Mémoires monstrueuses (13)

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22 octobre, an X732 (dernière partie)

Mihan, terre des monstres

Gaston


 Un long soupir s’échappe de ses lèvres après avoir clôturé cette longue conversation. L’ennui et la fatigue posent leur empreinte sur son visage, déformant la douceur de ses traits. J’avoue ne pas avoir compris l’intégralité de cette discussion, mais je comprends à quel point les informations communiquées sont inquiétantes. Pour les Sources, le mur est un obstacle à ne surtout pas détruire, quitte à employer les grands moyens. Et pourtant, celui-ci s’est fissuré, preuve que leur prudence comporte des failles. Qui plus est, leurs soucis sont loin d’être réglés. Un ennemi tente de libérer la bête et un autre pourrait bien se joindre au projet.

 Cette situation suffit à changer ma vision des choses, je considère les Sources comme des créatures bien plus accessibles. Le rang divin que leur octroyaient les anciens écrits me donnait une impression de perfection à leur égard. Aujourd’hui, je me rends compte de mon erreur. Ces êtres sont puissants, certes, mais loin d’être invincibles. La preuve, une jeune humaine a bien réussi à leur tenir tête. D’ailleurs, je me demande de quand datent ces événements ? Quel âge a en réalité l’incarnation du temps ? De même pour les Sources, quand sont-elles apparues ? Les questions que j’ai à ce sujet sont si nombreuses que je m’éloigne des événements actuels, je n’arrête pas de me creuser les méninges pour trouver des réponses satisfaisantes.

 Je quitte brutalement mes réflexions en constatant la proximité de la Mort, celle-ci se penche dans ma direction, son corps à quelques centimètres de ma personne. Mon rythme cardiaque s’accélère, poussé par la peur de s’arrêter à tout jamais. Mes respirations gagnent en célérité, au détriment de leur puissance. J’ai l’impression que mon corps devient fou et que le moindre de mes organes hurle sa crainte face à cet individu. Je lève furtivement le regard vers ses iris, ceux-ci sont posés avec insistance sur mon visage. Une expression bienveillante orne ses traits, intensifiant mes frissons.

  • Quelle beauté, dit-il avec douceur.

Hein ? Je… Quoi ?

  • Que… Qui ? demandé-je en déviant le regard.
  • Toi, me répond-il aussitôt, tu es magnifique.

La gêne suffit à augmenter ma température corporelle, sans pour autant cesser les spasmes liés à ma crainte. Quelle désagréable sensation, j’ai l’impression d’être fiévreux.

  • Me… Merci, chuchoté-je en déglutissant.

Dire que la première personne à me faire un tel compliment est la Mort, je ne sais pas comment je dois le prendre.

  • C’est tout naturel, il faut dire que chaque être vivant est beau à sa manière. Toi, les rats, même les bactéries, vous êtes magnifiques. Alors, ne t’en fais pas, je ne compte pas détruire cette beauté par un contact.

La surprise me saisit légèrement, avait-il compris ma crainte à son sujet ? Sûrement, vu ma position, elle devait être bien visible.

  • Je tiens à te remercier, Gaston, continue la faucheuse. Merci pour avoir patienté et pour ne pas avoir trahi ta présence. Si Tsiru-ja t’avait entendu, mon mensonge serait tombé à l’eau.

J’avais totalement écarté ce détail. La Mort m’a couvert, c’est vrai. Peut-être pourra-t-il me donner la réponse à cette interrogation :

  • Pourquoi… l’avoir fait ?

Le rictus de ses lèvres s’agrandit dans un sourire empli de tendresse.

  • J’ai plusieurs raisons. Je tiens personnellement à toi et tu pourrais m’être bien utile par la suite.
  • Je ne comprends pas, commencé-je en contemplant rapidement l’intégralité de son visage. Pourquoi tenir… à moi ? On se… connaît depuis… peu. Et… l’utilité. Ne suis-je pas… votre ennemi ?

L’expression qui habite ses traits change en écoutant ma faible réplique, dévoilant une inquiétude prononcée.

  • Lazuli n’y est pas allé de main morte, hein ? Lancer un sortilège aussi problématique, il devait déjà le préparer pendant ta possession.
  • Hein ? demandé-je surpris. Vous… savez ?
  • Oui, je suis au courant. L’incarnation du temps t’a possédée avant que je n’arrive, elle en a d’ailleurs profité pour te laisser de l’avance. Enfin, cela a surtout été bénéfique pour Lazuli. Pardonne-moi, si j’étais arrivé plus tôt, cette selkie n’aurait pas pu tirer avantage de tes compétences.

Je me demande ce qu’aurait fait cette Source dans ce cas-là. La Mort ne me semble pas être enclinte au meurtre, aurait-elle prévu une autre punition pour le sergent ? Et moi dans toute cette histoire ? Vais-je subir toutes les conséquences de ce voyage ?

  • Théoriquement, reprend la faucheuse, je devrais appliquer la sentence de mort pour tes crimes. Mais comme je l’ai dit plus tôt, tu as de l’importance à mes yeux. Alors, je vais te proposer une alternative. Si tu es d’accord, bien entendu.
  • O-Oui... je vous écoute !

Difficile de dire le contraire lorsque le décès vous est proposé en guise de second choix.

  • Ce que tu as fait est un crime, Gaston, et pas n’importe lequel. En créant cette machine, tu as provoqué la mise à mort de ce monde. Tous les êtres qui y vivent finiront réinitialisés avec leur terre, ce qui veut dire que les efforts et leurs existences seront réduits à néant. N’attends pas un quelconque espoir du contraire, car le monstre que tu as envoyé dans le passé fera tout pour en modifier le futur, soit ton présent actuel. Comprends-tu la situation ?

Ce ton sérieux suffit à stimuler ma peur.

  • Oui... je comprends.
  • Très bien. Dans ce cas, je te propose la rédemption autrement que par l’anéantissement, continue-t-il en sortant une feuille et un stylo de sa longue tunique. Travaille pour moi, Gaston, capturons la déesse du temps et tentons de régler ensemble cette situation.

La stupéfaction prend possession de mon être dès que j’observe le contrat posé sous mon nez. De tous les scénarios possibles, je ne m’attendais pas à ça. Ai-je vraiment le droit de saisir cette opportunité ?

  • Je ne sais pas… si j’en suis capable, murmuré-je sous le choc.
  • Crois-moi, il n’y a pas de personne plus qualifiée pour un tel poste. Les récents événements montrent l’intérêt que l’incarnation du temps te porte, c’est même une évidence.

Non, il se trompe !

  • C’est faux… c’est Lazuli qui l’intéresse.
  • Vraiment ? Pourtant c’est toi qui s’est retrouvé possédé, pas Lazuli. C’est toi qui a finis par devenir résistant à la plume, pas Lazuli. C’est toi qui es allé jusqu’au mur, et tu es le seul à l’avoir fait ! Lazuli n’a aucun de ces mérites. De toutes les personnes qui peuplent cet Univers, tu es celui qui est le plus proche de l’incarnation du temps. Et j’ai la conviction que celle-ci tient à toi. La preuve, elle t’a possédée pour te protéger.
  • Ce n’est pas… ce que j’appelle une preuve.
  • Tu devrais pourtant t’en contenter. Cette fille est une Source. Elle aurait pu facilement surpasser l’ordre de mon serviteur parasitant le soldat dans la maison militaire. Elle aurait pu exiger que tu portes Lazuli puis de construire la machine, mais elle ne l’a pas fait. L’incarnation du temps t’a donné ce qu’elle avait le plus pour que tu puisses accomplir ton œuvre. Au fond, j’y vois une étincelle de bienveillance.

De la bienveillance ? Ridicule ! Sinon, elle n’aurait pas poussé Lazuli à me trahir.

  • Parmi tous les autres… pourquoi moi ?
  • Aucune idée, répond la Mort en haussant les épaules, mais ce n’est pas le plus important. Si son soi futur a été jusqu’à te posséder, alors tu vaux quelque chose à ses yeux. Elle t’a mené jusqu’au mur, ne l’oublie pas. La Source du temps actuelle viendra pour toi, c’est une certitude ; et nous allons nous en servir pour l’attirer. Tout ce que tu as à faire, c’est suivre mes ordres et d’exister, rien de plus simple. En sachant cela, souhaites-tu signer le contrat ? Si l’exécution ne te fait pas peur, je pourrai cibler cette petite ogresse. Aurore, c’est ça ?

Cette simple réplique suffit à me faire grincer des dents. J’ai conscience que la régente constitue mon point faible, mais il n’y a pas de raison de l’agresser à chaque fois ! Déjà que je ne suis même pas sûr qu’elle survive dans l’époque où a été envoyé Lazuli.

  • Nul besoin… de la mêler... à tout ça, épelé-je en attrapant la feuille et le stylo. Je suis prêt à signer… si cela me permet… de me racheter.

Je l’avoue, il y a une autre raison derrière cette décision. Si je travaille au côté de la Mort, j’aurai plus de chances d’obtenir les réponses à mes questions, et surtout, je pourrais rencontrer l’incarnation du temps. Lorsque nous l’aurons capturée, je pourrai lui demander la raison derrière ses agissements. J’en profiterai pour utiliser son pouvoir et arrêter Lazuli.

 Je rassemble une partie de mes forces dans ma main gauche, signant avec prudence le contrat présenté par la Source. Celle-ci récupère le papier après avoir terminé mon geste. En observant cette scène, on pourrait croire que ma situation ne fait qu’empirer, c’est faux. Je prends ce nouveau travail comme une opportunité de me venger et de protéger l’ogresse à qui je dois tant. Peu importe si le temps est antérieur à notre rencontre, je le remonterai. Peu importe si mon cœur lâche et que la vie m’abandonne, j’aurais, au moins, combattu cette culpabilité qui ne cesse de me ronger. Peu importe si ma machine est inefficace sans le moindre objet temporel, j’irai directement me servir à la source.

  • Aaaaah, enfin ! soupire bruyamment la Mort. J’ai réussi à t’embaucher ! J’en avais marre de faire semblant, je ne suis vraiment pas doué pour faire du chantage.

Cette réplique suffit à balayer toutes mes résolutions en un temps record. Je dois avoir les oreilles bouchées, ou alors la faiblesse affecte mon écoute. Oui, c’est la seule explication.

  • Tout de même, continue-t-il en tapotant la feuille, je suis surpris que toi, Gaston, tu ne lises pas plus attentivement les contrats qu’on te présente. Auquel cas, tu aurais remarqué les clauses absurdes que j'avais ajoutées en taille quatre.

S’il vous plaît, arrêtez de parler ! Ne brisez pas la belle image que j’avais de vous ! Maintenant que j’y pense, j’aurais dû m’en douter. Au moment de prendre l’appel de sa sœur, la Mort agissait comme une abrutie. Ne me dites pas que c’est son caractère habituel.

  • En tout cas, reprend fièrement la faucheuse, je suis heureux que nous puissions travailler ensemble. Nous ferons du bon travail et je suis sûr que tu te plairas à l’auberge !

L’auberge ? Il n’en avait pas parlé.

  • Pardon ? Quelle... auberge ? Nous n’étions pas... sensé attraper... l’incarnation du temps ?
  • Oh, si, bien sûr ! Mais cela ne se fera pas sur-le-champ. Et puis, vois cette occasion comme un moyen de rédemption. Toi, Gaston, le sanguinaire héros de guerre, tu devras prendre soin des gens dans une auberge jusqu’à la fin de ce monde.

Honnêtement, je n’ai rien contre le fait de me repentir de mes crimes. Au contraire, ce contrat me convient. En revanche, je ne supporte pas le ton ni la façon dont les choses sont présentées. C’est une Source, tout de même. Elle aurait pu faire un effort et être professionnelle jusqu’au bout !

 D’ailleurs, je me demande pourquoi cette Source m’offre une telle occasion. Plutôt que de me laisser dévorer par la culpabilité, elle m’offre un moyen de me racheter. Il y a quelques minutes, la Mort me parlait du peu de bienveillance que m’octroyait l’incarnation du temps. Et pourtant, celle que cet individu me voue est bien plus conséquente. Un peu plus tôt, je lui avais demandé les raisons pour lesquelles il tenait à ma personne, et je n’ai toujours pas eu de réponse..

  • Il me semble… que vous ne m’avez pas… tout dit. Je suis un criminel…. de la pire espèce... pourquoi me donner une telle chance ?

Un air mélancolique prend place sur son visage.

  • Pour toi, ce n’était qu’un rêve, Gaston. Mais à mes yeux, notre première rencontre auprès du mur était le petit coup de pouce dont j’avais besoin à cette époque.
  • Cette… époque ? C’était, il y a… quelques jours.

La Mort fait non de la tête.

  • Pas pour moi. Cette rencontre s’est produite bien avant ta naissance, d’au moins un petit siècle. Voici la preuve que tu es unique, Gaston : tu as su voyager sans machine. Et tu n’imagines pas la joie que je ressens actuellement. Après t’avoir attendu tout ce temps, je suis enfin capable de te rendre la pareille, toi, l’ami qui m’a sauvé.

Je l’ai… sauvé ? Mais, tout ce que j’ai fait devant le mur, ce n’était que lui parler !

  • Voilà pourquoi j’ai confiance en toi, continue la faucheuse avec émotion. Contrairement à mes soeurs, je me suis toujours soucié de cette jeune femme aux cheveux blancs. Je suis sûre qu’avec ton aide, nous arriverons à la guider dans cet Univers.

Ses paroles, si pures, suffisent à me frapper droit au cœur. J’en ressens presque l’envie de pleurer. Avant de partir, Lazuli m’avait dit les mots suivants : “ tu n’es pas un héros, tu n’es qu’un personnage secondaire”. Cette phrase m'avait profondément blessé. Et désormais, alors que j’avais perdu tout espoir, cette Source est venue jusqu’à moi. Certes, ce n’est pas la plus futée de ses pairs, mais elle possède une lueur aussi réconfortante que l’astre au-dessus de nos têtes.

 J’ignore si c’est une bonne idée de lui accorder de la confiance. À vrai dire, je suis loin d’en être persuadé. Qui sait si cette tendre faucheuse ne va pas me trahir comme l’avait fait la selkie ? Néanmoins, j’ai envie d’essayer. Mon désir de sauver Aurore et, je l’admets, l’incarnation du temps me tente. Je veux supprimer ce mal que j’appelle culpabilité, je veux réparer mes erreurs et vivre en paix. Alors, si je dois suivre une Source au comportement absurde dont l’intelligence laisse à désirer, je le ferai. L’accomplissement de mon but est tout ce qu’il me reste. Mon besoin d’amitié n’existe plus, Lazuli l’a emporté avec lui dans un temps hors de ma portée.

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