Les Mots du Roi
Au matin, la salle d’audience était pleine à craquer. Le nombre d’observateurs avait doublé, mais étonnamment, celui des témoins avait grandement diminué. Plusieurs grandes figures avaient disparu, pour des raisons qu’Els était capable de deviner. Que le docteur Bishop ait fait le choix de ne pas se montrer ne l’étonnait pas vraiment. C’était un homme qui vivait pour son art et son excentricité, pas pour la politique et encore moins pour subir les regards et les demandes inquisitrices de ses confrères. Naturellement, il s’était éclipsé, enfin tout du moins avait-il préféré ne pas quitter ses appartements. Par contre, il était hautement suspect que le roi Carlos ait décidé de rester confiné dans sa chambre. Sa femme, qui avait depuis la veille, abandonné tout mensonge à propos de leur couple, s’était légèrement avachie sur un banc et fit un clin d’œil à sa jeune protégée. Quand elle n’était pas obligée de le surveiller, elle était naturellement plus heureuse et relâchée. Et puis, au moins, aujourd’hui, son absence lui permettait de se dédouaner de toute responsabilité. Les témoins savaient mieux que personne que le Roi Arsène n’était pas le seul à avoir eu un comportement problématique, que tout n’était pas de sa faute. L’autre coupable avait simplement décidé de ne pas se montrer. C’était un lâche et personne ne fut surpris.
Alors qu’Els achevait ses observations sur cette pensée, la Reine Élise et son mari entrèrent dans la pièce, chacun de leur côté. Ni l’un ni l’autre n’avait l’air d’avoir beaucoup dormi. Le témoignage d’Arsène n’était pas à prendre à la légère, ses conséquences n’allaient pas seulement être nationales, mais également internationales. Après tout, ils avaient empoisonné les chefs d’État et les représentants de deux états voisins au cours des négociations… Il faudrait donc être non seulement clair, mais également prudent et… Cela ne semblait pas caractériser l’Arsène qui se trouvait devant eux. Son air hagard, ses cernes, les rides au coin de ses yeux et ses vêtements sombres lui donnaient un air macabre, comme s’il revenait d’un enterrement.
Cette fois-ci, le silence se fit de lui-même. Ni la garde, pourtant particulièrement tendue, ni la Reine n’eurent besoin de faire le moindre mouvement. On entendit une longue inspiration, puis une expiration à l’issue de laquelle la voix claire de la souveraine se fit entendre.
« Je sais que chacun ici a une opinion sur les évènements. Je vous demanderai cependant de la taire durant le reste de notre assemblée et de me faire confiance. Les règles que j’ai établies hier sont toujours valables aujourd’hui et mon impartialité ne changera pas, je peux vous l’assurer. Respectez donc la parole de notre dernier témoin avant de juger. »
Des dents grincèrent, des têtes se secouèrent, quelques murmures protestèrent, mais tous les savaient sans effet. Ils avaient beau manifester leur mécontentement, aucun ne dérogerait à la règle. Elles avaient été établies, ils les respecteraient. La garde y veillerait.
« Je demande, déclara solennellement la Reine Élise, à notre dernier témoin de nous expliquer les faits tels qu’il les a vécus. »
À partir de cet instant, les yeux d’Els ne purent plus quitter cet homme. Il avait perdu toute la chaleur qu’elle lui avait naturellement attribuée lorsqu’elle le considérait encore comme son deuxième père, toute la sagesse qui l’auréolait en tant que roi, toute la dignité de laquelle elle l’avait vu se parer ces derniers temps. Il n’était plus qu’un homme, assis sur un banc inconfortable, les mains comme attachées l’une à l’autre, sûrement pour en dissimuler les tremblements. Mais il avait eu le temps de se préparer. Il savait ce qu’il avait à dire, il savait comment il devait le dire. Il restait un politicien, malgré tout, même si son masque s’était en grande partie fissuré. Il laissait voir la lassitude, la fatigue et le découragement dans ses yeux qui ne brillaient plus, qui ne souriaient plus, qui semblaient juste se fixer au hasard sur les murs, sur les visages.
Et puis, le vieil homme s’anima. Son regard retrouva de la force, son teint retrouva quelques couleurs et sa voix se mit à porter. Sous le regard des témoins, des spectateurs et de sa propre femme, l’orateur se réveilla.
« Messieurs, mesdames, je sais ce que vous attendez de moi. Je sais que vous n’êtes pas suffisamment idiots pour ne pas vouloir me laisser une chance de me défendre. Cela veut également dire que je sais dans quelle position je me trouve. Alors je vais commencer par vous présenter mes excuses pour mes actions récentes. J’ai offensé un grand nombre d’entre vous par mes mots et par mes actions et pour cela, je vous demande de me pardonner. Je le demande notamment aux membres de ma famille, pour lesquels l’offense n’en a été que plus grande. Je tiens tout particulièrement à m’excuser auprès d’Els. J’ignore si ce que je vais vous raconter sera suffisant pour que tu me pardonnes, ma fille, mais sache que je le regrette le plus sincèrement du monde. J’avais tort, tu avais raison et toute cette histoire n’aurait jamais dû exister. »
À ces mots, Els se demanda s’il pensait sérieusement ce qu’il était en train de dire. Certes, il était en train de s’excuser, ce qui était une étape nécessaire s’il voulait la revoir un jour, mais il n’avait pas l’air de comprendre à quel point l’offense avait été grande. De simples excuses ne lui permettraient jamais d’obtenir son pardon.
« Comme vous le savez désormais tous, je me suis rendu dans ce château dans le but d’y mener des négociations de paix entre l’Orcratie et le Sawalla à la suite d’un incident diplomatique survenu il y a quelque temps. J’ai essayé beaucoup de choses, mais je ne suis pas parvenu à leur faire trouver un accord, à mon grand désespoir. Dans ma volonté de faire bonne figure, j’ai caché la situation à ma famille, je n’ai pas voulu qu’elles s’inquiètent. Après avoir, me semble-t-il, épuisé les méthodes traditionnelles de négociation, j’ai décidé de me tourner vers d’autres méthodes, moins… conventionnelles, disons. J’étais en réalité désespéré et je savais qu’un échec à ce moment-là résulterait d’une guerre dans les années voire les mois à venir. Avec de tels enjeux, je ne pouvais pas échouer. Et une nuit, après une série d’échecs plus cuisants les uns que les autres, sans doute à cause de la panique, j’ai fait un rêve. Il est, à peu de choses près, le même que celui de ma fille adoptive. »
Linden et Els froncèrent les sourcils. S’ils avaient été témoins de la même chose, alors quelles conclusions en avait-il tiré pour avoir refusé de suivre chacun des conseils d’Els ? Qu’est-ce qui pouvait bien lui être passé par la tête pour avoir agi de la sorte ?
« J’ai rêvé, comme elle, du cerf pourchassé par des chasseurs, des écureuils sur le bord de la route, mais la voix, je l’ai reconnue. C’était la voix de mon père. Elle me rappelait mes devoirs, mon âge, les dangers auxquels je faisais face. L’hiver, m’a-t-il dit, est une période critique pour tout le monde. Avec le retour du printemps, tout devient facile, même les cerfs perdent leurs bois. Mais encore faut-il tenir jusque-là. La prudence est de mise. Le bois repousse, pas la tête. Méfie-toi du passé, prend garde au présent, protège ton futur. Il viendra. Elle aussi. »
Il laissa artistiquement quelques secondes s’écouler, le temps pour ses mots de résonner. Il reprit avant que quiconque ait eu le temps d’y réfléchir.
« Ce rêve m’a rassuré. J’avais bien compris son message de prudence, mais je pensais que l’hiver était juste un mauvais moment à passer. Alors j’ai relâché mes efforts, je me suis reposé sur cette vision. Cela ne veut pas dire que j’étais totalement détendu. Bien sûr il y avait l’avertissement, mais surtout, ces deux phrases énigmatiques. Il viendra, elle aussi. Il s’agissait sans doute du futur, mais dans ce cas, qui était-elle ? Ce n’est que quand Els est arrivée que j’ai cru comprendre. Elle a voulu immédiatement me raconter son rêve et je l’ai perçue comme une menace. C’était mon rêve, ma destinée ! C’était elle, le danger qui allait arriver, qui allait me faire commettre l’erreur fatale ! C’était elle qui allait m’empêcher de survivre à l’hiver ! Alors je me suis protégé, je l’ai éloignée de moi, je l’ai éloignée de ceux qu’elle aimait, pour les protéger. Elle représentait le danger la contradiction, la mort et la destruction de ce que j’étais, du pays, de ma famille, je ne pouvais pas l’épargner ! Elle avait beau être ma fille adoptive, si elle mettait en danger ce qui m’appartenait, elle pouvait rentrer chez elle ! J’ai fait tout ce que j’ai pu pour me protéger, j’ai fait l’inverse de ce qu’elle me demandait, persuadé qu’ainsi j’allais contre mon sort, contre le destin funeste que j’avais vu dans mes rêves, que je pouvais les sauver ! »
Dans la salle, on murmurait de toutes parts. Certains hochaient la tête, d’autres ravalaient leur colère, qui parfois s’échappait dans un geste brutal de la main, dans un rictus ou une exclamation maladroitement étouffée. Certains étaient pâles, d’autres rouges. Sigrid avait adroitement sorti son éventail, dissimulant son mépris, mais à cet instant, tout dans sa posture et dans son expression renvoyait à sa mère, impériale, dépourvue d’éventail. Elle ne souriait pas, elle ne soupirait pas. Elle se contentait de le regarder, droite sur sa chaise, les mains croisées sur la table, les lèvres pincées.
Linden retenait Els par les épaules. Celle-ci, encore faible, ne devait pas trop faire d’efforts. On leur avait également déconseillé les émotions fortes, mais cela n’avait pas empêché Els de venir. Rien ne l’en aurait empêchée, et de toute façon, elle l’aurait appris d’une manière ou d’une autre. Personne n’aurait songé ne serait-ce qu’une seconde à la ménager. On ne ménageait pas cette femme. On lui disait, elle le comprenait, elle le répétait à sa Jumelle. C’était ainsi et pas autrement. Mais à cet instant, nombreux étaient ceux qui auraient préféré que ça ne soit pas ainsi. Qu’elle n’ait pas les larmes aux yeux, qu’elle ne ravale pas ses jurons et sa violence. Qu’elle puisse continuer à croire que cet homme l’avait aimée, l’avait protégée, l’avait considérée comme sa fille. Qu’il n’avait pas suffi d’un rêve pour qu’il se retourne contre elle, trop inquiet pour lui-même, trop jaloux pour l’écouter et la comprendre, trop imbu de sa personne pour ne serait-ce qu’essayer de lui faire confiance.
Il ne dut pas voir son visage, car il reprit comme si de rien était.
« Ce que j’ai fait est, à la lumière des récents évènements, inexcusable, je le comprends désormais. La peur a pris le dessus. Néanmoins, j’aimerais rappeler que je ne suis pas le seul responsable de cette situation. Tout a commencé par cet incident diplomatique ridicule, qui n’a jamais voulu s’achever ! Je n’étais qu’un médiateur, il appartenait à d’autres d’accepter les concessions faites de parts et d’autres ! Et je sais, tout le monde l’a dit hier et le redira, qu’un des négociateurs est particulièrement en tort ! Alors je vous en prie, soyez cléments et pardonnez-moi. »

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