Les Mains Tendues

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Le chant des oiseaux la réveilla presque par surprise. De même, l’odeur du lard et du pain frais lui parut absurde. Elle était au beau milieu de la forêt, il devait encore faire sombre, son cheval s’était sans doute enfui et elle n’avait définitivement jamais eu ce genre de choses sur elle. Du pain sec, peut-être, du fromage, s’il en restait, elle n’en était même plus certaine, peut-être quelques miettes dans le fond d’un sac, avec les tranches de viande séchée achetées pour une poignée de pièce dans un village. Qui devaient être restées dans ses sacoches, maintenant qu’elle y pensait. Avec le cheval. Perdues.

Cette réalisation la frappa et elle se redressa violemment avant même d’avoir ouvert les yeux. Et en même temps, une douleur violente traversa son épaule, elle poussa un gémissement qui la prit par surprise. Tout son corps la faisait souffrir, comme ç’avait été le cas des derniers jours, mais il semblait que son esprit ne soit plus capable de l’encaisser. Els réalisa qu’elle avait négligé son corps et son esprit, qu’elle n’avait eu qu’une chance, une seule chance et qu’elle l’avait gâchée. Que sa négligence aurait pu la tuer mais qu’elle coûterait la vie à ceux qu’elle aimait. Que désormais, c’était inévitable. Elle n’avait plus le temps. Elle l’avait perdu, à trop vouloir en gagner.

Sa gorge se serra, mais elle ne voulut pas abandonner. Elle avait promis à Sigrid de revenir, elle reviendrait. Même trop tard. Elle en paierait le prix. Il n’y avait pas de raison pour qu’elle y échappe une nouvelle fois. Quoi qu’il arrive, elle en paierait le prix.

« Madame Els ? »

La voix la fit se retourner. Elle la connaissait. Elle le connaissait.

« Wilfred ? Mais… Comment ?

— Baum et Églantine sont venus me voir, vos fleurs n’étaient franchement pas belles à voir et ils étaient inquiets. J’ai pensé que vous deviez être en train de revenir vers moi, alors ils ont organisé une expédition de recherche sur les routes qui menaient ici, ils vous ont trouvée et ils vous ont ramenée. J’espère que vous ne m’en voudrez pas d’avoir fouillé vos affaires pour trouver ce qu’il me fallait pour terminer mon remède…

— Au contraire, Wilfred, fit-elle en secouant la tête, un grand sourire aux lèvres. Je t’en serai... Je t’en suis éternellement reconnaissante. Je ne sais pas ce que je peux offrir en retour, je…

— Voyons déjà si nous arrivons à sauver Linden. Pour le reste, vous ne me devrez rien, croyez-moi. Vous avez assez donné de vous-même. C’est à nous de prendre le relais.

— Je ne veux pas…

— Vous ne serez pas laissée de côté, la coupa-t-il avec douceur. Mais vous avez besoin de repos. Vous ne partirez pas d’ici tant que vous n’irez pas mieux. »

Els releva les yeux vers lui, des grands yeux cernés, enfoncés dans un visage émacié. Sur le mur de chaux blanche plongé dans une semi-obscurité matinale, ses cheveux découpaient une silhouette digne d’une apparition. Wilfred la regardait, assis à sa table de travail, entre deux touffes de lavande et de persil, à quelques mètres à peine. Elle lui faisait de la peine, avec son regard déterminé, son corps brisé et tout son être qui irradiait la souffrance, assise sur un lit de fortune.

« Je n’irai pas mieux tant que je ne l’aurais pas vu, s’entêta-t-elle en commençant à se lever. »

Le médecin réagit immédiatement. Il laissa ses herbes et la repoussa lentement sur le lit, avant de s’asseoir à ses côtés.

« Vous irez mieux quand vous vous serez remise de votre entorse au poignet et de votre épaule déboîtée. En attendant, du repos et interdiction de remonter en selle, surtout pour un nouveau relais fou comme celui qui vous a menée jusqu’ici. En un temps record, j’en conviens, mais dans un état déplorable. Donc vous restez ici, vous vous reposez et vous laissez les autres s’en charger.

— Mais je… »

Elle voulut se relever, se redressa sur le côté. Il la regarda dans les yeux un long moment, jusqu’à ce qu’elle se recule et s’asseye contre le mur.

« Madame Els. Il n’y a pas de mais je qui tienne. Je sais pourquoi vous voulez à ce point y retourner. Je sais que vous n’avez pas l’habitude qu’on s’oppose à vous. Je sais que vous êtes fatiguée, stressée, sous tension depuis des semaines, des mois, depuis toujours, que vous avez vraiment besoin d’une pause mais que ça ne sera jamais le bon moment.

— Peut-être, répliqua-t-elle, mais ce n’est vraiment pas…

— Le bon moment ? Réfléchissez, Els ! Il faut que vous compreniez que votre état est plus grave qu’une simple fatigue. Vous êtes à bout. Vous risquez de nouvelles blessures, vous vous mettez en danger, vous mettez les autres en danger… »

Elle soupira, tenta de porter sa main blessée à son visage mais s’arrêta à mi-chemin avec une grimace. Elle le détestait. Quelque part, tout au fond d’elle, elle le détestait de toute son âme.

« Très bien. Soit. Imaginons un seul instant que tu arrives à me garder ici. Qui va emmener le remède ? Qui va passer les grilles impunément, qui va être cru ? Qui sera protégé s’il arrive quoi que ce soit aux malades ?

— J’irai. Je suis médecin, je suis le mieux placé pour ce genre de choses. Et Églantine se fait un sang d’encre… Une sève d’encre ? Bref, elle s’inquiète pour toi, crois-moi tu ne parviendras pas à échapper à sa surveillance.

— Je veux venir avec…

— Non, rugit-il, je viens de t’expliquer ! »

Son poing heurta le mur avec une force qui le fit pester et secouer sa main, espérant qu’il ne s’était pas cassé quelque chose. Lorsque Els voulut reprendre, la douleur le retint de justesse de recommencer son geste.

« Mais…

— Je sais que tu penses à Linden, reprit-il plus calmement, je le comprends…

— Tu ne peux pas comprendre, Wilfred ! »

Sa résolution se brisa à nouveau. Il savait qu’il n’aurait pas mal qu’à la main, que sa gorge allait souffrir aussi. Et il se mit à hurler, prenant la jeune fille par surprise.

« C’est toi qui ne comprends pas ! Tu aurais pu mourir ! Tu aurais dû mourir ! Tu as une chance inouïe et tu n’arrêtes de la pousser plus loin ! La prochaine fois sera la dernière ! Tu es une Edelweiss, pas un trèfle à quatre feuilles ! »

Elle le regarda, d’abord muette, puis son visage pâle se colora, son regard se fit sombre et son ton tranchant.

« Je suis une femme, qui représente le dernier espoir de son âme-sœur, de sa sœur de cœur et du royaume tout entier. Je suis peut-être une Edelweiss, mais c’est en tant que femme que j’ai un devoir, et en tant que femme que je le remplierai.

— Tu ne changeras jamais d’avis, soupira-t-il en secouant la tête.

— Non. J’irai, je trouverai un moyen. Je trouve toujours un moyen. »

Leurs regards se croisèrent, mais Wilfred ne tenta pas de le soutenir. Il avait su, au moment où elle avait ouvert les yeux, qu’il n’y échapperait pas. Elle était têtue, elle était désespérée, elle était prête à tout, surtout à se sacrifier. Il ne pouvait pas lui en vouloir mais il ne pouvait pas non plus la laisser faire. Il savait qu’il devrait céder, il n’avait trouvé qu’une solution et elle ne pouvait pas la rejeter sans rejeter sa vie.

« Très bien. Tu as gagné. Tu m’accompagneras, mais de loin. En calèche.

— C’est hors de…

— Autrement, la coupa-t-il, tu me ralentiras et nous n’arriverons pas à temps. Alors soit tu me suis de loin, soit tu restes ici. Et toute protestation, toute tentative de fuite sera la dernière. C’est compris ? »

Le regard d’Els s’abaissa finalement.

« Oui, Wilfred.

— Et tu prendras du repos et tes médicaments. Ordre du médecin.

— Très bien. »

Ils échangèrent un silence. Ni l’un ni l’autre n’était fier. Ni l’un ni l’autre ne voulait que cette situation se prolonge, mais ils étaient tous deux blessés, penauds d’avoir lutté et perdu. Mais ils devaient avancer. Ils se comprenaient. Ils se pardonnaient.

« Allez, Els, viens manger. »

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