Prologue
Le dernier cygne s'était envolé. L'onde d'une plume blanche s'étendait sans un son sur la surface de l'étang. L'été s'était tu dans cette forêt où se dressaient ormes et hêtres. Chaque terrier était vide, chaque nid abandonné, chaque vie enfuie, le vent même s'était caché. Ceux qui le purent s'en furent allés haut dans les cieux, poursuivis par de sombres nuages. Les feuilles d'un vert gorgé de soleil n'osaient plus bouger. Par cette si paisible après-midi, la nature tremblait.
Mais le silence prit fin, la mélodie d'une harpe avait repris. Ce ne furent que quelques notes, mais elles annoncèrent avec fracas le chaos qu'elles invitaient.
Les arbres qui veillaient depuis toujours sur ce paradis secret furent rasés en un instant par le lumineux impact. La terre, retournée en profondeur par cette déflagration, gronda de souffrance, emportant tout ce qu'elle nourrissait et tout ce qui allait la nourrir. Mais cette destruction localisée n'était qu'un présage. En ce jour, dans ce qui devint une clairière désolée, l'issue du conflit de deux humains, fruits de cette nature, déciderait, non pas du sort de ce lieu reculé, mais de celui de chaque être vivant.
Du nuage de poussière soulevé par le souffle de cette magie éblouissante se distinguèrent deux silhouettes. L'une d'elles avait ses doigts fins posés sur cette harpe dont la couleur irisée scintillait. L'instrument flottait avec grâce à ses côtés, quelques centimètres au-dessus de la terre retournée par son dernier sort. La jeune femme reprenait difficilement son souffle.
Face à elle, une cape révéla son adversaire. Il était vêtu d'un longue et ample tunique de noir et de blanc qui tombait sur ses bottes épaisses. Ses mains gantées étaient bardées de bagues et bracelets, certains précieux aux pierres colorées, d'autres sombres et distordus comme s'ils avaient été extraits d'un cauchemar. Une fois la poussière retombée, on ne pouvait que remarquer le masque qu'il portait, qui rappelait le bec de la grue royale, tout comme ses aigrettes dorées. La structure métallique qui couvrait ses yeux de deux épaisses vitres rondes ne laissait rien voir de ses intentions.
Une voix plus grave que le tonnerre trouva son chemin à travers l'inquiétant masque beccu.
— Llynel, quelle ironie pour moi que tu portes ce nom. Je ne saurai l'oublier. Tu es aussi forte que Musmak le dit. Plus encore, même.
Les airs angéliques de la harpiste étaient ternis par la poussière, son sang avait teint ses longs cheveux châtain clair, ses yeux verts, autrefois brillants de vie, portaient une lourde fatigue. La dame au resplendissant instrument avait habituellement de la voix et du tempérament, mais elle était à bout de force. Le plastron de chevalier qu'elle portait était cabossé, ses chausses et ses manches bouffantes lacérées et souillées de sang évoquaient l'accoutrement d'un barde.
— Celui-là alors, haleta la charmante jeune femme, il s'est bien gardé de me complimenter en ma présence.
Elle dévisageait son adversaire avec curiosité, mais restait prête à réagir au moindre mouvement. Il lui avait à peine adressé la parole jusqu'ici, et s'était contenté de dominer leur combat. S'était-il interrompu en voyant qu'elle peinait à suivre son rythme ? Une autre raison l'avait-il poussé à enfin s'exprimer ?
L'individu masqué ne portait aucune arme, et pourtant, il lui suffit de tendre sa main vers Llynel pour qu'elle se raidisse d'appréhension.
— Il n'est pas trop tard, l'invita-t-il. Ta famille ne demande rien d'autre que de te voir rentrer saine et sauve. Même si tu t'obstines à rester et à te battre, tu ne pourras rien changer. J'ai le sentiment que tout est écrit d'avance.
Cette journée n'en finissait pas. Et si la jeune mage était grièvement blessée, son ennemi était indemne. Son souffle était certes court, mais régulier.
— Quelle importance ? rétorqua-t-elle le torse bombé d'espoir. Même si le destin ne pouvait être changé, peut-être bien que c'est ma victoire qui y est gravée !
Malgré la vive douleur qui la rongeait, et sa défaite inéluctable, son sourire demeurait étincelant, et on ne pouvait y lire ni provocation, ni le moindre orgueil. La source de toutes les horreurs qu'elle avait vécues était face à elle, mais elle ne laissa à aucun moment la haine s'infiltrer dans son cœur.
— Je m'en doutais... se désola la voix sépulcrale sous le tissu. Ce n'est qu'avec cette vision des choses que tu as pu aller aussi loin. Mais je ne retire pas ma proposition. Pars, et je te garantis que tu n'entendras plus jamais parler de nous. Ni toi, ni ton mari, ni tes enfants.
Llynel souriait encore, avec une douceur candide. Pourtant, ses yeux ne pouvaient plus dissimuler la tristesse qui ne demandait qu'à en déborder.
— ...Si je m'acharne autant contre vous, c'est parce que j'ai compris, annonça-t-elle. Même si j'ai encore du mal à y croire, je sais quel est ton but. Et je sais que si je ne vous arrête pas moi-même aujourd'hui, les conséquences de vos actions finiront par atteindre tous ceux que j'aime. Je sais quel monde les attend si je perds ce combat.
Derrière le masque de son adversaire, on ne pouvait rien lire. Pas un sentiment, pas un regret.
— Tu as donc percé le secret du Portesonge... Prodigieux.
— J'imagine que c'est toi qui en as fait la découverte, devina-t-elle. Sans ça, je n'aurais jamais pu ni y penser, ni y croire. Quant à tes objectifs...
— Tu dois les trouver méprisables. Tu dois penser que je suis le mal incarné... Que je veux détruire le monde par sadisme.
Sans ôter sa main de la harpe, Llynel posa l'autre sur son flanc avec assurance.
— Pas du tout.
Sur un ton compatissant, elle poursuivit :
— J'ai confiance en mes impressions. Et tu me parais être quelqu'un de trop modéré pour te lancer sans raison dans d'aussi sombres desseins.
— Ah oui... ?
— Cependant, cela ne signifie pas que tes actions sont justes. Il n'y a d'ailleurs pas de bonne raison de souhaiter un tel avenir, si tu veux mon avis. Voilà pourquoi je te le propose ici : arrêtons-nous là.
La jeune femme lui tendit la main à son tour, avec une bienveillance qui lui collait au visage, malgré sa respiration saccadée et son teint qui ne faisait que pâlir. Une bague ornée d'une lyre en or luisait au bout de son index. Ce minuscule instrument n'avait qu'une corde.
— Réfléchissons ensemble à une autre solution pour obtenir ce que tu souhaites ou régler ton problème. Et si on ne trouve rien de mieux, tu pourras précipiter le monde dans les ténèbres si tu y tiens tant, mais je suis sûre qu'il y a mieux à faire...
Le masqué restait impassible.
— Quelle candeur. Tu as pourtant dû voir ton lot d'horreur... Hélas, au risque de paraître désagréable, je ne pense pas que tu sois en mesure de comprendre tout ce que je prends en compte...
— Tu es bien plus loquace que tout à l'heure, c'est rassurant...
Le sourire de la dame retombait lentement, le maintenir lui demandait trop d'efforts. Ses doigts tremblaient.
— ...J'ai toujours fait en sorte de régler mes conflits avec le dialogue et la bonne volonté, se félicita-t-elle malgré une quinte de toux. Si tu continuais de te murer dans le silence, je ne pourrais rien faire d'autre que de continuer à saccager cette pauvre forêt...
— J'ai assez entendu parler de toi pour savoir que tu fonctionnes ainsi. Mais la communication n'est pas mon fort. Et avec moi, elle ne te mènera nulle part.
— J'ai entendu ça si souvent, s'égaya-t-elle.
— Crois-moi, je sais ce que tu ressens. Et c'est aussi pour ça que je préférerais que tu ne t'interposes plus, Llynel. C'est ta dernière chance de vivre une vie normale tant que tu le peux.
Un rire discret siffla entre les lèvres de la harpiste.
— Tu me donnes parfois l'impression d'être une créature omnisciente. Et pourtant, on dirait que tu n'as pas encore réalisé.
Il observa Llynel derrière son masque, perplexe, jusqu'à ce qu'il voie le rouge couler à la commissure des lèvres de la jeune femme.
— ...Quelle que soit l'issue de notre combat, je ne pourrai plus rentrer chez moi.
Le guerrier au regard de verre ne montrait rien, mais son mutisme prolongé en disait bien assez. Si Llynel ne retrouvait pas son souffle, c'est parce qu'elle était en train d'asphyxier.
— ...Je vois, murmura-t-il, puis reprit à haute voix. Dans ce cas, je me dois au moins de réparer cet affront qu'on t'a fait. Je t’offrirai la mort qu'une guerrière de ta trempe mérite.
Face à la compassion de son ultime adversaire, la jeune femme lui montra, malgré sa douloureuse grimace, une expression de tendresse.
Dans l'instant qui suivit, il était juste devant elle, et d'un mouvement impitoyable, perfora son torse à la seule force de son bras.
Personne au monde n'aurait pu lutter face à une telle vitesse. La main gantée de noir et de blanc était à présent d'un rouge uni, et ressortait du dos de la jeune femme, dégoulinante.
Llynel cracha du sang en une toux soudaine. Elle se courba lentement en avant. Ses forces l'abandonnaient.
— Tu auras été l'obstacle le plus terrible que j'ai pu rencontrer, reconnut son bourreau. Tu as bien mérité de te reposer.
Une certaine mélancolie émanait de cet accablant silence. La forêt blessée portait ce requiem en son vent.
La harpe se désagrégeait, corde par corde. Cette invocation immatérielle s'effritait lentement, devenant poussière d'étoiles.
Le ciel se couvrit de denses nuages. La lumière quitta les yeux de Llynel, sa vision se troubla. Ses paupières se fermaient malgré elles. Elle entendit à peine le murmure de son meurtrier.
— Je ne pensais pas que les choses finiraient ainsi, regretta cette voix infiniment grave. Après toute la résistance que tu as montrée, te voir céder ainsi... Non, c'est mieux comme ça. Tu as su renoncer pour t'épargner bien des souffrances.
La respiration de la jeune mage était plus lourde que jamais. Son corps entier s'engourdissait, son visage devint blême. Tout n'était plus que ténèbres, et les mots contrits sous le masque lui parurent dissonants :
— Désormais, plus rien ni personne ne pourra m'empêcher de rétablir l'équilibre de ce monde...
Dans la confusion de ses derniers instants, des voix se bousculèrent en elle. Des cris d'enfants. Des rires.
Les silhouettes d'un garçon et d'une fillette se détachèrent de la brume opaque qui noyait sa conscience.
— Mère !
— Mère !!
Ces joyeuses voix l'apaisèrent, et résonnèrent dans sa tête mourante, en prélude du grand sommeil.
— Ma chérie.
Le timbre si familier d'un homme s'était ajouté à cette dernière rêverie.
Derrière ses enfants, elle aperçut la silhouette rassurante de celui qui partageait sa vie.
Puis apparurent d'autres formes au milieu de la pénombre. Un homme encore plus grand, un plus petit. Une femme. Une vieille dame. D'autres enfants. Tous ceux qui l'avaient accompagnée pendant ces 28 ans étaient là, comme pour lui rendre un dernier hommage. Ils étaient des centaines autour d'elle. Ils scandaient son nom, encore et encore. Certains avec chagrin, d'autres avec fureur, mais tous avec une affection sincère.
Cette émotion si forte réveilla ses sens. Un éclair parcourut ses nerfs jusque dans leurs extrémités. Elle sentit ses doigts brûler, la douleur innommable sous son cœur, la tristesse plus forte encore. Mais ses yeux se rouvrirent, et son sourire souillé par le rouge s'élargit.
— ...Tes sbires ont l'air de t'avoir énormément parlé de moi, n'est-ce pas... ?
Dans la douleur, elle venait de s'adresser à son meurtrier, et releva lentement la tête. Le sang coulait le long de son cou. Elle peinait à articuler.
— ...Alors, ils ont forcément dû te dire...
Le guerrier au masque, par respect peut-être, écoutait patiemment les dernières paroles de son adversaire, mais lorsqu'il aperçut de nouveau le visage de la jeune femme, il se figea.
— ...Que je n'abandonne jamais...
Un frisson parcourut les épaules de l'ultime ennemi. Le regard de Llynel l'avait pétrifié. Son bras traversait encore son torse et le sang gouttait le long de son coude, mais il ne lut aucun désespoir sur ses traits.
— ...Et que je finis toujours... ...Par gagner... !
Dans ses yeux brûlait une résolution incandescente, une détermination sans faille. C'était l'émanation de la force immuable qui lui avait permis de se tenir ici aujourd'hui, après avoir traversé tant d'épreuves. Même si ses jambes vacillaient, elle se tenait toujours debout.
— Ne t'es-tu pas laissée tuer... ? sembla se désoler son adversaire, confus.
La jeune femme suffoquait, mais trouva la force de prononcer chaque mot.
— ...Ils ont aussi dû te dire que je ne recule devant rien pour m'assurer la victoire. ...Moi et mes stratagèmes désespérés.
Elle regarda à sa droite puis à sa gauche, lui permettant de retrouver son souffle autant qu'elle le pût.
— ...Et tu t'apprêtes à faire les frais de l'ultime coup de bluff… de Llynel Nefolwyrth... !
— Mais que peux-tu faire de plus dans ton état ?
Le sourire de Llynel s'étira.
— Ça.
Sa main n'avait jamais quitté les cordes de la harpe. Celle-ci avait pratiquement disparu, mais il en restait encore une corde, flottant dans le vide.
— GIGA CURA EIUS !
D'un coup léger, elle la fit vibrer. De ce son naquit une lumière intense qui l'enveloppa. Toutes les blessures de la mage se refermèrent, même sa tenue paraissait désormais comme neuve.
— Un sort de soin...? s'étonna le masqué, qui semblait prendre en pitié la jeune femme. À quoi bon ? Mon bras traverse encore ton corps...
La jeune femme tenait bon, malgré la souffrance. L'éclat salvateur lui avait provisoirement rendu toute sa vitalité.
— ...Très juste, mon cher ennemi. Mais sache-le, je n'ai pas seulement compris ton plan. ...J'ai aussi percé le secret de tes magies !
Le corps de son adversaire se raidit en entendant cette affirmation. Il prolongea le silence, le temps de prendre en compte la portée de ces mots.
— ...Si c'est bien vrai, alors tu dois avoir réalisé que je suis totalement invincible.
Llynel le fixait toujours. Les couleurs de son teint revinrent.
— À première vue, peut-être, oui... Cependant, quand je dis « percer le secret », je veux dire que je connais les limites de tes pouvoirs. Je connais ton point faible.
Un fugace mouvement du masque permit à Llynel de s'assurer qu'il avait compris, et qu'il savait qu'il était trop tard. Le guerrier tira sur son épaule, sans pouvoir extraire son bras du torse de la jeune femme.
—...C'était ça ton plan...
Llynel s'agrippa des deux bras à celui de son adversaire pour le maintenir à travers son corps.
— J'ai gagné suffisamment de temps. Il doit être loin, à présent.
Le masqué tira en vain son épaule, et essaya précipitamment de repousser Llynel de son autre bras.
Cette lutte au corps-à-corps paraissait presque anodine au milieu de ce paysage retourné. Et pourtant, ici même, à cet instant, l'avenir de tous et de tout se jouait.
— Alors c'est pour ce garçon que tu as fait durer cette discussion aussi longtemps...
Les nuages noirs avaient fini par rattraper le soleil, et la lueur au bout du doigt de Llynel n'en était que plus visible.
— Je t'avais prévenu : la communication est l'art martial ultime des Nefolwyrth. Maintenant, les quinze secondes sont largement passées.
Le dernier adversaire de Llynel se débattait dignement, mais la jeune mage se cramponnait à lui aussi fort que possible. Elle ne lâcherait jamais. Elle portait les espoirs de tous ceux qui l'avaient accompagnée jusqu'ici. La panique gagnait lentement le plus terrible des adversaires.
— Même si tu parvenais à me vaincre aujourd'hui, tu sais très bien que Musmak prendrait la relève. Tu ne peux plus empêcher mon objectif d'être réalisé. Tu peux à peine le retarder de quelques années, tout au plus. Je peux te permettre de passer les derniers instants de ta vie avec les tiens si tu renonces à cette folie ! Llynel !
Les deux luttaient de toutes leurs forces, l'un pour extraire son bras, l'autre pour le maintenir piégé. Ces mages d'une puissance rarement égalée se livraient à une lutte qui ne reposait plus que sur la force de leur corps. Leurs muscles s'opposaient dans un duel fatidique, mais c'était la volonté qui transcendait leur chair qui déterminerait l'issue de celui-ci.
Le masqué remarqua soudain que la lueur sous ses yeux était devenue une vive lumière. Il aperçut avec terreur la bague ornée de la lyre dorée à la source de cette radieuse énergie.
— Voudrais-tu bien respecter ma dernière volonté ?
Entendre la voix presque sereine de Llynel dans un tel moment alarma son adversaire. Malgré toutes les tragédies qu'elle avait subies à cause de ses idéaux, elle n'avait plus que de la sympathie pour son ennemi. Elle poursuivit :
— Si tu survis, je t'en prie, réfléchis-y encore. Redonne sa chance à la vie que tu menais avant. Essaye d'y trouver une autre réponse. Je ne te demande rien de plus.
—...Sois-en assurée, je ne mourrai pas. Je n'en ai pas encore le droit... !
Les mots de Llynel avaient fait ressurgir la détermination de son ennemi. Celui-ci tirait plus ardemment que jamais. Il tendit son autre bras pour agripper le poignet de la jeune mage, qui luttait pour atteindre la bague du bout des doigts.
— Ne sois pas si sûr de toi, haleta Llynel. Je t'ai gardé le meilleur pour la fin... !
La bague luisait d'un éclat éblouissant. La menace qui émanait de cet artefact saisit son adversaire.
— Ta lutte est vaine ! paniqua le masqué. Il t'aurait suffi de céder pour que ta famille et tes alliés puissent connaître la paix aussi longtemps que possible ! Pourquoi te sacrifier ?!
— Tu l'as dit toi-même, je gagne quelques années. Et crois-moi, quelqu'un prendra ma relève... ! J'ai laissé mon héritage en ce monde, et je suis certaine qu'un jour, ma victoire d'aujourd'hui leur permettra d'avoir raison de tes idéaux... !
La main de la jeune mère tremblait, mais elle progressait, millimètre par millimètre. Elle se rapprochait de la bague. Sa force, qu'elle soit physique ou mentale, mettait en déroute le plus puissant des adversaires.
— Quelle garantie as-tu de cela ?! Tu penses que tes enfants te succéderont dans ta lutte futile ?! Tu penses que l'enfant à qui tu as permis de fuir pourra briser le destin ?!
— ...Je n'ai aucune certitude à proprement parler. Vois plutôt ça comme un vœu. Un vœu que je porterai jusqu'au tout dernier instant. Un vœu que je léguerai à tous ceux que j'aime !
Une aura lumineuse émanait de la guerrière. Elle pouvait presque effleurer la corde unique.
— Llynel... Non... !
— Ce fut une belle aventure mais, mon redoutable ami, il est temps de nous dire adieu...!
— Non !!
Le regard de Llynel s'embrasa. Rien ni personne ne pouvait plus l'arrêter.
— MAESTRO. REQUIEM. EIUS !
Dans une simple note jouée sur la corde unique, les rouages du destin se bloquèrent.
Une lumière aveuglante émana de Llynel. Cette énergie sans commune mesure résonna au delà du monde physique.
Avant de disparaître la première dans ce sort ultime, elle montra un tout dernier sourire à son adversaire, débordant d'émotion, et laissa une larme couler.
L'éclat éblouissant absorba toutes les couleurs de cette forêt, même ses sons. Dans le silence le plus parfait, un orbe de lumière gonfla et gonfla encore, emportant tout sur son passage. Le dôme d'une blancheur absolue s'éleva jusqu'aux nuages.
L'explosion fit trembler le comté entier. La lumière avait tout avalé.
Quelques secondes plus tard, ce champ de bataille avait laissé place à un cratère de plus d'une demi-lieue au milieu d'une forêt dévastée. La fumée s'élevait haut dans les cieux, et se mêlait à la pluie.
Une secousse traversa un palais non loin. Le souffle ne l'avait pas atteint, mais le séisme venait de décrocher un tableau dans l'un de ses longs couloirs. Il tomba droit, et resta en équilibre quelques instants. L'écho de l'impact résonna dans la pénombre du corridor.
Un garçon s'approcha du cadre, à pas lents. Le doux visage sur la peinture bascula en avant et disparut face contre terre.
Le garçon savait. Les premières gouttes de pluie frappèrent les fenêtres.
— Mère...
Ainsi se conclut une lutte acharnée contre la fatalité, qui n'avait permis que de planter les graines de nouvelles tragédies. Mais le terreau dans lequel elles deviendraient bourgeons serait toujours nourri par le plus noble des vœux. Le dernier vœu de Llynel Nefolwyrth.

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