Chapitre 1 - Le marché de l’amour ressemblait à un Lidl un 24 décembre
Le problème avec l’amour moderne, c’est qu’il ressemble de plus en plus à une file d’attente à la CAF :
tout le monde souffre, personne ne comprend vraiment le dossier, et il y a toujours quelqu’un qui pleure discrètement près de la machine à café.
Moi, à cette époque-là, j’avais trente-neuf ans, un compte bancaire sous assistance respiratoire, trois cicatrices émotionnelles homologuées par l’Union Européenne et un niveau de fatigue mentale qui faisait passer Charles Bukowski pour un animateur Club Med sous vitamine D.
Je vivais seul.
Enfin “seul”…
Comme tout le monde aujourd’hui.
C’est-à-dire entouré :
de notifications,
d’algorithmes,
de gens qui disent “prends soin de toi” avant de te détruire psychologiquement,
et de publicités ciblées qui savent que tu vas mal avant même que ta mère le comprenne.
Le matin, je buvais mon café en regardant les stories Instagram de gens heureux à Bali qui expliquaient que “la vraie richesse est intérieure” avec une Rolex à huit mille euros au poignet et un smoothie couleur liquide vaisselle dans la main gauche.
Cette époque me fascinait.
Des êtres humains capables de parler de spiritualité après avoir humilié un serveur parce qu’il y avait de la coriandre dans les tacos.
Le monde moderne n’est plus une société.
C’est un énorme open space émotionnel rempli de consultants traumatisés qui essaient de faire croire qu’ils maîtrisent leur vie parce qu’ils possèdent une gourde en inox et une routine matinale.
Et au milieu de tout ça : l’amour.
Enfin…
ce qu’on appelle encore l’amour avant que Netflix ne sorte une série documentaire dessus.
Parce qu’aujourd’hui les gens ne tombent plus amoureux.
Ils se benchmarkent.
Ils analysent :
les red flags,
les green flags,
les signes astrologiques,
les traumas,
les ex,
les revenus,
le nombre d’abonnés,
les réponses WhatsApp,
la vitesse de réaction aux stories,
et probablement bientôt le taux de magnésium dans le sang.
Même acheter une voiture d’occasion demande moins de vérifications qu’un date Tinder à Bordeaux avec une cheffe de projet “hypersensible et alignée énergétiquement”.
Le pire, c’est les bios.
Mon Dieu les bios.
“Passionnée de voyages ”
Oui Jennifer, tu as pris un Ryanair pour Porto en 2019, calme-toi Marco Polo.
“Aime les choses simples ”
Traduit généralement par : “Veut un homme de 1m87 minimum avec situation stable, humour, confiance en lui, capacité émotionnelle, appartement lumineux et mâchoire Marvel.”
Et les hommes alors ?
Catastrophiques.
Des types qui écoutent des podcasts intitulés : “DEVENIR UN LOUP DANS UN MONDE DE MOUTONS” …alors qu’ils demandent l’avis de leur mère pour acheter un micro-ondes.
Toute une génération de pseudo mâles alpha élevés à la protéine whey et aux citations de Jordan Peterson repostées sur fond de lion au ralenti.
Des mecs qui parlent de domination masculine mais qui font des crises d’angoisse quand une femme met trois heures à répondre : “Haha ”.
Et moi dans tout ça ?
J’observais.
Toujours.
Parce que quand t’as assez souffert, tu développes un super pouvoir :
tu vois les fissures avant les gens eux-mêmes.
Tu vois la fille qui rit trop fort pour éviter de rentrer seule.
Le mec qui drague tout ce qui bouge parce qu’il se déteste dès qu’il rentre chez lui.
Les couples qui se prennent en photo au restaurant alors qu’ils n’ont plus rien à se dire depuis Macron 1.
L’amour moderne est devenu une salle d’attente géante.
Personne ne veut vraiment rester.
Personne ne veut vraiment partir.
Alors les gens s’utilisent mutuellement comme des pansements humains avec option sexe et livraison émotionnelle temporaire.
Et attention…
je ne me mettais pas au-dessus du lot.
Moi aussi j’avais participé au cirque.
Moi aussi j’avais cru que certaines femmes allaient sauver quelque chose en moi.
Alors qu’en réalité, elles révélaient juste les ruines déjà présentes.
C’est ça le piège : on ne tombe pas amoureux des gens.
On tombe amoureux de ce qu’ils réveillent.
Et parfois ce qu’ils réveillent ressemble moins à une renaissance qu’à un incendie industriel en périphérie de Lyon.
Le déclic est arrivé un mardi soir.
Évidemment.
Tous les drames importants commencent un mardi ou dans un appartement avec une lumière de cuisine dégueulasse.
J’étais assis seul devant mon téléphone, à regarder une conversation mourir lentement.
Tu connais ce moment moderne extraordinaire ?
Quand quelqu’un qui te disait : “Tu comptes énormément pour moi ” devient soudainement plus difficile à joindre qu’un conseiller EDF en période de tempête nationale.
Les réponses raccourcissent.
Les emojis disparaissent.
Les “bonne nuit ” deviennent : “Dodo.”
Puis : “Bonne nuit.”
Puis plus rien.
Le silence.
Le grand cancer relationnel de notre époque.
Les gens ne quittent même plus vraiment les autres maintenant.
Ils les laissent expirer numériquement.
Comme des poissons rouges émotionnels flottant dans l’aquarium d’une application.
Et ce soir-là, au lieu de souffrir comme d’habitude, je me suis regardé dans le reflet noir de mon téléphone éteint.
Fatigué.
Lucide.
Vide.
Et j’ai pensé :
“Putain…
et si le problème, depuis le début, c’était cette obsession maladive de vouloir être choisi par des gens qui ne savent même pas se choisir eux-mêmes ?”
Silence.
Puis j’ai ri.
Un vrai rire nerveux.
Le genre de rire qui arrive quand ton cerveau comprend enfin une blague cosmique particulièrement humiliante.
Parce qu’au fond…
on était tous là à chercher l’amour comme des junkies affectifs dans une société qui transforme chaque émotion en produit dérivé.
Et c’est précisément à ce moment-là que cette phrase m’est venue.
Simple.
Violente.
Presque vulgaire.
Mais honnête.
“Baise toi d’abord.”

Annotations