je puis vous faire confiance, dit-il très bas.

— Je ne vous demande pas une confiance totale. Seulement d’accepter une aide temporaire, parce que je crois sincèrement que c’est la solution la moins risquée pour vous.

Long moment.

Le regard passa du téléphone aux images… puis à elle.

Comme s’il pesait deux mondes incompatibles.

Enfin, très lentement, la tête s’inclina.

— J’accepte… à titre provisoire.

La phrase coûta.

— Le temps de comprendre ce monde.

— Oui.

— Et de retrouver le mien.

— Oui. Je vous aiderai.

Un silence demeura entre eux, transformé.

Quelque chose venait de se déplacer — imperceptiblement — mais définitivement.

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