Chapitre 18 - Les deux pièges les plus dangereux ne ressemblent jamais à des pièges
Quand on est jeune, on croit que les relations dangereuses sont faciles à repérer.
Tu imagines :
le manipulateur,
la folle furieuse,
le narcissique de compétition,
le mythomane professionnel,
le psychopathe avec regard de poisson mort.
Facile.
Même un labrador sous antidépresseurs finirait par comprendre qu'il faut courir.
Non.
Les vraies catastrophes arrivent toujours déguisées.
Toujours.
Et parmi toutes les relations possibles, il y en a deux qui sont absolument terrifiantes parce qu'elles ressemblent à de bonnes idées.
La première :
La relation hospice
Une personne blessée rencontre une autre personne blessée.
Les deux sont sincères.
Les deux sont gentils.
Les deux veulent bien faire.
Et les deux sont psychologiquement en pièces détachées.
Magnifique projet.
C'est comme si deux naufragés construisaient un bateau avec les morceaux de leurs propres épaves.
Au début c'est beau.
Très beau.
On partage :
les blessures,
les peurs,
les traumatismes,
les angoisses,
les cauchemars.
On se comprend.
On se soigne.
On se rassure.
On devient progressivement :
infirmier,
psychologue,
parent,
assistant social,
pompier émotionnel.
Et un jour...
plus personne n'est amoureux.
Tout le monde est épuisé.
Parce qu'on a construit un hôpital au lieu d'un couple.
Le problème de la relation hospice, c'est que personne ne veut guérir.
Parce que guérir signifie parfois quitter le rôle de victime.
Et là, catastrophe budgétaire.
Certaines personnes préfèrent mille fois leur souffrance connue à leur liberté inconnue.
Alors elles tournent en rond.
Pendant des années.
Comme deux hamster dépressifs qui se donnent mutuellement des conférences TED sur la roue.
Et la seconde...
Oh.
La seconde est pire.
Beaucoup plus dangereuse.
Parce qu'elle ressemble à un miracle.
La relation cathédrale
Là, tu rencontres quelqu'un qui réveille quelque chose d'immense.
Pas forcément du sexe.
Pas forcément de l'amour.
Quelque chose de beaucoup plus compliqué.
Une admiration.
Une connexion.
Une évidence.
Une paix étrange.
Une sensation de reconnaissance.
Comme si quelqu'un avait trouvé une clé qui ouvre une porte dont tu ignorais l'existence.
Et là...
Ton cerveau devient complètement con.
Complètement.
Fini.
Rideau.
L'être humain disparaît.
Tu deviens un pèlerin émotionnel.
Tout devient symbole.
Tout devient signe.
Tout devient important.
Elle dit bonjour ?
Révélation mystique.
Elle sourit ?
Prophétie maya.
Elle te regarde trois secondes ?
Ton cerveau écrit déjà trois romans, deux saisons Netflix et un testament.
Le problème ?
Cette relation n'existe souvent que dans un espace très particulier.
Un bureau.
Une ville.
Un contexte.
Une époque.
Une distance.
Une possibilité.
Et le cerveau humain adore transformer une possibilité en destinée.
Il adore.
C'est son hobby préféré.
Parce qu'une réalité imparfaite est beaucoup moins séduisante qu'un fantasme parfaitement entretenu.
La relation cathédrale devient alors une drogue.
Pas parce qu'elle est toxique.
Parce qu'elle est inachevée.
Et rien n'est plus dangereux qu'une histoire qui n'a jamais vraiment eu lieu.
Une histoire réelle finit par montrer :
les défauts,
les habitudes,
les contradictions,
les factures EDF,
les discussions sur le lave-vaisselle.
Mais une histoire imaginaire ?
Elle reste parfaite.
Intouchable.
Sacrée.
Comme un musée construit directement dans le cortex préfrontal.
Et c'est là que "se baiser d'abord" devient absolument essentiel.
Parce que dans les deux cas :
l'hospice te demande de te sacrifier,
la cathédrale te demande de te perdre.
Et dans les deux cas...
tu disparais.
Or le but d'une relation n'est pas de devenir le sauveur de quelqu'un.
Pas plus que devenir le pèlerin de quelqu'un.
Le but est de rester vivant.
Entier.
Présent.
Capable de regarder la réalité telle qu'elle est.
Pas telle qu'on voudrait qu'elle soit.
Parce qu'au fond...
les relations les plus dangereuses ne sont pas celles qui te détruisent ouvertement.
Celles-là sont faciles.
Les pires sont celles qui te donnent une excellente raison de t'oublier.
Et l'être humain adore les excellentes raisons.
Surtout quand elles sont emballées dans du romantisme de luxe avec éclairage tamisé et bande-son émotionnelle.
C'est probablement pour ça qu'on finit parfois par passer des années à courir après quelqu'un...
Alors qu'on aurait simplement dû rentrer chez soi et se retrouver soi-même.

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