Une place pour lui

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La porte de la chambre se referma doucement derrière Élise.

Dans le salon, Adrien demeura debout quelques instants, immobile.

Le silence de l’appartement n’était plus celui de la veille ; il portait désormais une présence, invisible derrière la cloison mince, comme la trace d’une respiration quelque part dans la nuit.

Il retira lentement les vêtements prêtés par l’hôpital, les plia avec soin et les posa près du sac contenant son uniforme. Le plastique souple en conservait la forme, seule chose qui appartenait encore à son monde. Sa main y resta posée un moment, comme pour s’assurer que cette part de lui existait toujours, avant qu’il ne se tourne vers le couchage préparé pour lui.

Elle avait installé un matelas au sol, une couverture, un oreiller. Rien d’élaboré, rien d’ostentatoire — mais chaque chose avait été disposée avec attention. Une place pour lui.

Il s’agenouilla, déplia la couverture, puis s’allongea avec précaution. La surface céda légèrement sous son poids. Rien ici n’avait la fermeté familière de ce qu’il connaissait, et même le repos semblait appartenir à un autre ordre.

Il fixa le plafond dans la pénombre, incapable de trouver le sommeil. Derrière le mur, un léger bruit, un mouvement peut-être, puis de nouveau le silence. Elle ne dormait pas.

La pensée s’imposa avec une netteté presque douloureuse : une femme seule, dans la pièce voisine, avait ouvert sa maison à un homme qu’elle ne connaissait pas — et cet homme, c’était lui.

Il ressentit tout le poids de cette confiance.

Il n’avait aucun droit d’être là, aucune place dans ce temps, aucune légitimité dans la vie de cette femme.

Il ferma les yeux, puis les rouvrit.

Il devrait partir.

Pas un jour. Pas plus tard.

Dès qu’il comprendrait comment.

La décision se traçait en lui comme une ligne silencieuse, inévitable.

Le sommeil finit par venir, par fragments.

Dans la chambre, Élise ne dormait pas non plus.

Allongée dans l’obscurité, elle écoutait son appartement comme si elle ne le reconnaissait plus tout à fait. Chaque son portait désormais une autre présence ; l’air même semblait légèrement déplacé.

Un homme était là, dans son salon, chez elle.

Elle avait déjà partagé une vie avec Paul ; elle connaissait la présence masculine dans un espace quotidien, la respiration d’un autre dans la nuit, la certitude tranquille d’un corps proche. Mais rien n’était comparable à ce qu’elle ressentait à présent.

Adrien n’était pas un compagnon, pas un homme de sa vie, et pourtant il dormait à quelques mètres d’elle.

Cette simple réalité la troublait — et elle savait déjà qu’elle ne parvenait pas à le tenir à distance dans son esprit.

Elle se retourna dans le lit.

— C’est absurde…, murmura-t-elle.

Mais la pensée revint, persistante : demain, il serait encore là. Et après-demain peut-être aussi. Elle ignorait combien de temps cette situation pouvait durer — et ce que cela déplacerait en elle si cela se prolongeait.

Le sommeil ne vint que tard.

Adrien se réveilla avant l’aube.

Une clarté très pâle entrait par la fenêtre du salon, assez pour dessiner les lignes des meubles. La pièce baignait dans cette lumière froide du matin naissant, silencieuse et immobile.

Il resta assis quelques secondes, reprenant conscience du lieu. Le sac contenant son uniforme était posé près de lui ; il y posa brièvement la main avant de se lever.

Son regard parcourut la pièce.

Le petit objet laissé sur la table basse attira son attention. Il le prit, le tourna entre ses doigts ; un bouton céda sous la pression.

L’écran s’illumina brusquement.

Images, voix, mouvement sans présence.

Adrien fit un pas en arrière, le cœur bondissant. Il appuya encore ; le son monta. Il eut un bref sursaut.

— Adrien ?

Il se retourna vivement.

Élise se tenait dans l’embrasure du couloir, encore marquée de sommeil. Elle aperçut l’écran allumé, la télécommande dans sa main, comprit aussitôt.

— Ce n’est rien…

Il la fixa, encore tendu.

— Elle s’est activée.

Elle s’approcha, prit l’objet, appuya ; le son s’éteignit, puis l’image. Le silence revint.

— La télécommande, dit-elle doucement. Elle contrôle la télévision à distance.

Il observa l’objet avec attention.

— Donc elle l’active sans contact.

— Oui.

Il expira lentement.

— J’ai cru un instant que la chose était animée.

Un léger sourire passa sur les lèvres d’Élise, attendri par la gravité avec laquelle il venait de le dire.

— Non, je vous promets. Vous êtes réveillé depuis longtemps ?

Adrien la regarda — vraiment cette fois — et une lueur discrète adoucit son expression.

— Depuis l’aube.

Il esquissa alors à son tour un sourire, retenu, presque timide, comme s’il apprenait encore l’usage de cette familiarité nouvelle.

Le cœur d’Élise eut un battement irrégulier.

Ce sourire transformait son visage. La tension qui l’habitait depuis leur rencontre semblait s’effacer un instant, laissant apparaître quelque chose de plus jeune, de plus simple — et cela la toucha bien plus qu’elle ne l’aurait cru.

— Vous auriez pu me réveiller, dit-elle doucement, sans détourner les yeux.

— Je ne voulais pas troubler votre repos.

La délicatesse de l’intention passa entre eux avec une netteté inattendue.

Une chaleur légère monta en elle.

— Je vais faire du café, dit-elle presque à voix basse.

— Puis-je vous assister ?

Le regard qu’il posa sur elle portait cette même attention grave, respectueuse, qui semblait toujours la considérer avec plus de soin qu’elle n’en avait pour elle-même.

Elle sentit de nouveau ce trouble discret, persistant.

— Oui.

Dans la cuisine, le matin prit forme.

Adrien observait chaque geste — l’eau versée, la cafetière, la mise en marche des plaques — avec une attention concentrée, confirmant ce qu’il avait compris la veille. Élise sortit du pain, du beurre, de la confiture.

— Vous pouvez manger avec moi.

Ils mangèrent simplement, debout près du plan de travail, dans la lumière pâle du matin.

Leur proximité silencieuse n’avait plus la gêne absolue de la veille. Quelque chose s’était déplacé, à peine perceptible, mais réel.

Élise l’observa un moment. Les ecchymoses restaient visibles sur sa pommette et le long de la mâchoire.

— Comment vous sentez-vous ce matin ? demanda-t-elle doucement.

— Mieux qu’hier.

— Puis-je voir ?

Il releva légèrement la tête.

Elle s’approcha.

Ses doigts effleurèrent la peau meurtrie avec une précaution infinie.

À cette distance, Adrien vit son visage avec une netteté qu’il n’avait encore jamais eue. Ses traits étaient fins, marqués par une gravité douce qui ne cherchait pas à séduire et pourtant retenait le regard. Ses yeux clairs restaient concentrés sur la blessure, attentifs, presque inquiets de lui faire mal, comme si sa douleur comptait réellement pour elle. Une mèche sombre glissait le long de sa joue, frôlant presque sa peau lorsqu’elle se penchait.

Quelque chose se déplaça en lui.

Depuis son réveil dans ce siècle étranger, tout lui paraissait disjoint, irréel — mais la présence de cette femme, à quelques centimètres de son visage, avait au contraire une densité troublante. Il percevait la chaleur de son souffle, la douceur prudente de ses doigts, et cette proximité simple produisait en lui une sensation inattendue, presque désarmante.

La chaleur de sa main passait dans sa peau avec une douceur presque irréelle.

Adrien se crispa légèrement.

— Aïe…

— Pardon.

Elle retira la main, mais resta proche une fraction de seconde, comme si elle n’avait pas encore quitté ce contact.

Leurs regards se rencontrèrent.

Il ne détourna pas les yeux.

Elle était belle, non par éclat, mais par cette justesse tranquille qui ne demandait rien. Une sensation inconnue traversa sa poitrine, brève et désorientante — et dangereuse, parce qu’elle appartenait à un monde qui n’était pas le sien.

Élise sentit elle aussi ce bref glissement intérieur, cette conscience aiguë d’être perçue — et la troubla.

Puis elle inspira et recula.

— C’est encore sensible.

— Oui.

Sa voix était plus basse.

Élise se détourna, prépara un sandwich et l’enveloppa avec soin.

— Pour ce midi.

Il le prit avec précaution.

— Vous avez pensé à cela pour moi.

— Oui.

— Je vous remercie.

— C’est normal.

Un court silence s’installa. Élise hésita, consciente de tout ce qu’il ignorait encore.

— Je vais vous montrer la salle de bain.

Il inclina la tête.

Elle passa devant lui et ouvrit la porte.

La pièce était claire, organisée autour du lavabo et de la douche. Adrien observa avec attention.

Élise prit une brosse à dents et la lui tendit.

— Pour vous.

Il acquiesça ; l’objet lui était déjà familier.

Puis elle ouvrit le mitigeur ; l’eau tomba du pommeau.

Il eut un léger mouvement de recul, plus réflexe que surprise.

— Elle est chauffée, précisa-t-elle.

Il observa le jet un instant, assimilant le fonctionnement, puis inclina légèrement la tête.

— Bien.

Elle referma.

— Je dois aller travailler, ajouta-t-elle avec douceur.

Elle revint dans le salon. Adrien la suivit du regard.

Élise prit son sac, son manteau, ses clés. Le geste était simple, quotidien, mais Adrien l’observait avec une attention silencieuse, comme s’il retenait quelque chose de ce temps qui n’était pas le sien.

Elle se tourna vers lui.

— Vous resterez ici ?

— Oui.

— Je serai de retour en fin de journée.

— Je vous attendrai.

Leurs regards se tinrent une seconde — comme s’ils savaient que cette situation ne pourrait durer sans conséquences.

— À ce soir.

— À ce soir, mademoiselle.

Elle ouvrit la porte. Un souffle d’air froid entra.

Elle sortit.

La porte se referma.

Au travail, Élise ne parvenait pas à retrouver son rythme habituel. Les écrans, les dossiers, les voix se succédaient devant elle sans réellement s’imprimer. Son esprit revenait sans cesse à l’appartement, à cet homme laissé seul dans son salon, perdu dans un siècle qui n’était pas le sien.

Elle inspira, se redressa légèrement.

Il fallait qu’elle agisse.

Elle ouvrit son navigateur et lança des recherches méthodiques, presque fébriles : Verdun, 1916 ; disparitions inexpliquées ; témoignages historiques ; hypothèses de phénomènes temporels. Articles universitaires, archives numérisées, sources militaires, études marginales. Elle ouvrait, lisait, comparait, revenait en arrière, notait des dates, des lieux, des anomalies rapportées.

Aucune preuve. Rien de tangible.

Mais elle refusait d’abandonner.

Si Adrien était arrivé ici, il devait exister un point de rupture quelque part — un moment, un lieu, une faille, même hypothétique. Elle releva des occurrences évoquées dans certaines recherches périphériques : récits de soldats disparus puis signalés ailleurs, témoignages confus de déplacements inexpliqués en zone de combat, spéculations sur des événements à forte charge historique.

Son stylo courait sur son carnet.

Coordonnées. Années. Théories.

Son écriture devenait plus serrée à mesure que l’idée s’imposait avec une clarté douloureuse : trouver une solution pour le renvoyer chez lui.

Chez lui.

Là où il appartenait.

Sa main resta immobile une seconde sur la page.

L’image d’Adrien dans son salon, la veille au soir, se superposa à celle du soldat qu’il avait été. L’homme qu’elle commençait à connaître — et celui qu’elle devrait peut-être perdre.

Elle ferma brièvement les yeux, puis reprit.

Imprimer. Classer. Marquer les passages importants. Elle surligna des paragraphes, nota des correspondances possibles, esquissa même un schéma reliant dates et lieux.

Elle devait comprendre.

Pas pour elle.

Pour lui.

Son téléphone vibra.

Camille.

Élise sentit aussitôt une tension lui traverser la poitrine. Elle fixa l’écran une seconde de trop, puis inspira et décrocha.

— Allô ?

— Élise ?

— Oui…

Sa voix était plus basse qu’elle ne l’aurait voulu.

— Comment ça va ?

— Ça va… oui.

Elle déglutit presque malgré elle.

— T’es sûre ?

— Oui, oui.

Un court silence passa. Élise sentit déjà que Camille écoutait au-delà des mots.

— Tu l’as revu ?

— …oui.

Le mot sortit doucement.

— Et ?

Elle chercha une réponse simple, mais rien ne venait.

— Ça… ça va.

— Lui ou toi ?

— Les deux… enfin… oui.

Sa main se crispa légèrement sur le téléphone.

— T’es bizarre.

— Non… pas du tout.

— Si.

— Non, je… non.

Elle ferma les yeux une seconde, consciente qu’elle parlait mal.

— Après l’hôpital, je m’inquiète, continua Camille, plus doucement.

Le souvenir revint — Adrien blessé, le bouleversement — et la voix d’Élise vacilla.

— Il n’y a pas… enfin… ça va.

— Tu me caches quelque chose ?

Son cœur eut un battement trop fort.

— Non.

Le mot sortit trop vite.

— On se voit ce soir ?

Une panique brève monta.

— Je… je ne pense pas.

— Pourquoi ?

— J’ai… des choses.

— Quelles choses ?

— Juste… des choses.

Le silence se fit plus lourd.

— Tu me rappelles ?

Élise sentit que si la conversation continuait, elle dirait quelque chose de trop.

— Je… non… je ne pourrai pas.

— Élise.

— Oui ?

La voix de Camille avait changé, plus grave.

— Qu’est-ce qui se passe ?

La gorge d’Élise se noua. Elle fixa le bureau sans le voir.

— Rien.

Un silence.

— D’accord…, dit Camille lentement.

— Oui…

Elle raccrocha.

Le téléphone resta quelques secondes dans sa main.

Camille avait entendu. Pas les mots, mais le reste.

Une inquiétude sourde monta en elle.

Elle tenta de reprendre son travail, sans succès. Chaque pensée revenait vers l’appartement, vers cet homme venu d’un autre siècle qui dépendait désormais d’elle.

Elle regarda l’heure.

L’attente devenait presque insupportable. Elle avait la sensation d’avoir laissé derrière elle quelque chose de fragile, exposé.

Finalement, elle ferma son ordinateur, rassembla ses notes, glissa les feuilles dans son sac.

Elle sortit.

Dehors, la fin d’après-midi tombait déjà, froide et pâle. Elle marcha d’un pas pressé vers sa voiture.

Adrien était seul depuis des heures.

La pensée accéléra son cœur.

Elle démarra presque aussitôt.

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