Ecouter, raconter et comprendre
« Sa Majesté la Reine Élise d’Algrand ! »
La silhouette majestueuse de la Reine détonnait presque avec celle, sombre, fantomatique, de ceux qui l’entouraient, des conseillers avachis, éreintés par un voyage de plusieurs semaines, à l’air grave et aux cernes profondes. Dans la salle, le personnel de maison, habituellement dissimulé dans les ombres, s’agitaient sur le banc des témoins, coincés entre les victimes encore affaiblies mais dont le statut les empêchait de le montrer et celles sur lesquelles le regard de tous les témoins étaient braqués : Els et Sigrid. Les observateurs se gardaient pourtant bien de jeter ne serait-ce qu’un coup d’œil vers l’autre banc, bien moins occupé.
Il n’avait ni couronne ni bonne mine. Sérieusement amaigri, le visage creusé, le roi qui avait à répondre de ses actes n’en menait pas large. Il regarda sa femme s’installer sur le trône et demander le silence d’un geste de la main. La salle, qui n’attendait que ça, s’exécuta sans que la garde, qui faisait de son mieux pour protéger les protagonistes de ce jugement hors-normes et éviter les débordements, n’ait besoin de se faire entendre.
« Je souhaite, commença-t-elle sobrement, ouvrir cette séance en rappelant à toutes les personnes ici présentes que je n’ai aucun parti pris dans ce jugement, malgré les apparences. J’en veux pour preuve la liberté de parole de chacun des partis, dans le respect de l’ordre et de la mesure, évidemment, mais également la déchéance de statut temporaire de tous les partis impliqués dans cette affaire. »
La salle murmura quelques secondes, mais les principaux concernés ne réagirent pas. Voyant cela, la foule se tut, malgré quelques voix dissonantes qui, même basses refusaient de s’éteindre.
« Il ne s’agit pas ici d’une chasse aux sorcières ou de la recherche d’un bouc émissaire, reprit la Reine. Il s’agit d’éclairer les évènements les plus récents, d’en comprendre les tenants et les aboutissants et d’en tirer les conséquences nécessaires. Je ne serais pas la seule à prendre une décision, je compterai sur l’ensemble de mes conseillers et des portes-paroles des pays concernés. Soyez assurés qu’il n’en sera pas autrement. »
À nouveau, la salle se mit à commenter à voix basse le choix de la souveraine. Mais qu’en comprenaient-ils vraiment ? La plupart des gens présents n’avaient que des informations limitées, parfois des rumeurs, à peine l’ébauche d’un fait ou d’une critique. À vrai dire, plus qu’une foule engagée et vindicative, il semblait qu’une centaine de curieux se soit trouvée là, un peu par hasard, simplement pour jeter un œil et qu’observant un spectacle inhabituel, ils avaient décidé de rester. Il y avait bien quelques acteurs célèbres, après tout, dans ce drame judiciaire, il devait valoir le détour.
Le premier témoin appelé ne fut autre que le personnel de maison du château d’Enkidi, qui avait été aux premières loges. Ils décrivirent du mieux qu’ils pouvaient l’atmosphère, les réunions, les tensions au sein du palais, les paroles des Majestés, leurs actes, leurs demandes. Ils soulignèrent la lente descente du Roi dans la folie, les demandes inconsidérées de parts et d’autres, l’impossibilité apparente de parvenir à un compromis.
Hernand et Meredith appuyèrent leurs dires et soulignèrent le tragique de la situation. On ne leur demanda jamais s’ils considéraient qu’un parti était plus responsable que l’autre, ça n’était pas leur rôle. Cela ne les empêcha pas, dans leurs explications, de laisser transparaître leurs idées et les conséquences des actions de chacun.
Ce fut ensuite au tour de Sigrid de présenter sa version des faits. Elle exposa le changement dramatique de ton dans les lettres de son père, l’absence de détails, les risques encourus par chaque partie en cas d’échec des négociations, l’absolue nécessité pour Algrand de réconcilier ses voisins. Elle s’excusa de ne pas avoir agi plus tôt et céda la parole aux Cours concernées, qui avaient accepté de se prêter au jeu de plus ou moins bonne grâce.
Carlos ne prononça pas un mot. Il n’en eut pas besoin, sa femme Elizabeth se chargea de peindre son portrait de la manière la plus réaliste possible. Elle exposa une à une leurs actions respectives, les informations reçues, les ordres donnés, leurs intentions et leurs conséquences. Personne ne put être dupe : il s’agissait là d’un couple à la dérive dont les crimes ne pouvaient être considérés comme partagés, d’autant plus que le principal intéressé ne se défendait pas. Leur entourage confirma très largement leurs dires, malgré les réserves de certains quant aux méfaits de leur souverain.
Ils furent suivis par les Orcratiens qui, eux, furent francs, rapides et extrêmement complémentaires. Tous s’accordaient, se corrigeaient, ajoutaient les détails qu’ils jugeaient nécessaires, s’interrompant parfois mais toujours avec douceur et politesse. Sans quelques regards acérés et une volée de piques malveillantes à destination du Sawalla, on aurait pu les prendre pour un pays profondément pacifique et fraternel.
Le tableau des évènements ayant eu lieu au Château d’Enkidi étant désormais tout à fait clair et l’impossibilité d’une solution pacifique apparaissant comme évidente, ce fut donc au tour d’Els. Elle fit du mieux qu’elle put pour décrire sa vision, son interprétation, son voyage, sa rencontre avec Linden et les innombrables obstacles rencontrés à leur arrivée au château. Elle fut très vite secondée par le jeune homme, qui se permit d’enrichir ses explications quant à sa véritable nature, à ses racines et à leur existence.
Quelques gardes et quelques médecins conclurent l’audition des témoins. Ils présentèrent la scène apocalyptique à laquelle ils avaient assisté, leurs recherches et leurs conclusions, l’arrivée de leur collègue loufoque et le succès inexpliqué de son remède dont ils réclamaient de connaître la composition. Le médecin en question se contenta de rester factuel et corrobora entièrement les dires de ses collègues, non sans avoir refusé poliment de leur donner son savoir sans garantie d’un échange équivalent.
Et puis, finalement, tous les regards se tournèrent vers l’homme qui avait causé tant de troubles, qui semblait être devenu fou et donc les actes avaient fini par provoquer un désastre incompréhensible malgré les appels répétés d’une jeune fille qui disait avoir des visions.
À ce moment-là, tous les acteurs de cette étrange réunion se mirent à bâiller. Le ventre d’Els fit suffisamment de bruit pour faire sourire Linden et sursauter le docteur Bishop. Ce dernier jugea qu’il avait déjà été suffisamment gentil et se leva, prêt à quitter la pièce. Il fut interrompu par la voix, claire et impériale, de la Reine.
« Je propose une pause, le temps pour l’ensemble des personnes impliquées de se restaurer et de se reposer. Nous reprendrons demain matin. En attendant, les règles de cette session spéciale ne prennent pas fin. Chacun restera sous la protection d’un membre de la garde au minimum, participera au banquet tenu ce soit et retournera ensuite dans ses quartiers. Aucune exception ne sera tolérée. Ce sera tout. »
Elle se leva et sortit de la pièce. Le silence résista encore quelques secondes avant de se briser complètement. Le public, devant lequel on venait de compléter la quasi-totalité du puzzle, n’en revenait pas.
Pour une fois, ils allaient avoir des choses à raconter, en rentrant chez eux. De quoi écrire des mémoires, même. Des choses à crier sur la place du village. Des ragots à échanger avec les autres ivrognes de la taverne, avec les autres marcheurs errants des environs.
Tout ce qu’on pouvait espérer de ces ragots, c’était qu’ils disparaissent vite ou qu’ils restent fidèles à la réalité.

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