À la poursuite du présent
Ils ne mangèrent pas en silence. Wilfred n’hésita pas à lui demander des détails sur son périple, sur ce qu’elle avait fait, ce qu’elle avait vu, ce qui s’était passé au château, sur ce qu’elle ressentait, depuis qu’elle était devenue une fleur.
Els ne lui répondit que vaguement, encore incapable de ressentir avec précision le moindre changement. Oui, quelque chose était différent. Quelque chose, mais elle ne savait pas quoi. Était-ce dans la manière dont battait son cœur ? Dans le sang qui circulait dans son corps ? Dans sa manière de ressentir le monde ? Dans le goût du pseudo-porridge d’un docteur pas comme les autres ?
Elle reposa sa cuillère sur la table et l’observa quelques instants. Il avait la manie de poser des questions en faisant autre chose. Il versait actuellement, dans un bol contenant une mixture qu’elle ne s’avancerait pas à nommer, une poudre verte qu’elle croyait bien avoir reconnue dans son propre bol. Et elle avait bien l’impression qu’elle n’en avait jamais mangé auparavant, pour une bonne raison.
« Qu’est-ce que c’est ?
— Tu ne veux pas savoir.
— Si, crois-moi. Je veux savoir.
— C’est pour ta santé. C’est tout ce que tu sauras.
— Tu en as mis dans ton mélange.
— Oui ?
— Pourquoi ?
— Parce que je suis suffisamment grand pour préparer mes propres remèdes. Maintenant tais-toi et mange. Je termine le remède et si tu n’as pas fini ton petit-déjeuner, je pars sans toi.
— Mais c’est immonde !
— C’est ça où tu restes ici. C’est pour ta santé. Mange. »
Elle faillit presque regretter le banquet démesuré à l’issue de la chasse, mais elle ne put y penser sans que son cœur se serre. Elle le revit allongé au sol, sans connaissance, brûlant de fièvre. Elle mangea sa mixture sans se plaindre. Elle ne pouvait pas le laisser mourir comme ça. Elle avait des choses à lui dire. Ils avaient des choses à vivre, encore. Encore et encore. Des souvenirs à construire.
La dernière cuillère franchit ses lèvres et elle se leva, avisa une cuvette et un bout de tissu, nettoya son visage, ses mains. Elle croisa brièvement son propre regard dans l’eau, mais préféra s’en détourner. Elle savait qu’elle était effrayante, elle n’avait pas besoin de le voir pour le croire. Si elle ne pouvait pas changer la couleur de son teint, elle pouvait au moins donner l’impression d’être habillée correctement. Certes, sa chemise ne ressemblait plus à grand-chose, mais avec une ceinture et un manteau qu’elle emprunta à son médecin, elle avait presque l’air correcte. Ou plutôt, remarqua-t-elle, ne voyait-on pas les os saillir, la saleté et les bandages qui couvraient son corps.
Le médecin finit enfin sa mixture, la versa dans un maximum de fioles et fit ses bagages, tandis qu’Els, tenant les chevaux par la bride, renâclait autant qu’eux, pestant contre cet homme qui prenait son temps tandis que d’autres mouraient à petit feu. Lorsqu’il sortit enfin, il se mit en selle et lança sa monture, tandis qu’Els, qui avait pris place sur le siège conducteur, tirait sur ses genoux une couverture sous laquelle se trouvait déjà la mère de Linden, rênes en main. Derrière eux, dans la charrette, son père se tordait les mains et grognait chaque fois qu’une roue heurtait une pierre ou une ornière. Chaque fois, le corps des deux personnes âgées tremblait, les chevaux ralentissaient, mais Els les encourageait, parlait à mi-voix, claquait la langue, espérant voir la silhouette du médecin à l’horizon, au détour d’une route. À chaque village, alors qu’ils prenaient une pause, ils entendaient parler de ce médecin qui chevauchait on ne savait vers où, comme un désespéré. Il arrivait à toute vitesse, s’arrêtait, changeait de monture. Les aubergistes se demandaient ce qu’il pouvait bien se passer, il en voyaient passer, des voyageurs, mais aussi pressés ? Entre cette jeune fille et maintenant ce docteur, quelque chose de grave devait s’être passé. Après tout, le château d’Enkidi était en ébullition encore récemment mais on n’en entendait plus parler.
Chaque fois qu’ils repartaient, les commérages faisaient se serrer le cœur de la jeune héritière. Elle savait qu’on parlait d’elle. Elle savait aussi qu’on parlait de Wilfred. Elle savait que ces gens n’étaient pas idiots, qu’ils n’ignoraient pas qu’il se passait quelque chose. Elle n’avait qu’une volonté : que leur inquiétude disparaisse et que leur monde revienne à la normale. Qu’ils oublient ces temps troublés et que ceux-ci ne soient jamais plus que des temps incertains. Elle voulait les protéger, leur éviter ce qu’elle vivait en ce moment-même. Alors elle encourageait le cheval attelé, elle serait allée l’aider si elle avait pu. Et le temps passait.
Lorsqu’elle reconnut le village où elle avait laissé sa jument à l’allée, elle ne put s’en empêcher. Elle se rendit à la poste et interpella l’homme qui travaillait là, mais avant qu’elle n’ait pu lui demander ce qu’il avait fait de sa monture, il sortit une Arabesque sellée et lui mit les rênes entre les mains.
Elle le regarda, il lui fit un signe du menton et se détourna, la laissant partir sans un mot. Elle l’interpella à nouveau, mais il se contenta de lui faire au revoir de la main. Els ne se le fit pas dire trois fois, se mit en selle et passa à toute allure devant ses futurs beaux-parents, leur cria des excuses et laissa Arabesque s’envoler.
À nouveau, elle sentit le temps l’emporter, au rythme des sabots sur la terre, de sa respiration et du vent qui sifflait à ses oreilles. Elle ferma les yeux, se laissant porter, se laissant bercer par les foulées de la jument et laissant son cœur battre au rythme du temps qui passait, sans cesse, au point que l’horloge dans sa tête disparut, noyée dans le hurlement de ses pensées.
Enfin, devant ses yeux, le portail du château d’Enkidi apparut.

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