Chapitre 0 - Les promenades du prince (1/6)
Gazette de l'érudit
Extrait 001 : { Je remercie nos nombreux lecteurs pour leur chaleureux accueil. Notre mission, à la Gazette de l'Erudit, est de diffuser au plus grand nombre la culture et la science au travers des articles que nous commandons aux plus grands experts de leur domaine, et qui sauront rendre accessibles ces savoirs qui n'ont jamais eu pour vocation d'être conservés avidement comme le butin d'un dragon. Nous croyons que si tous les lettrés de Deyrneille gagnent à apprendre, c'est finalement Deyrneille qui gagnera de cette entreprise. }
Extrait 002 : { D'où nous vient le « ù » ? Eh bien, je dirais des Six Rois Fondateurs bien sûr. Ils employaient la langue dite du Quimraeg dans leurs échanges, dans l'espoir d'en faire une langue diplomatique que ne s'approprieraient aucun des royaumes, par soucis d'égalité. Et pourtant, puisque le ù se prononce entre le "u" et le "ou", il a fini par être utilisé pour retranscrire certains mots de la langue Himego. La plupart des mots qui emploient cette lettre dans le deyrneillais moderne sont des emprunts à la langue d'Himeguni. Je prends l'exemple du samùrai, mais le tofù parlerait à chacun d'entre nous. Et je vois depuis quelques années le terme fùton apparaître chez la petite bourgeoisie, qui se tourne vers ce mode de literie alternatif. Si nos échanges reprennent avec ce royaume voisin, notre lexique s'étoffera encore. Le reste du temps, le ù se retrouve dans des noms propres, parfois issus directement du Quimraeg, parfois issus d'une sorte de créole entre un patois local et la vieille langue. }
Extrait 003 : { Le Haut-Nitescent est plus vieux encore que Deyrneille. Les Rois Fondateurs y ont séjourné. Nous ne supposons pas que ce hameau se faisait appeler Lucécie il y a deux millénaires de cela, mais son mausolée y était assurément déjà présent. C'est peut-être autour de celui-ci que s'est bâtie cette civilisation. Mais il faudra attendre encore quelques siècles avant que le seigneur Rhaegoriath lance le projet fou de sa grande muraille circulaire. Ce n'est d'ailleurs que son petit-fils qui la verra achevée. On dit que l'enceinte des fortifications était ridiculement vide à l'époque. Lucécie était déjà grande mais le seigneur avait eu raison de prendre une telle marge. Et si on s'est moqué de ses ambitions démesurées, chacun peut voir aujourd'hui que l'anneau est rempli sur ses 10 kilomètres de diamètre. Avec ses 80 000 habitants, Lucécie est la septième ville du royaume ! }
Chapitre 0 – Les promenades du Prince
« Combattant hommes et dragons, le héros aux longs cheveux blonds,
Le guerrier aguerri, dans la bataille se rendit,
D'un coup d'épée, les boucliers ont cédé,
Le feu dans ses yeux, brûle les ténèbres jusqu'aux cieux,
Mais de tous ses ennemis, un seul le vainquit,
Cette armure trop serrée, l'empêche de respirer !
Si vous voulez survivre à la bataille, allez chez Jabernaille !
Jabernaille, ses épaulettes, ses casques, et ses côtes de maille,
C'est peu cher, venez donc y faire affaire,
Des ristournes en pagaille, venez chez Jabernaiiille ! »
Des applaudissements épars se firent entendre dans une rue fréquentée. Le barde Jacqueberd saluait aimablement les vieillards qui avaient daigné l'écouter. Sa publicité de mauvais goût parodiait grossièrement les chants épiques qui louaient les héros légendaires de Deyrneille.
Ce royaume puisait sa force dans une de ces légendes. Une légende qui retentissait encore sur tout le continent. Il s'agissait bien évidemment d'un récit héroïque. Le récit du plus grand des héros. Celui que l'on appelait le héros de toute prophétie.
Un homme capable de se mouvoir dans l'espace comme aucun autre, toujours accompagné de sa fidèle dulcinée, et qui s'entourait de nouveaux compagnons après chacune de ses péripéties. Il y en avait pourtant d'autres des humains comme lui, des histoires comme la sienne. Mais un seul instant fit de lui le symbole d'un pays entier.
Pour sauver l'amour de sa vie d'un destin déjà gravé dans l'Histoire, il déjoua le temps comme il déjouait l'espace jusqu'alors. Spectateur du dernier souffle de sa plus loyale alliée, il transcenda son humanité et fit revenir le monde quelques minutes en arrière. Une perturbation qui se fit ressentir dans le monde entier, engendrant l'incompréhension de tout être vivant. Quand la panique prit fin, la rumeur avait déjà commencé à se répandre.
L'Amour. L'Amour qui avait rompu le cours inexorable des choses. L'Amour qui avait fait d'un homme le Maître du Temps. Cet amour poussa les Hommes à se lever contre les maux de leur époque, et ce fut ce même sentiment qui nourrit quelques siècles après ce miracle une révolution sans précédent dans le royaume, et porta sur le trône un nouveau roi, frère cadet de son prédécesseur. Le souverain lança une série de réformes qui engendrèrent une ère de paix, bien qu'elle ne fut pas au goût de tous.
En cinquante ans, ces réformes ont porté leurs fruits dans bien des villages, bien des comtés. Ceux-ci incluent bien évidemment cette grande cité qu'est Lucécie.
-1-
Les roues d'un carrosse foulaient les pavés de la charmante rue où s'égosillait le barde. Un jeune homme l'observait silencieusement depuis l'intérieur, puis croisa les bras d'indignation.
Pathétique, pensait-il. Ce n'est pas ça un ménestrel. Il ne chante que pour vivre. Il faut vivre pour chanter. Ce boueux fait le bienheureux pour qu'on lui donne le sou et qu'il puisse continuer de subsister dans sa crasse un jour de plus. J'exècre tous ceux qui ridiculisent ma passion.
Véritable prodige de la musique, le garçon d'à peine 16 ans maniait bien des instruments, et ce, à la perfection. Ses cheveux châtains couvraient sa nuque, et ses yeux verts scrutaient l'extérieur avec dédain. Ce jeune homme, c'était moi.
Je détournai le regard tandis que les chevaux continuaient leur route, me menant à ma demeure, qui se trouvait dans les hauteurs au nord de la cité. Des fortifications entouraient les larges jardins d'un domaine. Au bout d'une grande allée, le palais de blanc et d'or dominait tout Lucécie, lui-même dominé par un immense rocher accolé à sa façade septentrionale, pareil à une vague de pierre.
Mes bottes touchaient à nouveau le sol, le chauffeur me salua aimablement et reprit la route. Derrière moi s'étendait en contrebas de la colline tout Lucécie, dont les habitations avaient proliféré autour des anciennes fortifications, mais les grandes étendues forestières qui entouraient le chef-lieu du duché ne permettaient pas une expansion rapide de sa démographie. D'un seul coup d'œil, on pouvait comprendre que la paix avait rendu ces murailles superflues. Les habitants défilaient comme des fourmis d'un point à un autre, préparant la fête des mille lumières qui accueillerait comme chaque année toute la plèbe du duché, venant assister aux festivités, ainsi qu'au spectacle lumineux dont le Mage de la Cour Ducale, Archibold Von Schweizig, détenait le secret.
Dans l'allée principale du palais que je venais d'atteindre, le Duc de Lucécie avançait d'un pas vif vers le cortège qui l'attendait. Il se rendait chez son frère : le Roi.
Son plus fidèle conseiller occuperait sa fonction durant toute sa visite à la capitale. Ses enfants n'étaient pas encore en âge de pouvoir le remplacer. Et c'était tant mieux, car je ne pouvais déjà plus supporter mes responsabilités actuelles.
J'aurais mieux aimé être ménestrel.
Il était encore tôt dans la matinée, mais je me rendais déjà à pas lents vers mon premier cours de la journée. L'éducation d'un prince prend du temps. Elle prenait mon précieux temps.
L'apprentissage de la musique en faisait partie, mais dans une bien moindre mesure...
Alors que le soleil d'été brillait encore intensément, ma journée prit fin. Je ruminais toujours mon insatisfaction après dîner. Tous les nobles de haute extraction passaient leurs enfances à étudier pour pouvoir consacrer le reste de leurs vies aux professions les plus nobles. Et que dire d'un prince destiné à être duc ? Sans compter que j'étais le cinquième prince de sang du royaume dans l'ordre de succession, et qu'en cas de grand malheur je pouvais me retrouver couronné.
Mon corps svelte s'élançait sous mes nobles atours alors que je m'empressais de rejoindre le havre de paix qui se trouvait derrière la porte de ma chambre. La pâleur de ma peau et la musculature indiscernable qui me caractérisait trahissaient mon rang. J'étais pourtant grand et d'une composition suffisamment robuste, ce qui, après mûre réflexion, était aussi préférable pour un prince. Pourtant, je n'avais pas le moindre intérêt pour cet avenir auquel je me préparais.
Une fois dans mes appartements, je m'avachis sur mon lit en soupirant, mais ce moment de répit tourna court quand la porte vers le monde extérieur s'ouvrit. Mes élucubrations furent interrompues par l'arrivée d'Ernest, mon majordome, qui n'osait prendre la parole. Sa petite moustache grisonnante s'agita quand il se fut décidé.
— Mon Prince, je me dois de vous rappeler que demain il vous faudra rencontrer le baron de Sendeuil quand les cloches sonneront 7 heures.
D'un hochement de tête, je lui fis comprendre que j'avais effectivement oublié, et que l'idée de me lever si tôt pour rencontrer ces gens ne m'était guère alléchante.
Il me laissa enfin tranquille. Je pouvais à présent profiter du calme de la nuit tombante.
Toutes les pièces du palais dans lequel j'avais grandi étaient illuminées par de simples cierges, que ce soit sur des bougeoirs, des candélabres ou des lustres. Pourtant, chaque chambre et chaque corridor étaient plus éclairés encore qu'en plein jour. Ceci était dû à la flamme blanchâtre qui luisait sur toutes les mèches. On les appelait flammes de lait. C'était un enchantement que proposait certains mages. Cela demandait très peu d'entretien, et le confort de cet éclairage était indispensable pour tous ceux qui avaient les moyens de se le payer. L'enchantement d'albeflième était une de ces magies qui s'étaient imposées dans beaucoup de demeures au cours de ces cinquante dernières années.
Mes instruments de musique étaient exposés dans une large vitrine en bois ciré comme le reste du mobilier de ma chambre. Je m'approchai pour en sortir ma lyre. Ce petit joyau d'or incrusté de pierres précieuses avait la particularité d'être asymétrique, et sa courbure d'or rappelait la silhouette d'un cygne. J'ouvris la double-porte qui menait à ce crépuscule mourant.
Sur mon charmant balcon, les accords que je jouais s'envolaient toujours au gré de la brise, c'était là ma récompense pour avoir survécu un jour de plus.
Il faisait aussi chaud qu'hier, et ça n'allait pas s'arranger. La saison ne faisait que commencer. Le ciel se remplissait bien assez tôt d'innombrables étoiles. Bien tristement, la ville la plus éclairée du royaume m'empêchait de toutes les apercevoir. Le Haut-Nitescent était la colline centrale de la cité aux fortifications circulaires. C'était aussi le quartier dit de la « vieille ville ». Sur ses hauteurs aurait lieu notre festival annuel.
Mon regard se perdit vers le sommet lointain qui semblait percer le ciel étoilé. Le piton grenat était le plus haut sommet des environs, bien que hors de notre comté. C'était le point culminant du mont Azulith, un relief isolé dans une région boisée et plate où l'agriculture était l'activité principale.
Perché au deuxième étage de ce palais, je pouvais hélas encore voir une poignée de nobles s'éloigner du Palais. Une de ces insupportables demoiselles me faisait discrètement signe depuis la grande allée, en se trémoussant. Ses longs cheveux verts opaline s'agitaient sous la brise du soir.
Je m'efforçai de sourire. La courtoisie m'était toujours aussi douloureuse.
Je pouvais l'imaginer glousser sans nul mal, qu'elle ait pu voir mon rictus ou non.
Répugnant.
Les gens comme elle me mettaient hors de moi. Ce n'était pas une cour, mais une troupe de foire. Tous ces courtisans m'exaspéraient. Je désignais par ce mot tous les bourgeois, aristocrates, et petits nobles qui tournaient autour du Palais comme des mouches dans l'espoir de se rapprocher de la lumière du pouvoir de la famille royale. Cela dit, il n'était pas coutume dans notre duché d'avoir des sédentaires. Par sédentaire, on désignait les personnes de haut rang qui vivaient dans les demeures des régnants pour quelques mois voire quelques décennies. En Lucécie, on préférait recevoir des visites ponctuelles plutôt que de cohabiter avec une cinquantaine de nobles comme c'était le cas autrefois, ou dans d'autres régions. Je n'aurais pas pu supporter un tel quotidien.
Je soupirai une fois de plus. Telle était la vie du prince Lucéard de Lucécie.
Un croassement interrompit la complainte que j'adressais à la lune.
Le charognard surgit de l'obscurité et s'empara de mon instrument, sans que je n'aie le réflexe de le lui arracher.
— Reviens là, rat à plumes ! Rends-moi ça !
Le volatile avait été alarmé par mon cri, bien qu'étouffé, et y répondit, lâchant ma précieuse lyre derrière les remparts qui entouraient le palais et ses jardins.
Je me hissai au bord du balcon pour apercevoir la trajectoire de l'objet. Il était bel et bien tombé en dehors des murs.
Je n'aimais guère m'aventurer à l'extérieur... Cela dit...
Personne ne touche à mes instruments.
Je quittai ma chambre en silence.
Je refuse que ma lyre passe la nuit dehors, dans l'humidité et le froid. Mais il ne faut pas non plus que je sois repéré, ces ignares ne comprendraient pas.
Je haussai les épaules d'un air hautain.
Mon excursion s'annonçait vaine, mais les ronflements d'un garde se firent la fanfare du succès qu'était cette opération. Ce dernier protégeait l'entrée même de l'enceinte du palais. C'était d'une certaine façon inquiétant, mais je m'en réjouissais.
Mon visage affichait une satisfaction mal placée. Mais cette expression s'évanouit aussitôt que je me rendis à l'évidence. J'allais devoir inspecter cette végétation disgracieuse.
Fouiller des buissons est une tâche pour l'un de ces jardiniers terreux. Mais s'il le faut, je toucherai ces feuilles pitoyables une par une pour retrouver ma douce lyre.
— La voici ! me murmurai-je à moi-même.
Un bruissement dans le bosquet de l'autre côté de la route me fit sursauter.
— Stupides animaux, pensai-je à haute voix, le regard dédaigneux.
— Qu'est-ce tu dis, toi ? répondit le buisson avec une lassitude empreinte d'agacement.
Ce ton gras n'avait rien de rassurant... Sans pour autant être intimidant, cela dit. Une seconde voix, d'un homme plus jeune cette fois, vint indisposer mes tympans.
— Eh, regarde ses sapes, on est bien tombés, faut croire !
— T'es sérieux ? Mais ça m'a l'air d'être lui en plus !
Les rustres qui me reluquaient semblaient s'enthousiasmer de leur trouvaille. Leurs silhouettes se dégagèrent bien assez tôt de la végétation. Celui à la voix braillarde n'était pas si grand que ça, mais assez volumineux. L'autre était déjà plus imposant, mais la première impression que j'avais eu de lui m'avait contraint de le considérer comme un idiot fini.
Je serrai ma lyre contre moi. Je n'avais jamais vu d'orcs de ma vie. Néanmoins, quand je pus me rendre compte qu'il ne s'agissait que d'humains, la peur me paralysait toujours.
— Cette route est privée, vous ne pouvez pas rôder autour du palais comme ça.
Je niais presque la teneur de la situation. Leurs paroles étaient pourtant claires. Dans le duché le plus paisible du royaume, un drame allait frapper le prince.
L'un d'eux s'approcha.
— Tu vas faire un gros dodo, gamin.
Il sembla attraper quelque chose qu'il portait à la ceinture, et je reculai d'un pas.
— Ne m'approchez pas ! GAA-
Mon cri n'aboutit pas. Toutes mes forces m'abandonnèrent aussitôt, sans que j'ai pu réaliser ce qui venait de m'arriver. Je sentis ma conscience s'évanouir, mon corps se laisser choir contre le sol.

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