Chapitre 16 (3) : Bienvenue au Petit Marcel

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Dimanche 17 juillet 1988. Début de soirée. Café Le Petit Marcel.

Lucas redescendit en vitesse par l’arrière cuisine du Petit Marcel et réapparut derrière le comptoir, le sourire béat. Il resta un moment comme ça, son plateau à la main, à réaliser ce qu'il venait de faire, quelques secondes auparavant.

— Allo la lune, ici la terre ? Me recevez-vous ? dit Marie, gentiment énervée, en agitant sa main devant lui.

— Heu, oui, pardon, excuse-moi.

— T’étais où ? T’as vu le monde en terrasse, tu te fous de moi ou quoi ?

— Pardon, je…

— Mais qu'est-ce-que t'as ? Regarde-moi. T'as l'air complètement ailleurs depuis tout à l'heure.

— C'est Tristan. Il avait besoin de moi. Je suis monté chez lui pour le prévenir que ses parents étaient là. Regarde, ils sont à la table devant nous, dit-il en parlant tout bas.

— Ah ok, je crois comprendre. C'est lui son père ? Il n'a pas l'air d'un bourreau à le voir comme ça. Tristan exagère. Il ne tient pas à les voir, c'est ça ?

— C’est exactement ça.

— En attendant, toi, ce n’est pas une raison de rester planté là, à ne rien faire. Allez hop, mon plateau est prêt, je file ! Je te conseille d'en faire autant.

Lucas se ressaisit et se précipita sur Les Lapierre.

— Tout se passe bien messieurs-dames ?

— Oui, c’était parfait. Il est temps pour nous de prendre congé, dit Marie-France en regardant sa montre.

— Merci jeune homme. Comme je le disais à mon épouse à l'instant, je tenais à vous féliciter pour votre établissement. J’aime ces endroits bien entretenus, avec cette décoration à l’ancienne, qui ont leur personnalité. Votre service est excellent. Quand je regarde les autres clients, je comprends pourquoi ce café est si gai et affiche complet en terrasse !

— Merci pour tous ces compliments. Je transmettrai à Marie. Le Petit Marcel c’est un peu comme notre bébé. On y tient plus que tout. Un lieu que nous espérons unique en ville. En tant que propriétaire, c’est énormément de travail et de sueur, mais ça vaut le coup. Et c’est d’autant plus gratifiant quand je reçois des compliments comme les vôtres.

— Oh Jean, qu’est-ce-que je t’avais dit ! Ce petit couple est a-do-rable ! dit Marie-France.

Lucas écarquilla les yeux devant sa méprise. Il n’eut pas le temps de la contredire. Tristan venait d’apparaître devant eux. Mais qu’est-ce qu’il fait là, lui ? Je croyais qu’il ne voulait pas les voir ?

— Qu’est-ce-que vous faites là tous les deux ? attaqua-t-il, sans oser regarder Lucas.

— Mon chéri, je suis si heureuse de te voir. Regarde ta mère. Comme tu as changé ! Tu t’es laissé pousser les cheveux ? Ça te va bien comme ça. T’aurais pas un peu maigri ? débita Marie-France, se levant précipitamment pour venir embrasser son fils.

Tristan la prit dans ses bras. Ça lui faisait plaisir de la revoir, après tout ce temps. Mais il était hors de question de montrer sa joie à son père.

— Mais non, je n’ai pas maigri maman. Je vais parfaitement bien, dit-il sur un ton plus doux.

— Tu me dis la vérité mon fils, n’est-ce pas ? Tu ne caches rien à ta mère, hein ? renchérit-elle, soupçonneuse.

— Mais puisqu’il te dit que tout va bien. Regarde, il revient de vacances, il est tout bronzé et en pleine forme. Ça se voit, non ! coupa Jean, irrité en s’adressant à sa femme.

— Mais comment as-tu su que nous étions ici ? Nous nous apprêtions à venir te rendre visite, justement. Tu nous as tellement manqué, à ton père et à moi, dit-elle, si heureuse de retrouver son fils.

— J’en doute ! répliqua avec véhémence Tristan, en regardant son père.

— Ecoute Tristan, ne commence pas à être agressif, je voulais te dire au contraire que…, dit Jean.

— Tu voulais me dire quoi ? Que j’aurais dû reprendre le magasin de chaussures après mes études, que je ne me rendais pas compte des réalités de la vie, que…

— Mais non, justement, nous sommes passés à ton magasin de disques, il y a deux jours. Ton patron ne nous a fait que des éloges à ton sujet ! On se demandait avec ton père, si c'était toi qui avait fait la vitrine consacrée à la bossa-nova. On est si fier de toi ! s’empressa de dire Marie-France, de peur que la situation ne dégénère.

— Quoi ? Vous êtes passés aussi au Microsillon ? Vous m'espionnez, c'est donc ça ?

— Oh écoute, ça suffit Tristan. Après tout, c’est normal pour des parents. Nous n’avons pas de nouvelles de toi depuis le mois d’avril, lorsque tu as déménagé. Tu n’as pas le téléphone, nous n’avons pas ton adresse. Et tu ne nous écrit jamais. Comment veux tu que nous fassions pour savoir si notre fils est encore en vie ? s’emporta Jean.

— Visiblement, vous avez réussi à l’avoir mon adresse, puisque vous êtes ici ! répondit-il du tac au tac.

Marie-France baissa les yeux, honteuse. Tristan, touché par ce geste, s’en aperçut avec un pincement au cœur. Mais il était en colère. C’était plus fort que lui.

— Ah parce que tu crois que j’ai envie de vous donner de mes nouvelles quand j’entends mon père me dire que je n'arriverai jamais à rien dans la vie si je ne fais pas d’études. Comment tu peux me dire ça, alors que toi-même…

— Ecoutez messieurs-dames, et si je vous offrais un verre, ça serait tout de même plus agréable de discuter autour d’une table, non ? essaya Lucas, maladroitement, pour détendre l’atmosphère.

Mais c'était comme si monsieur Lapierre ne l’avait pas entendu.

— Et qu’est-ce-que c’est cette fantaisie à ton oreille, tu peux m’expliquer Tristan ? gronda-t-il.

— Quoi, t’aimes pas ma boucle d'oreille ? Pourtant plein de garçons en portent de nos jours, riposta Tristan, sur un air de défi.

— Moque-toi de ton père, va. Je trouve juste qu’une boucle d’oreille chez un garçon, c’est juste, enfin, ça fait…

— Ça fait quoi papa ? Ça fait punk ? Ou…attend, j’ai mieux. Ça fait pédé, c’est ce que tu veux dire ? répondit Tristan, ravi de le mettre mal à l’aise.

— Mais enfin, quel est ce nouveau vocabulaire ! Tristan, surveille ton langage, voyons.

— Chéri, calme toi, tout va bien, s’évertua Marie-France, comprenant que son mari n’allait pas tarder à s’énerver pour de bon.

— Oh toi arrête de me dire tout le temps ce qu’il faut que je fasse. Je peux respirer deux minutes, tu permets ? Et d'abord, je parle comme je veux à mon fils…

Tristan regardait froidement son père. Il n’en pouvait définitivement plus.

— Papa, ton fils n’a plus douze ans. Regarde-le bien. Tu vois cette boucle d’oreille ? Ce n’est pas pour faire comme tout le monde, mais pour te montrer qui je suis, un pédé, justement.

À ces mots, il se retourna vers Lucas, et sans lui demander la permission, prit son visage entre ses mains et l’embrassa fougueusement avec la langue. Surpris, Lucas lui rendit son baiser. Il en fit tomber son plateau, heureusement vide.

— Tu veux nous choquer, ta mère et moi ? C'est réussi. Tu es content ?

— Ah parce que Tristan est amoureux du serveur ??? s’écria Ariane qui venait d’arriver avec Barbara quelques minutes plus tôt, sans oser jusqu'ici les interrompre. Derrière elle, Rickie et Philippe applaudissaient.

— Bravo ! félicitations mes choux, on se croirait au théâtre ! s’écria Philippe, d’une voix plus haut perchée qu’il ne l’aurait voulu.

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