Mémoires monstrueuses (12)

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Lecteur, lectrice,

 Merci d'avoir lu jusqu'ici. Le chapitre suivant se concentre sur le point de vue des Sources. Par conséquent, vous allez voir passer pas mal d'informations ! Ne vous en faites pas, toute chose sera expliquée en tant voulus (la majorité dans les parties qui suivent). Ce chapitre dévoile une partie de la toile sur laquelle j'ai tissé ACDU, aussi j'espère que vous ne serez pas perdu. En revanche, si cela venait à arriver, ne vous en faites pas, vous avez le droit de vous plaindre au bureau des plaintes dans l'espace commentaire.

Merci de votre attention et bonne lecture !

Frann'

PS : En raison de sa longueur, la quatrième partie est divisée en 2, la deuxième partie sortira plus tard cette semaine. Nous avons donc la partie 4.1 et 4.2. Et si vous trouvez cela trop compliqués, sachez que les bacs blancs de chimie comportent des questions intitulées : 1.2.1.1 (partage gratuit d'anecdotes inutiles).

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22 octobre, an X732 (quatrième partie)

Mihan, terre des monstres

Gaston


 Ma vie est fichue, mes rêves se sont envolés, mes espoirs réduits en cendres. La maladie détruit notre société de l’intérieur et je n’ai aucune idée de ce qui est arrivé à Aurore. Est-elle en vie à l’heure actuelle ? Quelle importance, maintenant que le monde touche à sa fin. Lazuli m’a bien eu sur ce coup ! Je pensais avoir la main mise sur lui, je pensais pouvoir contrôler son désir, et j’ai lamentablement échoué. Cette ogresse mourra de sa main, j’en suis sûr. Je refuse une telle chose ! Ce n’est pas de sa faute, Aurore n’est qu’une victime, elle mérite un meilleur avenir ! Un avenir… que j’aurais dû lui offrir !

 Je crie de désespoir en pleurant à chaudes larmes. Compétent qu’il disait ! Mon cul ! Je ne suis même pas capable de le rattraper ! Pourquoi l’incarnation du temps l’a choisi, lui ?! Qu’a-t-il de si spécial ?!

  • Couiiiiic !

Qu’est-ce que c’est que ce bruit ? Il provient de la cage aux rats, pourquoi couinent-ils de cette manière ? Les deux rongeurs s’agitent, comme s’ils voulaient sortir au plus vite. Ce n’est pas normal, c’est la première fois qu’ils agissent avec une telle panique. Je m’approche d’eux en rampant, poussé par la curiosité. Je ne suis qu’à une dizaine de centimètres et pourtant, ils ne me portent aucune attention, grignotant frénétiquement les barreaux. Puis, d’un seul coup, les mouvements cessent. Ces petites bêtes se recroquevillent sans le moindre bruit, leurs corps secoués d’intenses frissons. Qu’est-ce qui leur prend ?

  • Oh non, il semblerait que je sois arrivé en retard.

Mon corps se fige en écoutant cette phrase venue de nulle part. Qui… Ou plutôt, comment ? Je n’ai pas entendu la porte de l’entrepôt s’ouvrir !

 Je force une fois de plus sur mes membres, essayant de me tourner vers la source sonore. Une fois ce geste accompli, je pose mes yeux ébahis sur une silhouette recouverte de tissus sombres, le visage à découvert. Cette tenue, je la reconnais entre mille ! Elle appartient à l’être que j’avais rencontré dans mon “rêve” près du mur. Je n’ai pas reconnu sa voix, qui s’avère être en adéquation avec son faciès.

 Ce visage inconnu arbore des traits masculins. Ses cheveux mi-longs et sa barbe de trois jours possèdent une couleur bleutée, semblable au ciel de jour. Et enfin, ses yeux sont composés de toutes les couleurs existant sur terre. Plus intense qu’un arc-en-ciel, comme si la lumière se décomposait en permanence dans ses iris. Cette vision me saisit entièrement, au point d’être incapable de détourner le regard. Et pourtant, après dix secondes de contemplation, je me retrouve forcé de ressortir le contenu de mes tripes.

  • Ah… Pardonne-moi, reprend l’homme en fermant ses paupières. J’aurais dû te prévenir avant, mes yeux sont toxiques pour les êtres vivants. Si tu les regardes trop longtemps, tu finiras par perdre connaissance.

Je m’éloigne avec peine de la flaque nauséabonde avant de concentrer mon regard sur sa barbe, en espérant que cette observation ne provoque pas un autre effet indésirable.

  • C’est bien, dit-il en ouvrant légèrement les yeux. C’est difficile au début, mais tu t’y habitueras. Je sais que notre rencontre est quelque peu particulière, mais voudrais-tu patienter dans le silence ? J’ai un appel à passer.

L’individu sort un objet métallique d’une des poches de son vêtement. Les rats, toujours silencieux, observent comme moi, la personne mettre une sorte de serre-tête métallique autour de ses tempes. Je cligne des yeux d’un air ahuri, tandis que l’homme appuie sur un des boutons de l’appareil.

  • Ah, aaah. Test, test, dit-il en tapotant la machine.
  • Un simple “allô” suffit, imbécile ! répond une voix féminine à travers l’objet.

Que… Qu’est-ce que je suis d’observer ?

  • Ah, Tsiru-ja ! Tu n’imagines pas à quel point je suis bluffé ! Cette machine arrive à contacter une personne à travers les mondes, c’est formidable !
  • Eh bien, c’est l’évolution...

L’homme aux cheveux bleus ricane en écoutant la réplique de son interlocutrice. De mon côté, je me retrouve sans voix. Ai-je vraiment entendu ce que j’ai entendu ? Cet objet permet de créer un lien entre les mondes ? Comment est-ce possible ?! Et qui est la personne en train de lui répondre ?

  • Laissons les blagues de côté, nous avons un problème plus grave à régler. J’attends ton rapport.
  • Ah, réplique l’homme avec gêne. Malheureusement, il y a eu un problème de timing.
  • C’est-à-dire ?
  • Ils ont filé, la selkie et l’inventeur. La machine les a envoyés dans une époque antérieure à la nôtre.
  • Tu plaisantes ?! Il ne reste plus personne ?!
  • Non, dit-il en me faisant un clin d'œil.

Je ne comprends pas, pourquoi ment-il de cette manière ? Quel en est l'intérêt ?

  • Et de ton côté ?
  • Il n’y a pas que des mauvaises nouvelles, répond la voix féminine. Au moins, on peut s’estimer heureux que le mur ne soit pas détruit.
  • Il n’y a donc aucun dommage ?
  • Je n’ai pas dit ça. Peu après que tu sois partit, le voyageur que je surveillais est passé à l’action, malgré son… état. Le mur est fissuré et un esprit captif en a profité pour s’enfuir.

Le visage de l’individu se crispe en écoutant cette phrase. Ce mur, ne me dites pas que c’est celui auquel je pense !

  • Qui ?!
  • Rassure-toi, ce n’est pas la bête. On peut s’estimer chanceux que les corps soient encore emprisonnés. L’esprit fuyard, par contre, n’est autre que notre deuxième prisonnière. Une machine capable d’inverser les secondes se créée et la maîtresse des instants s’échappe, sacrée coïncidence, pas vrai ?
  • Je ne crois pas au hasard, Tsiru-ja. Quelqu’un avait prévu le coup.
  • Je suis forcée de l’admettre, surtout avec ce que j’ai découvert.
  • Qu’entends-tu par là ?
  • Réponds-moi, Tsiru-ja !
  • Le voyageur n’était pas seul, la quatrième était avec lui. C’est son œuvre.

Le visage de l’homme bleu se décompose, laissant la tristesse et la stupeur envahir ses traits. De mon côté, je me cantonne au rôle d’observateur, écoutant attentivement leurs paroles. Ce qu'échangent ces deux-là me semblent être bien plus qu’une conversation triviale.

  • La quatrième… Rampar a fait le coup ? Dis-moi que c’est une plaisanterie !
  • C’est la vérité, la quatrième Source a bien failli détruire l’Univers.

Qu’est-ce que ça veut dire ?

  • Foutaises ! Elle n’a aucune raison…
  • Au contraire ! Tu es la personne qu’elle côtoie le plus, tu devrais savoir de quoi je parle.

Depuis quand les Sources sont au nombre de quatre ? Il n’y en a que trois !

  • Je l’ai vu récemment, elle ne semblait pas préparer son acte.
  • Évidemment ! Elle n’est pas sotte au point de nous révéler son plan !

L’individu se mord la lèvre en écoutant les paroles de son interlocutrice.

  • Que va-t'il lui arriver ?
  • Si la glaciale l’apprend, l'exécution est ce qui l’attend.

La désapprobation déforme ses traits, transformant son doux visage en une grimace bestiale.

  • IL EN EST HORS DE QUESTION !

Cette phrase résonne en écho dans toute la pièce, affolant les rats dans la cage. Une nuée de frissons envahit mes muscles, faisant bouger la moindre de mes cellules. Cette intonation, cette force, je les connais. La puissance est différente, mais je reconnais bien les ordres que lâchent les soldats infectés. Il n’y a plus aucun doute, cet homme est le responsable de la maladie !

  • Cesse donc de faire l’enfant, tu es la Mort ! Essaie au moins d’agir en tant que tel ! Laisse tes émotions de côté et accepte la réalité, c’est notre ennemie ! Au même titre que l’esprit qui s’est échappé !

Après tout ce temps, j’ai enfin ma réponse. Celui que j’avais rencontré devant cette fresque, celui qui a provoqué l’épidémie, n’est autre que l’incarnation de la Mort ! J’ai envie de rire, de me réveiller ! Ce ne peut être qu’un rêve ! Rencontrer une Source aussi puissante et lui avoir tenu tête pendant tout ce temps… c’est impossible, n’est-ce pas ?

 La faucheuse prend une grande inspiration, modelant ses traits d’un calme stoïque.

  • Tsiru-ja, commence-t-il d’une voix grave.
  • Quoi ?
  • Reprenons le sujet de l’évadée, veux-tu ? As-tu pu localiser sa position ?
  • Eh bien…
  • Oui ou non ?
  • Tout ce que je sais, c’est qu’elle a possédé le corps du voyageur, mais il y a un problème.
  • Qui est ?
  • Son état. Il est atteint par le mal de monde, stade terminal. Il n’en a plus pour longtemps, mais quelqu’un l’a récupéré. Une personne bien problématique.
  • Dis-moi qui c’est.
  • … Eddishter.

Le visage de la Mort s’arrondit de surprise un bref instant.

  • Que viendrait faire le créateur des Désastres dans cette histoire ?

Un créateur de désastres ? Il parle bien du terme qui désigne les événements ?

  • C’est ce que j’ai pensé aussi, mais après une légère réflexion, tout est devenu clair. Je me rappelle de ton témoignage sur la création du mur. Eddishter est le surnom de l’homme qui se nomme Edouan Dialo Shterden. Ce nom ne te dis pas quelque chose ?

Un petit rire s’échappe des lèvres de la faucheuse.

  • Bien sûr que oui ! Edouan était l’amant de cette bête, et parallèlement le frère de l’incarnation du temps.

La surprise envahit mes trains en écoutant cette information. Edouan… j’ai déjà entendu ce nom quelque part. Il me semble que c’était dans l’un de mes rêves. D’ailleurs, en pensant à ces songes, j’en reviens au sujet de cette femme aux cheveux blancs. J’ai beau y réfléchir, je ne sais pas comment considérer cette personne. Elle est celle qui a poussé Lazuli à me trahir, à détruire mon rêve. Et en même temps, cette possibilité n'existerait pas sans elle. Que représente-t-elle à mes yeux ? Comment puis-je interpréter sa présence, ses actions et ses souhaits ?

  • Cependant, ce sont des mauvaises nouvelles que tu me présente là, continue la Mort. Si Eddishter entre en contact avec sa sœur, il y a des chances qu’il récupère des souvenirs que nous lui avons arrachés. Si son amour subsiste, il pourrait bien tenter de libérer la bête. Tu sais à quel point ses talents sont nombreux.
  • Dans ce cas, pourquoi ne pas provoquer une nouvelle amnésie ? propose Tsiru-ja.
  • Oh, je suis étonné que tu me sortes une solution aussi douce. Je pensais que tu allais dire : tuons-le.

Un léger silence prend place après cette réplique.

  • C-Comme tu l’as toi-même affirmé : ses talents sont nombreux. Ce serait du gâchis de les perdre, bafouille son interlocutrice.
  • Un couteau nous est bien utile à notre service, mais lorsqu’il se tourne dans notre direction, on regrette bien de ne pas s’en être débarrassé.
  • Voilà qui est inhabituel de ta part. La sensible Mort qui pleure lorsqu’elle frôle une mouche propose que l’on tue un être humain.
  • Tout comme il est inhabituel pour l'Évolution de défendre un ennemi potentiel, je pensais que tu voulais protéger l’Univers, réplique sèchement la faucheuse.

Je reste bouche bée à l’écoute de cette réplique. La personne avec qui il communique depuis tout à l’heure est l’Evolution ?! Bon sang, dans quoi est-ce que je me suis embarqué ?!

  • Tu sais bien que la menace contre laquelle je lutte est toute autre.

Le visage de l’homme bleu se teint soudainement d’une expression glaciale.

  • Jahan, c’est ça ? Si tu veux mon avis, Tsiru-ja, tu ne sais pas dans quoi tu t’embarque. Je te conseille d’abandonner cette mission au plus vite.
  • Il sait, commence-t-elle.
  • De quoi ?
  • Jahan sait à propos de la bête et prévoit de la libérer. Je préfère combattre un ennemi au courant plutôt qu’un autre ignorant. La menace que représente cette… chose est réelle. Je ne peux pas l’abandonner.

La faucheuse se mord la lèvre, tandis qu’un souffle exaspéré sort de ses narines.

  • C’est la vérité ?
  • Tu crois que je suis d’humeur à plaisanter ?

L’expression ennuyée sur son visage s’accentue.

  • Je commence à croire que beaucoup trop de personnes sont impliquées dans cette histoire.
  • J’admet avoir du mal à prioriser mes actions, lui répond la femme. L’incarnation du temps rend les choses compliquées, sans parler de la quatrième…
  • Je m’occupe de notre évadée, déclare soudainement la Mort.
  • Tu en es sûr ?
  • Totalement. Je suis en capacité de gérer ce cas. En revanche, pour les autres…. Je me demande même comment ce Jahan peut être au courant.

La Source se plonge dans une intense réflexion, effectuant plusieurs pas dans l’entrepôt. Ces moindres gestes suffisent à attiser la peur des rongeurs de la cage, persuadés que la faucheuse joue avec eux. De mon côté, je reste silencieux, le corps allongé sur le sol. J’accorde une certaine prudence aux gestes incertains de la Mort, certes, mais je ne me sens pas menacé. En écoutant cette longue conversation, ma crainte concernant cette incarnation s’est dissipée. Étrangement, je ressens une certaine confiance à ses côtés.

  • Si un individu extérieur détient ces informations confidentielles, alors quelqu’un lui a forcément communiqué des détails, marmonne-t-il dans sa réflexion.
  • Et de telles précisions ne sont détenues que par les Sources, rectifie l'Évolution.
  • Par conséquent, l’une d’entre nous nous aurait trahis ?
  • Vu les récents événements, il me semble que ce soit clair, non ? La quatrième est derrière tout ça.
  • Cette idée ne me plaît pas, Tsiru-ja…
  • Et elle ne plaît à personne, j’imagine qu’une petite visite chez cette perdante s’impose.
  • Dans ce cas, puis-je te demander un service ?
  • Ne pas la tuer, c’est ça ? Tu es tellement prévisible !
  • M-Mais… bafouille-t-il.
  • Je sais que ton intérêt pour la quatrième est fort, il faut dire que son pouvoir est contraire au tiens. Néanmoins, cesse d’être aussi tendre. Cette famille que tu as construite, elle a essayé de la détruire. Ose me dire que ça ne te fais rien.

Une grimace mécontente prend place sur son visage.

  • Je voudrais en parler avec elle, mais l’heure de son sommeil est proche. Et avec l’histoire de notre évadée, je vais être un peu occupé.
  • La fin arrive pour elle aussi ? Bon sang, l’Avarice sera toute seule à son réveil. Quel Univers va-t-on lui laisser ?
  • Je sens qu’elle va nous le reprocher pendant plusieurs millénaires, réplique la Mort en frissonnant. J’en ai la chair de poule rien que d’y penser.
  • Raison de plus pour faire quelque chose, on peut pas lui offrir toutes nos galères en lui souhaitant “bonne chance”. Je vais me charger de Jahan et de la quatrième. Occupe-toi de notre évadée et d’Eddishter. Efface-lui la mémoire, s’il te plaît.
  • Et maintient notre jeune sœur en vie. Au revoir, Tsiru-ja, termine la Source en retirant l’appareil de ses tempes.

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