Chapitre 2 - Enlevée

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Gazette de l'érudit

Extrait 007 : { Les réformes de 1638 viennent de fêter leurs cinquante ans. On ne dira jamais assez à quel point elles ont changé Deyrneille. Ou plutôt, à quel point elles changeront notre royaume. Je ne serais pas étonné qu'on s'en souvienne même au prochain millénaire comme l'événement le plus crucial du nôtre. (Si tant est qu'un prochain souverain ne fasse pas marche arrière.) De mon point de vue de politologue, j'estime que la réforme des territoires majeurs est la plus emblématique. Un choix qui en dit long sur la politique de l'ancien roi. Des baronnies qui forment un comté, des comtés qui forment un duché, des duchés qui forment un royaume. Une organisation simplifiée qui, à l'exception du cas des marquis, limite l'accession à la haute-noblesse en ce qu'elle n'inclut plus que les régnants de ces territoires majeurs. Mais ce qui en fait la réforme qui impacte le plus nos vies est la nouvelle répartition des pouvoirs, et je pense notamment aux duchés, qui sont bien plus indépendants que dans l'ancien régime, car oui, on peut désormais parler d'ancien régime. La décentralisation des institutions va profondément marquer nos terres, au risque même de fracturer notre royaume. }

Extrait 008 : { Quand on parle de hors-la-loi dans un cadre officiel, ce terme ne désigne que les humains vivant à l'écart de la société pour mieux agir illégalement. Ils établissent leurs communautés dans des endroits difficiles d'accès, loin de toute civilisation. La plupart de ceux qui choisissent ce style de vie sont des criminels en cavale. On n'appelle bandit de grands chemins que ceux qui se spécialisent dans les guet-apens sur les voies carrossables. La plupart de ces groupements vivent en autarcie, ils pêchent, chassent, et récoltent. Et parmi eux, il y en a qui ne pillent que les autres groupes de malfrats pour obtenir ce qui leur manque. Pour les autorités et les hors-la-loi, on qualifie ces groupes de « loups blancs ». }

Extrait 009 : { Les demeures de régnants construites ce dernier siècle ne sont plus systématiquement des forteresses. La paix durable du royaume commence à l'âge d'or de l'empire Deyrneillais, il y a deux siècles de cela. Et les derniers conflits armés à l'intérieur du territoire remontent à il y a trois siècles, avec la reconquête de Brenin. Chacun a oublié ce que signifiaient ces hautes murailles. Dans les régions les plus paisibles, il n'y a pratiquement plus de fortifications d'ailleurs. Parfois, le travail de la garde compense les faiblesses de l'architecture. Mais ce que la haute-noblesse craint le plus sont les assauts magiques. À l'exception de ceux qui boudent les pouvoirs occultes, les régnants font lever des barrières de protection de toutes sortes. Ils font de leur domaine un espace inviolable par certains types de pouvoirs. Et pourtant, je suis certain que cette insouciance causée par ces siècles de paix sera la brèche par laquelle s'engouffreront les ténèbres d'une époque funeste. }



Chapitre 2 – Enlevée



-1-

Je marchais lentement. Les personnes réunies dans la pièce se reculèrent pour me laisser passer, mettant fin à leurs discussions. Sur la table de chevet à gauche du lit de ma sœur, tout était éparpillé. Sa flûte-double s'était retrouvée par terre, elle n'avait pas pu l'attraper à temps. C'était ce que suggérait cette scène bien trop difficile à regarder.

À quelques centimètres de mes chaussures, je pouvais apercevoir une trace que j'identifiai bien assez vite comme étant du sang.

Un des gardes s'approcha de moi pour me sommer de ne pas rester sur cette scène de crime, mais s'interrompit en voyant le regard noir que je lançais en direction du sol.

— Messieurs, entendis-je derrière moi, je vous ordonne de disposer pour le moment.

Tous, à l'exception de l'inquisiteur, quittèrent les lieux sur l'ordre du Duc qui venait de me rejoindre.

Je tenais fermement la flûte-double entre mes doigts et resserrai ma poigne, ainsi que ma mâchoire.

— Lucéard... Ce comportement n'est pas digne d'un prince. Il n'y a rien que nous puissions faire pour le moment. L'enquête a été confiée aux meilleurs. Tu as d'autres choses à faire, mon fils.

Le regard de mon père était plus sévère que jamais, et son ton, plus incisif. Mais ce n'était pas contre moi qu'il dirigeait toute cette haine.

— Je n'irai nulle part...

Je lui fis face, furieux.

— Pourquoi avez-vous tenté de me cacher son enlèvement ?! Je devrais être le premier au courant !

— Silence !

Le cri de mon père avait fait sursauter les deux personnes présentes. L'inquisiteur se faisait petit et espérait de tout son être pouvoir se fondre dans le décor.

— J'ai fait ça pour ton bien, grimaça le duc. Je voulais à tout prix éviter que tu aies la même attitude irresponsable que ta sœur, qui, après ta disparition, s'est mise à vouloir te chercher elle-même. Elle est allée jusqu'à se déguiser pour pouvoir quitter le palais dans le but de rassembler des gens pour son enquête.

La tenue qu'elle portait hier...c'était pour ça ?

— Alors sois raisonnable, et prends ton mal en patience.

— Tant que je ne la saurais pas en sécurité, je ne resterai pas les bras croisés !

Ce cri du cœur non plus ne me ressemblait pas. Le moment était mal choisi pour faire monter le ton. Mon père y répondit, plus impitoyable que jamais.

— Oh non, tu ne resteras pas les bras croisés, je peux te l'assurer ! Je veux te voir immédiatement dans mon bureau pour que tu me racontes l'entière vérité sur ta disparition ! Peut-être que si tu l'avais fait plus tôt, ta sœur serait encore là !

La mâchoire de l'inquisiteur se décrocha. Les paroles du Duc étaient d'autant plus terribles qu'il avait raison. Après quelques instants de stupeur, sans un mot, je me précipitai en dehors de la pièce. Une fois sorti de son champ de vision, mon père comprit qu'il était allé trop loin.

En moins de temps qu'il n'en faut, j'étais revenu dans ma chambre. Je faisais dos à la porte close.

De ma faute... ?

Je m'assis sur mon lit, déboussolé.

Mon majordome me rejoignit, sans que je ne l'entende entrer. Son flegme total ne permettait pas de déceler d'empathie sur son visage.

— Monsieur... Je suis navré pour votre sœur.

Je ne pouvais pas deviner ce qu'il ressentait, mais je n'étais pas prêt à entendre de telles choses.

— Il vous faut malgré tout manger. Tous les moyens ont été mis en œuvre pour la retrouver. Je vous prie de garder votre sang-froid, monsieur. Elle reviendra, je puis vous l'assurer.

Se courbant plus que nécessaire pour montrer sa sympathie, il mettait un point d'honneur à me rassurer.

— Mademoiselle Nojùcénie est pleine de ressources, vous ne croyez pas ? Je pense qu'elle aurait de la peine si en rentrant elle vous voyait le ventre vide.

L'œil qu'il ne cachait pas derrière un monocle me fixait avec complicité. Je ne me souvenais pourtant pas avoir été agréable avec ce vieil homme une seule fois dans toute ma vie.

— Sortez, je vous prie, lui répondis-je sèchement, sans même le regarder.

— Mon Prince.

Sur cette dernière courbette, il tira sa révérence. Il ne semblait avoir aucun ressentiment envers moi. J'étais à présent seul.

Elle était prête à partir à ma recherche dès le jour où j'ai disparu... Elle n'aurait pas pu avoir ces deux tenues prêtes à temps si elle ne s'était pas décidée juste après l'annonce de ma disparition...

Diverses pensées animaient mon esprit encore confus. Mes émotions faisaient rage en moi, mais une d'entre elles finit par prendre le dessus.

Mon regard brillant fixait mes mains tremblantes.

Elle a fait tout ça... Et moi... Et moi... !

J'avais enfin ma réponse.

...Je suis un idiot !

D'un bond, je me levai. Ma détresse ne devait pas me ralentir. Désormais, la seule chose qui comptait pour moi était d'être à sa hauteur.

La sécurité autour de ma chambre était plus renforcée que jamais. Ma seule issue était de descendre par le balcon.

J'eus à peine ouvert les portes que je vis à mes pieds une lettre. Je la pris pour la lire. Mon cœur battait à tout rompre.

« Si tu veux revoir ta petite sœur en vie, retrouve notre base d'où tu t'es enfui et fais toi capturer, nous la relâcherons en contrepartie. Sauf évidemment si tu ne viens pas seul et que tu préviens qui que ce soit de l'existence de notre planque. Dans ce cas, tu pourras abandonner tout espoir de la retrouver vivante un jour. Nous t'attendons. »

Il y avait au verso une carte maladroitement dessinée, dont certains détails étaient particulièrement superflus. L'écriture, par contre, était bien trop soignée pour être celle d'un bandit illettré.

Pour qui me prennent-ils ?! Qui tomberait dans un piège aussi flagrant ?!

Je regardais sévèrement ce bout de papier. Quelques secondes passèrent.

Je n'ai pas le choix, j'arrive. Quitte à sauter pieds joints dans ce traquenard, je te sauverai, Nojù !

Quelques minutes plus tard, un jeune homme monta dans un carrosse. Ces véhicules étaient toujours conduits par des chauffeurs de renom. Quand le mien se retourna, il ne vit qu'une capuche baissée et une bourse remplie.

— Amenez-moi au nord de la montagne d'Azulith, je vous prie.

— Bien, monsieur. Nous partons.

Il n'y avait pas une seconde à perdre. Elle était retenue là-bas. Je replongeai dans le plus grand des périls, je n'avais pas le droit à l'erreur.

Je sortis un carnet de notes extraites de mon grimoire. J'avais oublié ce dernier dans ma chambre, mais j'avais pris le soin de résumer les points importants de ce mystérieux ouvrage ainsi que mes observations lors de notre virée sur le terrain de la garde. Je scrutais avec attention toutes ces informations, jusqu'à m'en rendre malade. Je le savais au plus profond de moi : bien qu'il fût court, cet entraînement à la magie d'avant-hier allait être décisif.

Sans avoir pu trouver le sommeil, j'arrivai à l'aube devant le village caché. Il fallait traverser une portion de forêt sans route pour s'y rendre. La végétation dissimulait cet endroit adossé à la haute montagne.

J'atteignis enfin la cabane, qui avait été superficiellement réparée. À mon grand soulagement, il ne semblait pas y avoir de gardes ici. Chacun vaquait à ses occupations dans le village, comme si celui-ci n'avait pas à craindre d'être attaqué. Quelques personnes m'aperçurent, elles ne ressemblaient en rien à des hors-la-loi pour la plupart.

Je m'approchai de la tour. C'était la destination indiquée dans la lettre. Ce sombre bâtiment s'élevait parallèle à la falaise qui dominait ce hameau, et plus de vingt mètres au-dessus de moi, une porte à l'arrière de la tour donnait sur une passerelle qui se faisait le seul accès au sommet de ce relief.

Ils n'avaient aucune raison de croire que je me présenterai aussi tôt. Cela n'en restait pas moins suicidaire. Mais Nojù devait être à l'intérieur. Et c'est cette idée qui me poussa à pénétrer dans cet étrange bâtiment.


-2-

Lyre en main, j'ouvris les deux grandes portes pour accéder au rez-de-chaussée.

C'était aussi vaste que la vue extérieure le suggérait.. De nombreux piliers soutenaient le hall d'entrée. Des pièces avaient été aménagées par ces bandits à gauche comme à droite. Ils devaient avoir basé leur repaire sur ce vestige grisâtre du passé. Les escaliers étaient au fond, et au nombre de deux. Ils laissaient penser qu'un seul d'entre eux menait au bon endroit.

Mais devant ces marches, une paire de malfrats discutait. Leurs voix résonnaient jusqu'à moi. Ils finirent par me remarquer, et se tournèrent dans ma direction.

— Eh, toi là, pourquoi on t'a laissé entrer, hein?

Celui-ci était assez svelte, mais sa musculature était parfaitement taillée à y regarder de plus près. Il donnait l'impression de grimacer autant que possible pour intimider quiconque lui adressait la parole. Le reste du temps, ses traits fins devaient lui conférer beaucoup de succès auprès de la gent féminine. Ce qu'il avait de plus impressionnant en réalité restait le marteau de guerre aux proportions démesurées sur lequel il était assis. Au bout du long manche se trouvait un immense bloc de pierre serti de métal. Un humain normal ne pouvait pas soulever une telle chose. La force de cet individu devait être au-delà de l'imaginable. Cela dit, son propriétaire n'avait pas l'air très malin.

Le second paraissait légèrement plus âgé, il ne devait qu'à peine avoir la trentaine, mais rien d'autre n'expliquait sa calvitie naissante. Sa barbe était particulièrement mal taillée, tout comme ses sourcils étaient ébouriffés. Il était plutôt enrobé et portait un étrange masque autour du cou composé de binocles métalliques et d'un épais tissu. Il avait aussi un bouclier dans le dos, et un petit fourreau à la ceinture. Son calme était plus inquiétant que l'hostilité de son complice. Une certaine sagesse émanait de son regard.

— Non, Frem, rappelle-toi, les deux qui devaient être de garde dehors aujourd'hui ont pas montré signe de vie depuis la poursuite du prince.

Je sentais la menace que ce second individu représentait. Je les avais tous deux déjà vus.

— Oh, alors on rentre comme ça, maintenant ? s'énerva celui qui venait d'être nommé Frem. Bah ça change rien au fond. T'as intérêt à avoir une bonne raison, mec !

Celui-là débordait de confiance en lui, et bondit de son arme pour se retrouver les deux pieds au sol. Il empoigna le marteau par son manche.

Je restais immobile. Je me plongeais dans chacun de leurs regards. Mon cœur battait furieusement sous mes vêtements.

Ce n'était pas un choix évident, mais je décidai de laisser tomber ma capuche en arrière pour leur révéler un visage impitoyable.

— Baldus, mate ça ! C'est le gars qu'on a enlevé y a quelques jours, c'est chaud !

Il était le seul surpris par cette révélation.

— C'est le prince, abruti ! le réprimanda Baldus.

Sur ces mots, il releva les mains au niveau de sa ceinture, et me perça du regard.

— Tu viens pour te rendre, n'est-ce pas ?

Sans attendre ma réponse, celui qu'il appelait Frem empoigna son marteau comme s'il possédait une force herculéenne, ou plutôt, comme s'il pesait trois fois rien.

— À cause de ce mec, Clotaire et Njülgg sont sûrement morts à l'heure qu'il est, on va pas se contenter de le laisser passer comme ça !

Ses cris haineux n'influençaient pas Baldus, qui gardait une attitude posée.

— Le chef le veut en vie. Même pire, l'ordre vient du Grand chef. On doit juste le capturer si on veut pas avoir d'embrouilles !

Il n'en fallait pas plus pour que Frem bouillonne de rage. Il se tourna vers moi, grimaçant de tous ses muscles.

— Et puis quoi encore ?! Je vais le frapper si fort qu'on pourra le livrer au grand chef en le faisant glisser sous la porte de sa chambre !

Il brandit son arme disproportionnée dans ma direction pour m'intimider. Il était prêt à m'attaquer. Je restais sur mes gardes. Comment pouvais-je faire face à un tel adversaire ?

Le bandit ne bougeait ni ne criait plus. Après quelques instants, il s'écroula au sol lentement, inconscient. Un filet de bave accompagnait son regard vide.

— T'es vraiment qu'un guignol... soupira Baldus.

Le mystérieux personnage regardait avec dédain son partenaire. C'était lui qui l'avait mis dans un tel état, sans que je n'aie pu voir comment.

— Et maintenant, mon petit prince, tu vas faire un gros roupillon, toi aussi !

— Attendez ! Je me rends ! Emmenez-moi à votre chef !

Je levai les deux mains pour montrer mes intentions. Mes yeux n'indiquaient pourtant pas l'intention de me laisser faire.

Il vaut mieux éviter le combat autant que possible. Je ne suis qu'un novice, et ce serait préférable que je conserve l'effet de surprise concernant ma magie. Il me suffit d'attendre le bon moment pour frapper.

On se regardait l'un l'autre en chiens de faïence. Il savait qu'il fallait rester prudent, et de mon côté, je ne pouvais pas cacher mon hostilité.

— Quelle magouille tu m'fais là ? Tu t'échapperas pas une deuxième fois. Je prendrai aucun risque, alors dors !

Il abaissa lentement sa main droite. Je ne savais pas encore comment il s'y prenait pour faire tomber inconscient ses adversaires, mais le danger était trop grand, je fus contraint de révéler ma lyre.

Rien à faire, je ne peux pas me laisser endormir. Je perdrai toute emprise sur la situation. Tant pis !

— AUXILIA EIUS !

Sur cette incantation, le combat débuta.

Aussitôt que son regard fut braqué sur moi, je créai le sort de protection d'un accord sur les cordes de la lyre. Je vis rebondir quatre dards munis de petits réservoirs en verre. Je l'avais pourtant à peine vu bouger.

Il suffirait sans doute que le liquide contenu puisse parvenir à mon sang pour que je m'endorme. Autrement dit, je ne peux pas me permettre de me faire toucher par l'un de ces projectiles.

De l'autre côté de la barrière magique, à une dizaine de mètres, les lèvres de cet inquiétant personnage se retroussaient. Il semblait satisfait.

— C'est quoi ça ? De la magie ? Pas mal le prince, tu cachais bien ton jeu ! Mais ça se voit direct que t'es qu'un bleu !

Mon bouclier allait se dissiper d'une seconde à l'autre. Si la durée minimale du bouclier était de trois secondes, je ne pouvais pas le maintenir plus de huit.

Il ne fallait pas que je lui laisse une seule ouverture. Je regardai à gauche et à droite.

Quand le verre de ce sort ne semblait plus être palpable, je bondis derrière une des colonnes.

— Te cacher te servira à que dalle ! s'amusa Baldus.

Adossé contre la pierre, je sentais mon cœur battre contre ma poitrine.

C'est le moment de réfléchir. S'il n'est pas trop bête, il saura bien assez vite quand mon bouclier devrait disparaître. Il ne lui faut qu'une petite seconde pour envoyer ces stupides dards. Si je reste dans son champ de vision, je suis fichu !

— Tu as peur ? Tu veux que je te chante une berceuse ?

Il rit grassement après sa remarque.

Je ne peux pas lui laisser l'initiative dans ce combat, je dois en finir au plus vite !

Sous ses yeux, je surgis en courant dans sa direction.

— AUXILIA EIUS !

Il venait de tirer les projectiles qu'il avait entre les doigts, mais ceux-ci ricochèrent aussitôt devant lui. L'Auxilia était autour de lui.

— Tu as utilisé ton sort sur moi ? À quoi bon ? J'ai autant de projectiles qu'il m'en faut !

Grimoire de la magie musicale page 83 : de l'emploi du sort auxilia sur une ou plusieurs cibles. Le bouclier se brise plus facilement de l'intérieur, et la force du sort dépend alors de la résistance magique de la cible. Ce bandit n'utilise apparemment pas de magie, et même si le sort devait être le plus faible possible, de simples dards ne pourront jamais le traverser.

Le bouclier se dissipa plus tôt qu'il ne l'avait prévu.

Maintenant !

— LAMINA EIUS !

Je frappai vigoureusement les cordes de la lyre, et la lame de lumière apparut.

Les sorts basiques de la magie musicale durent un minimum de trois secondes s'ils ne sont pas détruits, mais deux sorts ne peuvent coexister. Ceci dit, avec le bon timing, je peux bloquer les mouvements d'un adversaire avec le bouclier, et enchaîner avec la lame !

Cette tactique lui laissait peu de temps pour réagir. Il n'eut pas le loisir de contre-attaquer. Mais la distance que je maintenais entre nous ne jouait pas à mon avantage, et l'homme esquiva, bien que ce fut de justesse.

Je restais un moment immobile, ne m'attendant pas à une telle vélocité de sa part. J'avais bien sûr l'intention de limiter l'usage de mon mana, mais je ne pouvais plus m'empêcher de penser qu'un sort Magna m'aurait permis d'en finir à coup sûr. J'avais été négligent. Et n'ayant pas l'habitude de combattre, j'en oubliai de me replier.

— Ah, je suis vraiment pas en grande forme, moi ! soupira mon adversaire, sans pour autant se sentir menacé.

Oh misère !

— AUXILIA EIUS !

Je fis apparaître devant moi un nouveau bouclier. Les auxilia pouvaient aussi être lancés dans le vide. Ils demandaient alors bien plus de concentration pour être placés avec précision, coûtaient certainement plus de mana, et étaient très peu résistants. Mais son prochain tir fut vain, et je pouvais m'enfuir librement, aussi longtemps que le sort restait entre lui et moi.

Je m'échappai aussi vite que je le pouvais en direction d'une des colonnes, reprenant mes distances par la même occasion, mais l'homme lançait déjà la prochaine salve. Ma magie ne pouvait hélas pas compenser la faiblesse de mon corps élevé dans le confort et la facilité, et mes capacités physiques étaient plus que limitées.

La respiration lourde, je regardais en direction de mon bras, une fine trace rouge s'y était étendue, et la légère douleur suffit à me faire tressaillir.

Je me laissai glisser le long du pilier. Tout devenait flou.

Déjà...que je n'ai pas trouvé le sommeil cette nuit...

La fatigue montait rapidement en moi, je n'avais pourtant été qu'effleuré. J'entendais une grosse voix de l'autre côté de la colonne.

— Haha. Ooh ! C'est déjà fini ?! Faut croire que tu voulais vraiment te rendre, en fait ! Quand je raconterai à la nouvelle petite prisonnière cette histoire, je suis sûr que ça la fera beaucoup rire.

Il espaçait ses phrases d'un rire gras et irrégulier, et se mit à avancer vers moi.

— Elle est toute mignonne, mais j'crois pas qu'tu seras envoyé dans la même cellule qu'elle, dommage !

— ...Tu parles...de ma sœur, n'est ce pas ? grognai-je en me relevant péniblement.

Ce malfrat avait ressenti la colère dans ma voix, ce qui semblait le combler de satisfaction, une fois de plus.

— Ta sœur ?! Voyez-vous ça ? Quelle coïncidence ! Se pourrait-il que tu sois venu pour elle ? ...Te fais pas d'illusions, tu la reverras pas. Pour toi, gamin, c'est l'heure d'aller se coucher !

— ANGUEM IRIDIS !

Le ruban aux couleurs de l'arc-en-ciel était encore dominé par le rose, il surgit de derrière ma cachette pour frapper mon adversaire. Baldus l'évita sans difficulté, mais le sort revint sur lui, le forçant à dégainer le mystérieux bouclier qu'il portait sur son dos. Il para sans avoir à forcer.

— Sans me voir, ta précision est amoindrie, c'est pour ça que tu retiens tes coups ?

Mon sort ne pouvait pas être suffisamment puissant dans cette situation. Mais je devinais aisément qu'il cherchait juste à me faire sortir dans le but de m'achever.

— Bah, reste planqué si ça te chante... Morphée vient te chercher.

L'homme au poison somnifère releva son masque jusqu'au niveau du visage. Ce dernier ne lui couvrait que le nez et la bouche. Il ajouta à cela la paire de binocles métalliques pour protéger ses yeux. Je l'entendis poser son bouclier debout contre le sol. Une fumée pourpre extrêmement dense commençait à se diffuser sur la pierre. Ce que j'avais pris pour un bouclier était en fait une sorte de réservoir. Baldus avait toujours sa main posée sur le sommet de sa drôle d'égide. En réalisant le nouveau danger qui approchait, je me bouchai le nez.

— AUXILIA EIUS !

La barrière de verre magique se formait autour de mon adversaire une fois de plus.

Je courus à travers la pièce, observant l'émanation violette remplir tout le volume de mon sort. Cela ne semblait pas déranger Baldus. Je m'éloignai encore davantage, la sphère de protection continuait de s'emplir de cette atmosphère soporifique jusqu'à devenir opaque.

— Eh oui ! se félicita-t-il. Tu pensais que je portais ce masque juste pour avoir du style, avoue ?! Eh ben c'est le cas ! Mais accessoirement, il me rend insensible à ce gaz de ma création.

Il continuait de rire grassement, appréciant visiblement ma compagnie.

Je n'ai...aucune chance contre lui.

Une partie de moi considérait à présent ma victoire impossible. Mon corps ralentit. Un rire se fit entendre au milieu de la purée de pois.

— Haha.

Des projectiles jaillirent de la boule de fumée que j'avais moi-même engendrée, je ne pouvais pas les éviter.

Je les retirai aussi vite que possible, mais c'était bien trop tard. Le poison parcourait mes veines. L'adrénaline m'avait permis de ne pas m'endormir immédiatement, et pourtant, juste après que ma lyre se soit heurtée au sol, je m'écroulai à mon tour.

— Et voilà ! C'est la fin !

Baldus sortit un couteau, imbibé d'un poison aux reflets violets.

— Du bout d'cette belle dague, je peux rendre ton sommeil si profond et si long que t'hiberneras jusqu'à ce qu'on t'soigne avec l'antidote.

Son bouclier vomissait encore de la fumée inlassablement, alors qu'il le remit dans son dos. Puis il se mit à marcher dans ma direction.

— Fais de beaux rêves, doux prince ! On dirait bien que ta sœur va attendre ta venue indéfiniment !

Il ne savait même pas si je pouvais encore l'entendre, mais sous le masque, son sourire désagréable était retombé.

Sa voix devenait confuse dans ma tête. J'entendais à présent les sons du spectacle lumineux d'il y a deux jours. Mon esprit me laissait fuir dans un songe merveilleux. Tout y était, je pouvais presque sentir l'odeur sucrée qui se dégageait de la mystérieuse machine.

Au milieu de cette cacophonie dissonante, j'entendais une voix, comme un murmure. Cette voix avait déjà produit quelque chose en moi. Aujourd'hui encore, l'entendre réveillait une fureur enfouie. Je pouvais apercevoir son visage souriant. Était-ce la dernière fois ?

— ...C'était ça ton maximum...? soupira mon adversaire.

Je n'entendis même pas ce murmure empli d'amertume.

Baldus se dressait au-dessus de moi, l'air grave.

Ma main s'étira jusqu'à la lyre, comme animée par une volonté propre. Le grattement du métal sur la pierre attira l'attention de mon adversaire. Sans même avoir la force d'ouvrir les yeux ou de soulever la tête, je faisais glisser mon bras, et mes doigts tentaient de reconnaître la forme de la lyre pour mieux pouvoir l'empoigner.

...Je dois la sauver... !

Une toute nouvelle rage me tenait miraculeusement éveillé. Baldus se recula d'un pas, comprenant que j'étais encore conscient. Son visage se décomposa en me voyant rouler sur le côté faiblement. Mes efforts faisaient trembler mon corps entier, ce qui me permettait à peine d'entrouvrir un œil.

— ...Je ne repartirai pas... ! ...Sans Nojù...!

Un frisson parcourut le corps de mon adversaire.

— MAGNA...ANGUEM IRIDIS !

De mes dernières forces, je frappai les cordes de mon instrument. Il s'illumina en laissant apparaître un ruban, bien plus robuste que le premier.

— T'es sérieusement éveillé avec tout ça dans le sang ?! Mais t'es fait en quoi, le prince ?! Hahahaha !

Il était loin d'être déçu de voir le combat se poursuivre pour un ultime assaut.

Le ruban fusa sur lui, sans parvenir à l'inquiéter.

Baldus le para d'un coup de dague qui lacéra mon sort dans la longueur. Sa force et sa vitesse était pratiquement surhumaine.

— Mais c'était ta dernière attaque. La brume va s'emparer de toi.

L'anguem s'était divisé en deux bandes, qui attaquèrent de nouveau, l'une à l'opposé de l'autre.

— Oh, pas mal !

Il put parer la première avec son bouclier et éviter la seconde in extremis.

— ...Mais ça suffira pas, gamin !

Il rencontra mes yeux injectés de sang à la fin de sa réplique.

— Que tu...crois ! AUXILIA EIUS !

Le bouclier magique apparut à nouveau tout autour de lui et s'emplit de gaz soporifique.

— T'es un génie, ma parole, me nargua-t-il. T'écoutais pas ou quoi ? Aussi longtemps que-

Il interrompit son explication en se rendant compte que son masque se desserrait. Il finit par tomber sous ses yeux : le bandeau qui le maintenait contre son visage venait de rompre. Baldus réalisa à ce moment précis qu'il n'avait pas pu totalement esquiver la dernière bande de mon sort.

Quand le masque heurta le sol, le bandit éclata de rire. Son hilarité résonnait dans toute la pièce. Il toussa ensuite à s'en arracher les poumons. Le bouclier s'évanouit dans l'air.

Il avança quelques pas vers moi avant de s'effondrer. Des dards bien différents des précédents lui avaient échappé des mains dans sa chute. Ils roulèrent jusqu'à moi.

Nous étions trois à terre, immobiles au milieu de la fumée qui se dissipait. C'était une scène quelque peu ridicule.

— Haha... Oh bah mince... Mes dards-antidotes... Quelle maladresse...

Son jeu de comédien était d'une pauvreté sidérante.

— Je ne suis pas... Dupe...

Nos voix étaient étouffées car nos visages semblaient être collés contre les pierres du rez-de-chaussée tant nous n'avions plus d'énergie pour bouger.

— Évidemment que non... baragouina-t-il. Après les avoir pris, tu devrais aller vers l'escalier de gauche. ...La tour se sépare en deux parties... Par ce chemin, t'iras dans la salle des monstres... ...Mais t'inquiète, ils sont en cage. Et juste au-dessus...les cachots...

— C-comment pourrais-je vous croire... ? Vous n'êtes qu'un ...bandit... !

Qu'importe mes mots, le fait que je le vouvoyais de nouveau signifiait que ma vigilance s'était affaiblie. Cela ne ressemblait pas à un mensonge.

— Le chef te capturera pas en échange de la liberté de ta sœur... Il vous gardera tous deux.

— Je ne comprends pas... Pourquoi me dire ça... ?

Nos voix faiblissaient à chaque instant.

— Moi aussi...j'ai une petite sœur... Ne la fais pas patienter...plus...longtemps...

Sur ces mots, il s'endormit le sourire aux lèvres.

Sans plus attendre, je plantai à contrecœur ces aiguillons dans mon bras.

Ils n'agirent qu'après quelques secondes, j'avais difficilement réussi à tenir le coup.

En me relevant, je fixais Baldus, qui ronflait aussi bruyamment qu'il ne riait encore il y a peu.

C'était moins une... Mais tout de même, il devait savoir depuis le début que Nojù est ma sœur. Alors pourquoi s'être comporté comme ça... ?

Je m'étirai, l'air perplexe, puis empruntai prudemment les escaliers qui menaient au premier étage.

J'arrive Nojù. J'arrive !

-3-

Derrière la lourde porte se trouvait une pièce dont le plafond culminait à une dizaine de mètres, et où l'on pouvait voir des marches longeant le mur opposé qui devaient mener au deuxième étage. Nojù devait être derrière la porte au bout des escaliers.

Hélas, pour les rejoindre, il fallait passer entre des cages de toutes tailles, posées les unes sur les autres. Chaque cage contenait une espèce de monstre différente. L'un d'entre eux faisait bien cinq fois ma taille. Cette créature démoniaque était étrangement calme. Si pour une raison ou une autre elle parvenait à sortir, je n'espérais même pas en réchapper. Je supposais qu'un enchantement contraignait cette bête à se tenir tranquille. Mais comment était-elle arrivée ici ?

Depuis la porte que je venais de franchir, je pouvais voir le long chemin tracé par les cages qui menait directement à l'autre bout de la pièce. Deux hommes jouaient aux cartes sur une toute petite table en dessous des escaliers. Ils étaient grands et musclés, le crâne luisant. La table paraissait basse par rapport à leur corpulence, et les cartes semblaient bien petites entre leurs doigts boudinés. Ce n'était pourtant pas des géants. Ils ne devaient faire qu'une ou deux têtes de plus que moi.

Derrière eux se prélassait une minuscule vieille dame sur un large coussin. Le chignon qui coiffait son visage rond était plus volumineux encore que son crâne. Elle fumait sa pipe paisiblement. Ces trois-là avaient vraiment de drôles de têtes.

En adéquation avec leur apparence, leurs voix me paraissaient particulièrement idiotes.

— Mamie, regarde là-bas, il y a quelqu'un!

Le premier m'avait aperçu. La disposition de la pièce ne m'avait pas permis d'être furtif.

Il parlait lentement et distinctement, comme pour pallier une difficulté de langage. Sa voix était assez aiguë pour m'agacer.

— Mamie, c'est un intrus ?

Le second avait le même problème, si ce n'est que sa voix était ridiculement grave.

La grand-mère caquetait comme une harpie.

— Eheheh ! Duxert, Brakmaa, du calme les enfants. Laissons-le se présenter. Qui es-tu, jeune homme ?

C'est ma chance de passer en douce.

— Bonjour, on m'a laissé passer pour que je vienne récupérer une prisonnière, je repars tout de suite après.

Je me fis violence pour rester courtois.

— Oh, Mamie, c'est un nouveau alors ? s'enthousiasma Duxert.

Je réalisai que sur son crâne rasé deux cœurs avaient été taillés dans sa chevelure dans le même sens que ses étranges sourcils qui ressemblaient naturellement à ce symbole.

— Oh oui, Mamie, un nouveau ! se réjouit Brakmaa.

C'était l'inverse pour le second. Les cœurs étaient à l'envers, et ses sourcils étaient plus épais entre ses yeux, lui donnant l'air triste, là où l'autre pouvait paraître fâché.

La lilliputienne qu'ils appelaient Mamie tirait sur sa pipe en réfléchissant.

— Hmm... Non, les enfants, je ne pense pas. Notre seule prisonnière est la jolie jeune fille que vous avez vu ce matin. ...Il s'agit de ta sœur, n'est-ce pas mon chou ?

Ses yeux plissés s'ouvraient lentement pour montrer un regard assassin, qui jurait froidement avec son ton chaleureux.

Je déglutis en comprenant que mon imposture n'avait pas fait long feu.

Les deux hommes se levèrent.

— Mamie, mais on le laisse vraiment passer alors ? grinça Duxert.

— Mamie, il faudrait qu'il devienne notre prisonnier ! grogna Brakmaa.

Ils sont insupportables.

— Mon bout d'chou, sais-tu pourquoi nos monstres sont gardés en dessous des cachots ? m'interrogea la vieille dame, d'un air arrogant.

Elle se remit sur pied à son tour. Elle ne faisait pas plus de 70 centimètres. Je n'avais jamais vu quelqu'un se tasser autant. On aurait même pu penser qu'elle avait retrouvé la taille de ses trois ans. Son chignon faisait plus d'un tiers de sa hauteur.

Elle s'approchait tranquillement d'un vestibule sous les escaliers. Il y avait là un étroit passage qui devait mener sur le côté droit de la tour, ainsi qu'un levier placé contre le mur.

— Si quelqu'un tente de s'échapper, il lui faut passer par cette salle, mais ce levier condamne toutes les issues, puis, une fois à l'abri à l'intérieur, les cages des monstres s'ouvrent... expliqua-t-elle sans la moindre animosité, comme si elle n'avait d'autre choix que de me renseigner sur les mécanismes de cette pièce.

Par ce préambule désinvolte, elle venait nonchalamment de m'annoncer le sort qu'elle me réservait.

Les deux grands gaillards se joignirent à elle, à l'étroit dans ce petit débarras.

— Et, vois-tu, mon bout d'chou, nous avons l'ordre de ne laisser passer personne. ...Adieu !

Elle abattit froidement le manche du dispositif vers le bas. Trois portes descendirent progressivement, elles étaient faites d'un métal robuste et épais. Le visage des deux hommes avait disparu derrière ce rempart en un instant.

Il était trop tard pour tenter d'ouvrir la porte derrière moi. J'étais totalement désemparé. Ils ne m'avaient pas laissé la moindre chance. Je ne parvenais qu'à regarder autour de moi, sans trouver d'issue. Je réalisai impuissant qu'il y avait une centaine de créatures dans cette pièce.

— Mamie, attends ! Pourquoi on le fait mourir alors que Frem et Baldus l'ont laissé passer ? s'inquiéta Duxert.

— Mamie, c'est vrai ça, et puis, j'ai l'impression d'oublier quelque chose d'important... remarqua Brakmaa.

La grand-mère ronchonnait, elle se fichait éperdument de ce qui pouvait arriver. Les deux têtes de muscles ne semblaient pas aussi sereines. Un des hommes tapa du poing sur sa paume ouverte.

— Mamie... On pourrait le frapper nous-même plutôt ! réalisa Duxert.

— C'est vrai ça, Mamie... Il est tout seul, on peut enfin faire un peu d'exercice ! proposa Brakmaa.

Quelques secondes après le silence qui suivit cet engouement, les portes blindées remontèrent.

La vieillarde impitoyable souffla une fumée aux senteurs fleuries avant de ramener la pipe à son bec.

— Ahlala, décidément, on ne peut rien refuser à des petits jeunes, allez-y donc !

Qu'importe son ton, je savais désormais que cette « Mamie » était en réalité un monstre sans cœur. Je devais mon salut à ces deux brutes.

— Merci mamie ! exultèrent les deux hommes simultanément.

Sans plus tarder, ce duo reprit leur sérieux. Ils mirent un bandeau sur leurs yeux. Un inquiétant motif d'œil se trouvait en son centre. Ils s'avancèrent lentement vers moi après avoir resserré le nœud derrière leurs crânes.

Ils se privent de leur vue ?

La grand-mère posa le doigt sur un interrupteur. Un nouveau mécanisme se mit en route. Les énormes lanternes au-dessus de nos têtes rentrèrent dans le plafond avant de disparaître.

Une fois que la pièce fut plongée dans le noir, les monstres se mirent à hurler, ils retrouvaient leur vigueur.

— Ehehehehe ! Ne nous déçois pas, mon lapin !

Mon lapin ?!

Je ne voyais pas de raison d'être rassuré. Je n'y voyais rien, et les cris monstrueux tout autour de moi étaient terrifiants. Un des monstres luisait seul dans sa cage, ce n'était qu'un amas visqueux où parfois se formait un visage humanoïde. Je décidai de m'en approcher le plus vite possible. Les autres ne devaient pas y voir grand-chose non plus. Et il aurait été dur de se repérer aux sons dans cette cacophonie.

J'ai un très mauvais pressentiment. Mais si je peux rejoindre le prochain étage au plus tôt, je serais sûrement sauvé.

Je sentis alors un violent coup de pied m'éjecter vers le ciel. Je ne réalisais même pas ce qui venait de se passer.

Un second m'écrasa au sol.

J'en avais le souffle coupé. Il n'en fallait pas plus pour vaincre un non-initié comme moi. Ils auraient eu tout le temps de m'achever, mais Duxert et Brakmaa attendaient patiemment que je me relève. J'étais dans l'incompréhension la plus totale.

Comment... ?!

Mon corps n'avait jamais subi pareille violence. Pas tant parce que j'avais été préservé de subir la loi du plus fort du fait de ma haute naissance, mais surtout parce que ceux là maîtrisaient leurs poings et pieds mieux qu'un soldat.

Il me fallut un temps pour réaliser que m'appesantir trop longtemps sur la souffrance et l'inconfort de ces nouvelles sensations me coûterait cher.

Je me souvenais à peu près de la disposition de la salle et me servis de leur négligence pour tenter de fuir. Je me remis sur pied maladroitement avant de courir. Je sentais encore leurs présences derrière moi.

— AUXILIA EIUS !

Je bondis en frappant les cordes de ma lyre. Le bouclier qui chuta avec moi rebondit et m'emmena jusqu'au sommet d'une cage.

Ça a marché !

Cette nouvelle utilisation du sort me faisait gagner un peu de temps, mais je souffrais déjà trop. Je n'étais pas sûr de pouvoir me relever la prochaine fois.

— CURA EIUS.

Tout comme le bouclier, le sort de soin produisait de la lumière, et indiqua ma position à mes ennemis. Le sort Cura me permettait de soulager la douleur et de pouvoir bouger sans me soucier des terribles heurts que je venais d'encaisser. Ils n'étaient pas parvenus à fracturer mes côtes, et le sort dans sa forme la plus simple suffit à me donner la force de continuer.

Je sentis des vibrations sur la cage. Ils m'avaient rejoint. Et puisqu'elle n'était pas si large, ils allaient frapper d'une seconde à l'autre.

— AUXILIA EIUS

Autour de moi, je pouvais voir les deux jambes de mes adversaires qui avaient tenté une attaque simultanée. Le choc contre mon sort de défense le faisait s'illuminer davantage pendant un fugace instant, révélant en un flash leurs silhouettes athlétiques dans leurs mouvements inaboutis.

— Mamie ! Le prince sait faire de la magie ! s'exclama Duxert.

— Mamie, c'est franchement impressionnant, ça alors ! s'étonna Brakmaa.

— Eheheheh, tant mieux si vous vous amusez !

Je ne méritais pas d'être pris au sérieux, mais ça n'en restait pas moins vexant. Je n'étais qu'un mannequin d'entraînement pour eux. Je me pensais heureusement plus malin que ces deux-là. Quand le sort disparut, je bondis dans le vide.

— AUXILIA EIUS !

Je rebondis une fois de plus pour me retrouver au sommet d'une cage plus haute. Je n'avais pu voir que trop peu de temps ma destination, et, peu habitué à me mouvoir dans les airs, je me heurtai de tout mon long à la plaque de fer sur laquelle je comptais atterrir. Je ruminai ma douleur en silence.

Ce n'est pas possible. Ils pouvaient savoir précisément ma position, malgré ce raffut et malgré le noir complet. De plus, ils se sont bandés les yeux pour être sûrs de ne plus voir... Alors pourquoi ?

Je ressentis leur poids sur la cage où je me trouvais à présent.

Je sautai une fois de plus, mais l'on attrapa mon pied avant de me projeter dans une autre direction. Je reçus à nouveau un coup de pied en plein vol qui me fit décoller au loin.

— AU-AUXILIA EIUS !

Contorsionné de douleur, je réussis à créer un sort dans lequel je pus rebondir plus loin que jamais.

J'atterris au sol en roulé-boulé. Je me relevais péniblement en me tenant le ventre et courus me cacher.

J'y crois pas... J'y crois pas... ! Une telle précision dans le noir... Même en plein jour, ça relèverait de l'exploit.

Je ne savais plus où j'étais, mais je m'étais suffisamment éloigné pour ne plus qu'ils me suivent.

Entre cette cage et ce mur, je serai sûrement tranquille un moment. Je dois trouver un moyen de rejoindre le deuxième étage.

Je ressentis bien trop tôt une présence s'approcher. Je bondis en arrière par réflexe, et ne fus qu'effleuré par un coup de poing. Je ne m'attendais pas non plus à pouvoir réussir de telles performances, il fallait mettre ça sur le compte de l'instinct de survie.

Déjà ?! Mais c'est ridicule ! Même s'ils pouvaient voir en pleine nuit, ils ne pourraient pas me trouver en si peu de temps ! Pourtant, aucun d'eux ne semble utiliser de magie !

Je réalisai qu'un coup n'arrivait jamais seul avec ceux-là. Le second devait être juste derrière moi.

— AUXILIA EIUS !

Le genou qui attendait de m'achever se heurta à la sphère de lumière et la projeta en l'air. J'avais une fois de plus tout concentré dans la souplesse de ce sort.

Je me retrouvais à nouveau sur une plateforme métallique, paralysé par la panique.

— Mais qui êtes-vous à la fin ?! Vous n'êtes pas de simples bandits, si ?! Quel est votre but ?! Pourquoi faites-vous ça ?!

— Il a enfin parlé, Mamie ! apprécia Duxert.

— Oh, il a peur, Mamie ? s'enquérit Brakmaa.

— Vous avez remarqué, alors ? leur répondit la grand mère, comme pour les féliciter de leur perspicacité.

— Oui, tout à fait, Mamie, il s'énerve parce qu'il a peur de mourir ! constata Duxert.

— Euh oui, mais alors, Mamie, pourquoi il ne s'enfuit pas d'ici ? se demanda Brakmaa, visiblement perplexe.

La vieille hirsute caquetait à nouveau.

— Eheheheheh, les enfants, je vais vous apprendre un petit quelque chose aujourd'hui. Il y a plusieurs façons d'avoir peur. S'il avait peur pour lui, il n'aurait jamais atteint le premier étage. Je ne pense pas qu'on l'ait "laissé passer". La vérité, c'est qu'il a peur pour sa sœur. Il comprend que s'il échoue, elle aura un funeste destin. Alors méfiez-vous, il risque de tout donner s'il le faut.

Un long silence se fit entendre.

— Mais mamie, il fallait qu'on le laisse en vie, d'ailleurs. C'étaient les ordres.

— C'est bien vrai ça, Mamie ! Si on l'avait laissé aux monstres, il serait mort ! Alors pourquoi ?

Le silence était encore plus pesant.

— Vous savez, finit-elle par répondre avec embarras, à mon âge, on oublie des choses...

Je suis sûr qu'elle n'avait pas oublié.

— Peu importe, anéantissez ce gamin tout tremblant ! ...Il devrait manger plus, il est tout pâle.

Peut-être qu'elle est juste gâteuse...

J'empoignai fermement ma lyre.

Mais elle a raison sur un point : je ne peux pas me permettre de perdre !

Aussitôt que j'entendis le métal vibrer, je criai de toutes mes forces.

— LAMINA EIUS !

La lame magique éclaira le visage penaud de Brakmaa. Il n'avait pas imaginé ce cas de figure.

Son acolyte eut le temps de l'attraper et de le tirer hors de portée du projectile. Leurs réflexes étaient impressionnants.

J'avais pu apercevoir un chemin menant à une autre cage bien plus élevée. Je m'éclipsai rapidement.

Je sens qu'ils vont me retrouver... Si seulement je pouvais moi aussi connaître leurs positions.

Une fois de plus, les vibrations m'indiquèrent leur arrivée.

— ANGUEM IRIDIS !

Le ruban apparut en faisant un premier tour autour de moi pour me protéger de leurs deux attaques, puis prit Duxert pour cible.

Qu'est ce que vous dites de ça ?!

Ce dernier esquiva gracieusement. Le sort qui émettait une faible lueur continuait de s'étendre comme une spirale autour de moi en visant l'autre guerrier. Il évita à son tour. J'avais l'étrange impression d'assister à un ballet. Leur coordination était parfaite. Dans leurs attaques comme dans leurs esquives, leur harmonie était absolue.

Mon cœur se serra.

Peut-être était-ce une hallucination, mais il me sembla avoir vu un globe oculaire flotter dans les airs.

Un monstre s'est libéré ?! Non... C'est autre chose...

Je bondis à nouveau dans le vide, plus confiant que les fois précédentes.

— AUXILIA EIUS !

La fatigue magique commençait à me gagner. Mais je devais m'éloigner pour réfléchir à un plan. J'avais fait apparaître cette fois-ci la sphère de protection à l'endroit où je comptais atterrir. Ainsi, avec l'accélération accumulée et l'élasticité du bouclier sur toute sa hauteur, je pus me propulser bien plus haut.

Je devais être sur la plus haute cage. J'entendais le râle démoniaque de la créature géante sous mes pieds.

Même si je n'utilise pas mes sorts, ils peuvent me voir où que j'aille... Les bandeaux, l'obscurité, l'œil, la magie...

Je grimaçais seul dans le noir. Je venais d'avoir une idée brillante, mais bien trop risquée. C'est avec ces sentiments contradictoires que je pris la parole.

— Vous vous débrouillez fort admirablement, chers amis. Que diriez-vous d'une chanson vantant vos exploits ? Cela pourrait vous donner du baume au cœur !

Ma proposition était extrêmement louche, mais mes adversaires ne s'en souciaient pas.

— Oh oui, une chanson ! Trop bien ! se dandina Duxert. Mamie, tu entends ça ?

— Moi, j'adore les chansons, Mamie ! bondissait Brakmaa.

— ...Que comptes-tu faire... ?

Ce changement d'attitude soudain inquiétait beaucoup la vieille femme.

— PUGNA MORALIS !

S'en suivit une mélodie épique jouée sur ma lyre.

— « N'ayez crainte, ils sont là !

Leur grand-mère les protégera !

Oui, c'est sûr, Mamie, Duxert et Brakmaa !

À ces trois-là, on ne résiste pas !

Ils sont tous unis contre l'étranger,

Et d'un seul coup vont l'achever ! »

J'entendais déjà des applaudissements à partir de la moitié de ce morceau improvisé. Bientôt, une étrange aura émana d'eux, leur conférant plus de force.

— Eh, mais Mamie, c'est vraiment idiot, non ?

— Mamie, regarde, je suis trop fort, je crois !

— Eheheheheheheheheheh !

La grand-mère semblait avoir apprécié la performance, finalement. Soudain, son caquètement prit fin. Elle fixait la main qui tenait sa pipe.

— ...Oh non.

Un sourire victorieux s'immisça sur mon visage.

— LAMINA EIUS !

La lame déchira l'air. Les deux hommes qui arrivaient dans ma direction firent une esquive combinée de haute voltige, qui fut aussi belle que superflue. La cible du sort n'était autre que la grand-mère dont l'aura indiquait clairement la position. Elle grimaçait en regardant le sort se rapprocher, et reçut l'attaque de plein fouet.

— GYAAAAAAAAAAAAAAH !!!

Sa pipe se brisa au contact. Elle fut emportée dans un torrent de lumière.

— Mamie ! Mamie, je n'y vois plus rien !!

— Mamie, nooooon !

— Et voilà pour vous ! MAGNA LAMINA EIUS !

Pris au dépourvu, ils ne purent éviter la lame massive qui les rattrapa à toute vitesse.

Ils furent éjectés au loin dans une explosion éblouissante.

— Mamiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiie ! hurlèrent-t-ils d'une seule voix.

Ce flash me permit d'apercevoir les escaliers qui menaient à la sortie. Je m'y rendis aussi vite que possible.

Elle seule pouvait utiliser de la magie. Cette vieille pouvait leur permettre de voir dans le noir. Grâce à ces globes oculaires que j'ai vu, sans l'ombre d'un doute. J'imagine que ces bandeaux étaient là pour dissimuler le fait qu'ils avaient un véritable œil collé au visage qui leur permettait de voir depuis leur propre point de vue.

La lumière revenait tandis que je montais les marches deux à deux.

La grand-mère essoufflée avait le doigt sur l'interrupteur.

— On dirait que tu as tout compris, gamin. J'espère que tu es satisfait.

Cette vieille aigrie avait la défaite amère, quoi qu'elle ait pu dire. Je décidais de lui répondre pour garder son attention.

— Mais je ne comprends toujours pas comment ces deux-là pouvaient être aussi bien coordonnés dans leurs attaques.

Cette remarque la fit rire de plus belle.

— Il n'y a pas de secret sur ce point, mon chaton !

— Mamiiiie ! On a perdu ! se lamenta Duxert.

— Mamiiie ! On est désolés ! désespéra Brakmaa.

Ils revenaient vers elle, déçus.

— Eheheheheh, c'est pas bien grave les enfants, c'était très bien, allez, rentrez dans la petite pièce, laissons-le se faire dévorer par les monstres !

J'étais aussi abasourdi d'entendre ça que les deux hommes.

— Mais Mamie... ?

— Mamie, il fallait le laisser en vie !

La grand-mère s'accrochait au levier, qui était plus haut qu'elle, pour pouvoir le faire descendre, ignorant les propos de ses disciples.

— Eheheheh. Ce genre de choses arrive. Au revoir, mon bout d'chou !

Quelle vieille infecte.

— MAGNA ANGUEM IRIDIS

Tout en poursuivant ma course, je réussis l'exploit d'étendre le ruban jusqu'au levier, sans savoir sa position exacte, et parvins à l'enrouler autour. Cela me demandait beaucoup plus d'énergie. J'empêchais la porte de se fermer en relevant le manche à la force de mes bras, tout en continuant ma course. La minuscule vieillarde frappait mon anguem à mains nues, en vain.

— Bas les pattes, méchant sort !

Leurs voix disparurent quand la porte se ferma derrière moi.

Adossé contre le mur, je soufflai longuement. Il y avait une étroite pièce entre les escaliers et ce qui devait être la salle des cachots. Tout était sombre et silencieux. Ce combat m'avait réellement épuisé. Mais mon temps était compté, je ne pouvais pas faire de pause. Tout le village allait bientôt être au courant de mon intrusion.

Nojù est derrière cette porte...

Mon cœur battait plus fort que jamais.

S'ils lui ont fait du mal, je ne me le pardonnerais jamais...

Je serrai les poings. Ce n'était pas le moment de se faire des idées noires.

Nojù, me voilà !

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