Du bout des lèvres

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Elle franchit le portail grand ouvert avec la vague impression que quelqu’un, probablement, devait le garder et qu’il lui avait souhaité la bienvenue. À vrai dire, il aurait pu décider de la poursuivre avec une fourche qu’elle n’aurait pas plus réalisé ses intentions. Son regard était focalisé sur le bout du chemin, sur la silhouette immense du château, sur son espoir, son désespoir et surtout, sur l’inconnu. Elle arriva aux portes du bâtiment, sauta de selle tandis que quelqu’un se précipitait vers elle en criant son nom.

« Madame !

— Meredith ! Ça va ? Hernand ? Et Linden ? Le médecin… ?

— Votre médecin est avec lui. Hernand est allé avertir la princesse de votre arrivée. Suivez-moi. »

Les deux femmes se précipitèrent l’une derrière l’autre dans l’entrée, gravirent escaliers après escaliers, traversèrent des couloirs vides, croisèrent quelques serviteurs au regard terne, désoeuvrés, désabusés. En quelques jours, le château avait changé de visage. Il était devenu glacial, poussiéreux, silencieux comme une tombe. Plus d’animation, plus de bougies, plus de personnel, juste une tension, un poids qui rendait l’air irrespirable. Tout pesait, le moindre mouvement semblait plus difficile. Du moins, c’est ainsi qu’Els le ressentit. Elle n’avait jamais eu aucun mal à monter des marches mais son corps protestait de plus en plus, le moindre mouvement lui faisait croire que ses membres allaient finir par se détacher de son corps.

Lorsqu’elles parvinrent à destination, les deux gardes censés les empêcher de rentrer s’écartèrent et l’un d’eux eut la gentillesse de lui ouvrir directement la porte. Elle entra comme une furie et, à bout de souffle, faillit s’effondrer en voyant son amant. Lui non plus n’avait pas l’air en forme, loin de là. Il avait maigri, pâli, faibli. En un seul regard, elle reconnut son visage dans le sien, les os saillants, les cernes, le teint cireux. Ses jambes cédèrent sous son poids, tandis que son regard cherchait celui de Wilfred. Elle le trouva, de l’autre côté de la pièce, de l’autre côté du lit dont les draps blancs lui rappelaient de mauvais souvenirs. Dans ses mains, il y avait une fiole. Une fiole vide. Elle ne réalisa que trop tard. Il lui avait donné le remède. Mais ça n’avait rien changé.

Son regard se brouilla.

« Que quelqu’un la retienne, entendit-elle. Elle va s’évanouir !

— Non, je ne... »

Sa vision s’obscurcit.

« Je vais… Docteur… ? »

Elle se pencha en avant, s’agrippa aux draps de toutes ses forces. Elle sentit qu’on la prenait par les épaules, qu’on tentait de l’allonger, mais elle résista. Elle voulait grimper sur ce lit, elle voulait être avec lui, au plus près, ne serait-ce que lui tenir la main, lui dire que tout irait bien, qu’elle était là, qu’elle allait le sauver. Qu’il n’avait qu’à attendre, qu’elle ferait tout pour lui. Mais sa mâchoire était lourde, elle aussi. Son corps refusait de lui répondre. Elle le maudit. Elle savait qu’elle allait perdre connaissance. Elle savait qu’elle n’avait plus beaucoup de temps. Elle savait que tout était perdu, malgré ses efforts.

Mais au lieu de tomber, son corps s’effondra contre le lit et se mit à convulser, d’abord légèrement, puis plus violemment. Wilfred, qui voyait son visage, se rassura en voyant qu’elle pleurait. Lui-même n’était pas serein, il n’avait jamais utilisé ce remède et il en ignorait trop pour pouvoir garantir son efficacité. Tout ce qu’il pouvait constater, c’était qu’il n’était pas à effet immédiat, si du moins il fonctionnait. Mais au bout de combien de temps saurait-il s’il avait pu changer les choses, ne serait-ce qu’un peu ? Quand devrait-il déclarer qu’il n’était en fait qu’un incompétent, qu’il avait donné de faux espoirs à sa patiente et qu’il ne pouvait pas éviter la guerre ?

« Els ? »

La princesse fit à son tour irruption dans la chambre, désormais trop petite pour le nombre de gens qui l’occupaient. Elle remarqua son amie et s’approchait pour la prendre dans ses bras lorsqu’elle changea d’avis. Ce n’était pas d’elle qu’Els avait besoin, mais de Linden. Alors, avec douceur, elle aida la jeune femme à se rapprocher de lui, de quelques centimètres, lui prit la main et la déposa sur celle de son amant. Ses pleurs ne firent que s’amplifier et les observateurs, des médecins et des curieux venus voir le pseudo-remède miracle du docteur magique, décidèrent qu’ils en avaient assez vu. Il fallait laisser la famille faire son deuil, désormais.

Quelques minutes plus tard, cependant, une voix qu’ils reconnurent les fit accourir.

Els s’était relevée et tenait entre ses deux mains celle de Linden, tout en s’exclamant qu’il avait bougé les doigts, qu’il était conscient, que c’était un miracle. Le visage dubitatif du docteur parlait pour les autres, mais ils arrivèrent juste à temps pour voir ses yeux se plisser puis s’ouvrir. Il voulut parler mais sa gorge ne le permit pas. Ses yeux le firent à sa place. Ils se posèrent sur le visage d’Els et se mirent à sourire, à briller.

Tandis qu’autour d’eux on se pressait pour administrer la mixture aux autres patients, les deux amants oublièrent la présence d’observateurs. La plupart sortirent rapidement et la princesse profita de l’arrivée tardive des parents de Linden pour les rassurer sans déranger sa sœur adoptive.

La nouvelle fit rapidement le tour du château, des villages voisins et finit par se propager aux campagnes. Des lettres et des annonces officielles fleurirent un peu partout les jours suivants et ceux qui ignoraient tout de la situation furent d’autant plus étonnés de la voir résolue avant d’en avoir eu connaissance. La Reine déclara que la situation réclamait sa présence et se mit également en route, laissant les affaires courantes à des conseillers de confiance.

Le temps qu’elle parvienne à Enkidi, les malades prirent le temps de récupérer. L’enquête se poursuivait mais les médecins furent implacables. Personne ne fut emprisonné, personne ne fut interrogé. Els avait été déclarée suspecte mais désormais, ça n’avait plus aucun sens. Quelques-uns arguèrent qu’elle avait pu vouloir se faire passer pour une héroïne en empoisonnant les convives et en les sauvant ensuite, mais cette théorie ne résista pas à une visite dans la chambre qu’elle partageait avec Linden. Son état de fatigue déplorable faisait qu’elle était soumise aux mêmes restrictions alimentaires, aux mêmes suivis thérapeutiques, aux mêmes prescriptions que les autres. Ses blessures externes, jugées bénignes mais trop nombreuses pour être sous-estimées, avaient été re-traitées et quelqu’un montait constamment la garde dans la pièce afin d’être sûr que son état n’allait pas brutalement se dégrader.

Elle était l’héroïne d’Algrand, après tout. La sœur adoptive de la princesse, la future baronne Hillisea, l’amante d’un homme-arbre courageux, aussi. Son histoire ne pouvait pas s’arrêter là. Ils avaient besoin de réponses, elle aussi. Tous n’attendaient qu’une chose : l’arrivée de la Reine et début de l’interrogatoire du Roi.

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