Renouveau printanier (1/2)

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La chaleur revenait à peine en Algrand. La brise s’était légèrement réchauffée ces derniers jours et encourageait la nature à s’exprimer dans toute sa splendeur. Les fleurs bourgeonnaient, les arbres commençaient à verdir, les animaux sortaient de leurs retraites hivernales et l’air, enfin, devenait respirable.

Au milieu d’un chemin, à quelques mètres du château d’Algrand, se tenaient deux silhouettes, celles d’un homme et d’une femme, tous deux marchant côte à côte, laissant le tissu vert et rose de leurs habits flotter librement au vent. Elle, elle marchait sans effort, sans problème malgré les lourdes jupes qui lui enserraient la taille et ses talons hauts à fleurs. Lui, il n’avait pas encore fait ses bottes, elles crissaient et craquaient à chaque pas et il ne pouvait s’empêcher de grimacer chaque fois qu’il posait un pied au sol. Il s’arrêtait régulièrement pour réajuster sa veste et la cape d’épaule qui dissimulait sa carrure que certains jugeaient trop fine, d’autres trop large. Ce n’était pas la première fois qu’il se sentait coincé par un accoutrement excessivement complexe mais il avait rarement autant eu l’impression d’être quelqu’un d’autre que celui qu’il était.

Cependant, ce n’était pas n’importe quel jour pour lui, ni pour celle qui l’accompagnait. Ils avaient ensemble passé des heures à choisir leurs vêtements, harcelés qu’ils avaient été par les serviteurs qui refusaient de les laisser partir plus sobrement habillés. Ils étaient là pour une occasion qu’il fallait saisir. Ils avaient fini par céder, elle à la raison, lui à sa demande. Ils devaient figurer la stabilité, l’harmonie, l’accord de deux êtres avec eux-mêmes et avec leur pays. Après tout, ils allaient en être un pilier.

La calèche était partie depuis longtemps, mais ils étaient toujours dehors. Linden s’était laissé tomber sur un banc tandis qu’Els faisait les cent pas. Il l’observait, passant devant lui dans un sens, puis dans l’autre, s’arrêtant, contemplant l’horizon, soupirant puis repartant. Il avait déjà suggéré que Sigrid les attendait, qu’elle devait se détendre, qu’ils arriveraient bien à un moment ou à un autre. Que la journée serait longue, qu’ils se verraient, qu’ils auraient tout le temps de discuter. Elle était restée indifférente à ses arguments. Enfin, il serait plus exact de dire qu’elle ne les avait sans doute même pas entendus.

Alors qu’elle passait pour la millième fois devant lui, il laissa son impulsion prendre le dessus. Sa main trouva la sienne et, la déséquilibrant légèrement, il l’attira sur le banc. Elle lui lança un regard en coin et fit une moue qu’il ne put s’empêcher de trouver drôle. Les fleurs roses sur ses jupes le regardaient aussi, mais il préférait la douceur de leurs coeurs inexpressifs à la froideur de leur porteuse. Ça n’irait pas, se répéta-t-il. Non, ça n’irait pas si elle restait dans cet état.

Il la prit soudain par la taille et la tira vers lui. Els se laissa faire et se retrouva installée sur les genoux de son amant. Ils s’observèrent quelques instants, avant qu’il ne passe une main dans ses cheveux. Une longue mèche s’était échappée de sa prison d’épingles et il la replaça, détachant ses yeux de son visage. Sa main s’éternisait sans doute, ses doigts effleurant une joue, car une autre vint la trouver. Ils s’abandonnèrent dans une étreinte simple et douce, laissant leurs fronts et leurs mains se joindre, se rencontrer. Leurs souffles s’harmonisèrent.

« Merci, murmura Els. Merci d’être là. »

Elle serra sa main plus fort et laissa sa tête retomber sur son épaule.

« Je suis là. Je suis avec toi. »

Il répéta ces mots en lui caressant prudemment les cheveux. Il savait que c’était un grand moment pour elle. Il savait combien Sigrid comptait pour elle. Il savait aussi que la nouvelle Reine n’était pas ce qui l’inquiétait. Pas plus que son rôle, qui ne changerait finalement pas tant que ça. Non, le problème, c’étaient les gens. Pas tous, non, mais il y en avait trois. Enfin, pour être plus précis, il y en avait un surtout. Elle ne l’avait pas vu depuis si longtemps, elle avait enchaîné les folies, elle ne savait pas comment lui faire face. Elle ne savait pas non plus comment il prendrait la chose. Enfin, la chose… Il parlait de lui-même, tout de même.

Linden esquissa un sourire et, avant qu’elle ait eu le temps de le lui rendre, elle tourna la tête vers l’allée. On entendait à peine les sabots d’un cheval sur la pierre et les roues d’un carrosse, pourtant elle se tenait déjà droite, avait épousseté sa robe et, avec toute la grâce d’une statue de pierre, attendait. Elle fut vite rejointe par les crissements des bottes de son aimé, venu compléter leur duo sculpté.

Le véhicule s’immobilisa devant eux, laissant sortir un homme d’une stature respectable, l’air un peu vieux-jeu dans sa tenue passée de mode et le visage amaigri, mangé par une barbe blanchissante, fine et sculptée. Il s’immobilisa à la porte de la calèche puis, comme s’il était possédé, se lança au pas de course droit devant lui, le regard fixé sur la jeune fille. Le rebord de son chapeau cachait ses yeux, projetant une ombre sur son visage, le rendant indéchiffrable. Linden comprit instantanément la nervosité d’Els et esquissa un pas en arrière, vite rattrapé par une main sur son poignet.

L’homme arriva à leur hauteur, assez proche pour les toucher, tendit la main vers Els, avant de la rétracter. Il resta là quelques secondes, figé, puis ôta son chapeau, le tendit à Linden sans le regarder et serra sa fille dans ses bras. Il éclata d’un rire semblable à des sanglots, à la fois déchirant et fascinant.

« Els ! »

Ce fut le seul mot qu’il parvint à prononcer lorsqu’il la laissa à nouveau respirer. Mille choses semblaient passer dans sa tête, ses yeux s’illuminaient au fur et à mesure qu’il la regardait, qu’il détaillait sa coiffure, sa taille, ses épaules, sa corpulence, son regard. Il cherchait à graver cette image sur ses paupières, cette jeune femme qui tenait bien plus de son épouse que de lui. Et puis son regard se porta sur l’homme à ses côtés.

Els saisit l’occasion au vol. Elle récupéra délicatement le chapeau et le rendit à son propriétaire tout en invitant son partenaire à s’avancer.

« Papa, je te présente Linden, mon fiancé. »

Le baron cligna des yeux. Reporta son regard sur sa fille. Puis sur le jeune homme. Le détailla avec encore plus de précision qu’il ne l’avait fait avec son enfant. Robuste, mais mal à l’aise, jeune, le visage naïf, encore imberbe semblait-il, avec un teint maladif… Sa tenue semblait lui aller, mais elle le portait plus qu’il ne la portait et il était évident qu’il souffrait. Les bottes, sans doute. C’étaient toujours les bottes, de toute façon. Une bouffée d’empathie le submergea. Il voulut la chasser, mais ce faisant, il releva la tête et croisa un regard doux et un sourire chaleureux.

Il s’avoua vaincu. Leurs mains se serrèrent.

« Je suis le Baron Eliott Hillisea. Pardonne-moi pour cette entrée peu protocolaire, mais je n’avais pas vu ma fille depuis… Bien trop longtemps.

— Je comprends, monsieur le Baron. Je suis ravi de faire votre connaissance. »

Ils se regardèrent quelques instants, leurs mains toujours serrées, jusqu’à ce qu’Els pose sa main sur le bras de son fiancé, l’encourageant à lâcher. Elle savait que son père, sous ses airs chaleureux et souriants, cachait un malaise et une peur qui lui faisaient encore faire des erreurs. Ses pensées s’égarèrent un instant sur des souvenirs d’enfance, de cours d’étiquette auxquels ils participaient tous les deux, d’hésitations, d’éclats de rire. D’échecs et de réussites.

Lorsqu’elle croisa son regard, elle s’étonna d’y voir quelques étoiles. Sans doute s’y étaient-elles accrochées bien longtemps auparavant mais, avalées par la nuit et le chagrin, elles se condamnèrent condamnées à disparaître. Jusqu’à aujourd’hui.

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