Chapitre 3 : La Chambre des Secrets Muets

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L’intérieur du manoir de L’Ombre des Flots ne ressemblait pas à une ruine. C’était bien pire. C’était une demeure parfaitement entretenue par le fantôme du temps. Dès qu'Élias eut refermé la lourde porte derrière lui, la lumière changea. Ce n'était plus la grisaille bretonne qui filtrait par les fenêtres, mais une lueur ambrée et stagnante, comme si le soleil de l'après-midi du 14 novembre 1974 était resté prisonnier du verre.

Chaque pas qu'il faisait sur le parquet de chêne produisait un craquement sourd qui résonnait dans les étages supérieurs comme un reproche. Le silence n'était pas vide ; il était plein de "bruit statique". Pour un écouteur comme Élias, c’était assourdissant. Les murs transpiraient des conversations passées, des rires d'enfants étouffés sous les couches de tapisserie à fleurs, et le froissement des robes de soie qui ne frôlaient plus personne.

Il s'avança dans le grand salon. Au centre, une table basse portait encore deux tasses de porcelaine fine. À l'intérieur, le thé n'avait pas séché ; il s'était transformé en une substance noire, huileuse, qui semblait palpiter légèrement au rythme des marées extérieures. Élias s'approcha du piano à queue qui trônait dans le coin de la pièce. L'instrument était couvert d'une fine pellicule de poussière d'argent.

Lorsqu'il effleura une touche, aucun son ne sortit des cordes. À la place, il reçut une vision : une main de femme, ornée d'une bague d'émeraude, jouant une mélodie mélancolique tandis que l'eau commençait à s'infiltrer sous la porte. Le piano ne vibrait plus pour la musique, mais pour la peur. Il se souvenait du moment précis où les pieds de bois avaient quitté le sol alors que la maison basculait vers l'abîme.

— Vous ne devriez pas toucher à ce qui a appris à se taire, murmura une voix qui semblait provenir des murs eux-mêmes.

Élias sursauta, mais il n'y avait personne. C'était un "écho de paroi", une pensée si forte qu'elle s'était gravée dans la pierre.

Il monta l'escalier monumental dont la rampe de cuivre lui brûla la paume. À l'étage, les chambres étaient des mausolées de souvenirs domestiques. Dans la chambre principale, un lit à baldaquin trônait comme un navire échoué. Sur la table de nuit, un flacon de parfum ouvert laissait échapper une odeur de jasmin si puissante qu'elle en devenait nauséabonde, l'odeur d'une beauté qui refuse de pourrir.

C'est là, posé sur l'oreiller de dentelle, qu'il vit l'objet central : un journal intime à la couverture de cuir craquelé. Contrairement aux autres objets qui vibraient de scènes visuelles, le journal dégageait une chaleur noire, une attraction gravitationnelle.

Élias comprit alors la nature du mal qui rongeait ce lieu. Le manoir ne tenait pas debout par magie, mais par une volonté de fer gravée dans ces pages. Quelqu'un, au moment de mourir, avait refusé de lâcher prise. Quelqu'un avait aimé cette maison et ses secrets avec une telle violence que son attachement avait créé cette poche de réalité artificielle, empêchant les objets de sombrer dans l'oubli bienheureux du fond des mers.

Il tendit la main vers le livre. Les rideaux de la chambre s'agitèrent violemment, bien qu'il n'y eût aucun courant d'air. Le manoir se mit à grincer, un son de bois et de métal qui ressemblait à un gémissement de douleur. La mémoire des choses mortes commençait à se défendre.

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