L'invité

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Son regard parcourait l’appartement avec lenteur — non comme on observe un lieu, mais comme on tente d’en comprendre les règles invisibles. Les lignes nettes du mobilier, les surfaces closes, les objets sans mécanisme apparent : tout relevait d’un ordre matériel qui ne lui appartenait pas.
Le sac contenant son uniforme pendait encore à sa main.
Élise sentit la réalité s’imposer : il était là. Chez elle.
— Vous pouvez poser vos affaires, dit-elle doucement.
Il baissa les yeux vers le sac.
— Oui.
Il s’avança de quelques pas mesurés et déposa l’uniforme plié sur l’accoudoir du canapé, avec l’attention qu’on accorde à une chose précieuse. Sa main resta un instant sur le tissu, puis se retira.
Il resta debout.
— Le jour décline déjà, dit-il.
— Oui. La nuit tombe tôt en cette saison.
Il acquiesça.
Son regard glissa vers le coin du salon.
La couverture.
L’oreiller.
L’espace préparé.
Il comprit.
— Vous avez prévu… ma place.
— Oui. Pour que vous puissiez vous reposer.
Il posa la main sur le dossier du canapé.
— Je dormirai donc ici.
— Oui.
— Cela me suffit.
La clarté baissait encore.
— Je vais allumer, dit-elle.
La lampe diffusa une lumière chaude.
Adrien leva les yeux.
— C’est la même clarté qu’à l’hôpital.
— Oui. Électrique.
— Je ne l’avais jamais vue ainsi… dans un lieu de vie.
Il demeura quelques secondes absorbé.
Puis, simplement :
— Je ne sais pas encore comment me tenir ici.
— Vous pouvez vous asseoir.
Il s’assit avec prudence, gardant ses bottes.
Il releva les yeux vers elle.
— Dois-je les retirer ?
— Comme vous voulez… vous pouvez les garder.
Il inclina légèrement la tête.
Un silence doux s’installa.
Il observa encore la pièce.
— Cet objet… dit-il en désignant l’écran.
— Une télévision. Elle montre des images venues d’ailleurs.
— Comme un théâtre sans acteurs présents.
— Oui.
Il hocha lentement la tête.
— Beaucoup de choses ici semblent agir sans qu’on en perçoive la cause.
— Oui.
Ils restèrent ainsi quelques instants — lui assis, elle debout — dans cette pièce qui était la sienne et devenait peu à peu un espace partagé.
Puis Élise dit doucement :
— Vous devez avoir faim.
Il sembla réfléchir, presque surpris par la question.
— Je n’y avais pas pensé… avec tout cela. Mais oui, je crois.
— Vous n’avez presque rien mangé aujourd’hui.
— Non.
Un léger silence.
— Je vais préparer quelque chose.
Il releva les yeux.
— Puis-je vous assister ?
— Non… ce n’est pas nécessaire. Reposez-vous.
Il hésita à peine.
— L’inaction m’est difficile, dit-il simplement.
La phrase la fit sourire malgré elle.
— Alors… vous pouvez venir, si vous voulez.
Il se leva aussitôt.
La cuisine l’arrêta.
Il resta sur le seuil, observant l’espace — surfaces lisses, appareils clos, organisation inconnue.
Élise sortit une casserole et la posa sur la plaque.
Elle ouvrit le robinet et la remplit d’eau.
Adrien tourna la tête immédiatement.
— L’eau arrive directement ici.
— Oui.
Il fit un pas, observant le jet continu.
— Sans seau… sans pompe.
— Oui.
— Et elle est potable ?
— Oui.
Il hocha lentement la tête.
— Chez nous, chaque eau réclame un trajet.
Elle posa la casserole sur la plaque et tourna la commande.
Rien ne semblait changer, puis Adrien perçut la transformation : l’air au-dessus de la surface se troubla, une chaleur monta.
Il s’approcha, prudent.
— La chaleur vient d’ici, dit-il en désignant la plaque.
— Oui.
Il tendit la main au-dessus, puis la retira aussitôt.
— Cela brûle.
— Oui. C’est très chaud.
Il observa encore.
— Et pourtant aucun feu n’est visible.
— C’est électrique.
Il acquiesça lentement.
De petites bulles apparurent dans l’eau, puis montèrent.
La surface frissonna.
— Elle entre en ébullition, dit-il.
— Oui.
Elle ouvrit ensuite un paquet de pâtes et les versa dans l’eau bouillante.
Adrien observa les bâtonnets pâles qui s’enfonçaient et se ramollissaient.
— C’est… une pâte séchée ?
— Oui. À base de blé.
Il hocha la tête.
La vapeur monta, portant une odeur chaude de céréale.
— L’odeur est douce.
— Oui.
Elle prépara une sauce simple, ajouta fromage et herbes.
Il suivait chaque geste avec attention.
— Vous cuisinez souvent ?
— Tous les jours.
— Chez nous, la cuisson réclame plus de temps.
— Ici c’est plus rapide.
Elle égoutta les pâtes.
Le bruit de l’eau contre le métal résonna.
Adrien suivit le mouvement.
Elle dressa les assiettes.
Il fit un pas, comme pour aider.
— Puis-je… ?
— Non, dit-elle doucement. C’est bon.
Il s’arrêta aussitôt.
Elle posa assiettes, verres, couverts avec des gestes familiers.
Lorsqu’elle eut terminé, elle désigna la chaise.
— Vous pouvez vous asseoir.
Il inclina légèrement la tête et prit place.
Ils mangèrent face à face.
Adrien observa l’assiette, goûta, s’arrêta un instant.
— C’est très bon.
— C’est simple.
Il goûta encore.
— La texture est souple… et nourrissante.
Le silence qui suivit n’était plus gêné, mais attentif.
Après quelques minutes, Élise leva doucement les yeux.
— Adrien… puis-je vous poser une question ?
— Bien sûr.
— Aviez-vous… quelqu’un ? Là-bas.
Il resta immobile.
— Une épouse… ou des enfants.
Il baissa légèrement les yeux.
— Non.
Un silence.
Puis :
— J’étais fiancé.
Elle sentit quelque chose se resserrer en elle.
— Elle s’appelait Claire.
Il parlait avec simplicité.
— Nos familles étaient voisines depuis plusieurs générations. Les terres se touchaient presque.
Une pause.
— Il était entendu depuis longtemps que nous nous marierions.
Élise comprit.
— Une alliance de familles.
— Oui.
Il reprit :
— C’était naturel dans notre milieu. Nous nous connaissions depuis l’enfance. Nos parents s’accordaient. Les biens demeuraient réunis.
— Vous l’aimiez ?
Il réfléchit.
— Je lui portais une affection sincère… et beaucoup d’estime.
Un temps.
— Elle aurait été une épouse juste et solide. Une bonne maîtresse de maison.
Il releva les yeux vers Élise.
— Mais ce n’était pas une passion.
Le silence se posa.
Puis il ajouta, avec la même simplicité :
— Lorsque la guerre sera terminée, nous nous marierons.
La phrase fut dite comme une évidence encore intacte.
Élise sentit quelque chose se serrer en elle.
— Vous pensez pouvoir y retourner ?
— Oui.
Il répondit sans hésiter.
— Ma place est là-bas. Mon régiment, ma terre, ma vie… tout s’y trouve encore.
Une légère pause.
— Je ne puis demeurer ici comme si cela avait cessé d’exister.
Elle soutint son regard.
— Nous chercherons.
Il hocha la tête.
— Je dois comprendre ce qui m’a arraché à mon temps… et y reprendre ma place.
Le silence revint.
Claire existait toujours — non comme un souvenir, mais comme un avenir qu’il croyait intact.
— Merci pour ce repas, dit-il finalement.
— C’est normal.
Il releva les yeux.
— Non. Rien n’est normal pour moi ici. Mais ceci… l’a été.
Elle sourit légèrement.
— Vous voulez dire… manger ?
— Oui. Être assis. Partager un repas, comme avant mon départ en guerre.
Ils restèrent encore quelques instants à table.
La lampe diffusait une chaleur stable.
La nuit derrière les vitres rendait l’intérieur plus clos.
Adrien observa la pièce plus sereinement qu’à son arrivée.
Puis il tourna la tête vers elle.
— Vous vivez ici seule.
— Oui.
— Depuis longtemps ?
— Quelques années.
Il hésita.
— Pardonnez ma question. Dans mon temps, une femme demeurait rarement seule ainsi, sans mari ni famille proche.
— Aujourd’hui c’est courant.
Il l’observa.
— Vous avez donc choisi cette vie.
— Oui.
— Par goût… ou par nécessité ?
— Un peu les deux.
Il acquiesça.
— Et cela ne vous pèse pas ?
— Parfois. Mais j’y tiens.
— C’est une forme de liberté, dit-il.
— Oui.
Il resta silencieux, puis ajouta :
— Dans mon monde, peu de femmes en disposaient.
Un léger silence passa.
Puis, plus personnel :
— Êtes-vous seule depuis longtemps ?
— Oui.
Il hésita, puis demanda avec retenue :
— N’êtes-vous pas fiancée ?
Elle releva les yeux.
— Je l’ai été.
Un silence.
— Nous ne nous sommes pas mariés.
— Par choix ?
— Par rupture.
Il inclina légèrement la tête.
— Je comprends.
Ils restèrent un moment sans parler.
Puis il dit doucement :
— Vous êtes donc entièrement maîtresse de votre existence.
La formulation, venue d’un autre siècle, la toucha.
— Oui.
Il la regarda avec une considération nouvelle.
Le lien changea imperceptiblement.
Dans le salon, la nuit était complète.
La lampe diffusait une lumière douce.
Adrien observa les livres sur la table basse.
— Vous lisez beaucoup.
— Oui.
Elle lui en tendit un.
Il le prit avec soin, tourna une page.
— L’impression est très régulière.
— Industrielle.
Il referma doucement le livre.
Un silence confortable s’installa.
Ils s’assirent presque en même temps — lui sur le canapé, elle dans le fauteuil proche.
— Votre demeure est paisible, dit-il.
— Oui.
— On y respire sans contrainte.
Elle suivit son regard.
— Je n’y avais jamais pensé ainsi.
Il la regarda.
— Parce que vous n’avez pas connu l’inverse.
Le silence s’approfondit.
— Votre époque est-elle en paix ? demanda-t-il.
— Pas partout. Mais ici, oui.
Il acquiesça.
— Alors vous vivez sans craindre l’irruption de la guerre dans vos rues.
— Oui.
Il baissa légèrement les yeux.
— C’est un monde difficile à concevoir pour moi.
— Vous y êtes maintenant.
Il releva la tête.
— Oui… auprès de vous.
La phrase resta simple.
Elle détourna légèrement les yeux.
— Vous n’êtes pas seul, dit-elle doucement.
— Non.
Élise se leva finalement, il en fit de même.
— Vous devez être fatigué.
— Oui.
Ils restèrent un instant face à face.
Puis Adrien inclina la tête.
— Je vais donc me retirer.
— Oui.
Il se tourna vers le couchage.
Il retira lentement ses bottes et les aligna soigneusement contre le mur.
Élise resta là, immobile, consciente seulement de sa présence et de ses gestes.
Adrien se redressa, hésita, puis demanda avec retenue :
— Dois-je… me changer ici ?
La question la frappa.
Elle prit soudain conscience qu’elle se tenait toujours là tandis qu’il s’apprêtait à retirer ses vêtements.
La chaleur lui monta au visage.
— Oh… pardon.
Elle détourna aussitôt les yeux, fit un pas vers l’interrupteur.
— La lumière s’allume ici. Et… les toilettes sont au fond du couloir, à droite. Si vous avez besoin de quoi que ce soit pendant la nuit, n’hésitez pas.
— Merci.
Elle tourna brièvement la tête.
— Bonne nuit, Adrien.
— Bonne nuit, mademoiselle.
Leurs regards se croisèrent une seconde.
Puis elle se détourna et quitta la pièce.
Dans le salon, Adrien plia les vêtements d’hôpital avec soin, les posa près de l’uniforme, puis s’allongea.
Le matelas souple le surprit encore.
Dans la chambre, Élise s’assit sur le lit.
Il est là.
La pensée n’avait plus la violence de tout à l’heure — seulement une présence nouvelle.
La maison s’apaisa.
Deux respirations.
Deux vies.
Sous le même toit.
Et, entre elles, un lien encore fragile — mais désormais réel.

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