Chapitre 0 - Les promenades du prince (2/6)
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À mon réveil, il faisait déjà jour. Je n'avais pas eu l'occasion de dormir aussi tard depuis bien longtemps. Cependant, il n'y avait pas de quoi s'en réjouir.
En me redressant, je constatai n'avoir été ni blessé, ni dépouillé, seulement saucissonné.
Je m'indignai d'être retenu de la sorte et me débattis dans l'espoir de me défaire de ces liens, en vain.
Il y avait un couteau planté dans le bois de cette étroite cabane. Je devais être dans un repaire de bandits. Mais si c'était le cas, je n'aurais plus un sou sur moi. Et je savais que ce n'était pas le cas.
J'en déduis qu'ils me veulent pour des raisons politiques, les malfrats ! Si au moins je pouvais me défendre...
Père ne jugeait pas nécessaire d'ajouter cela à notre éducation. Après tout, nous étions extrêmement bien protégés par la garde ducale, sauf exception. L'apprentissage du combat se faisait pourtant chez la haute-noblesse, mais pas dans ce duché.
Il était évident qu'ils allaient venir me chercher dans quelques instants. Je dégageais de sous mes vêtements mon sac de thornecelia. C'était un magnifique sac verdoyant, tissé avec les fibres d'une plante d'une rareté inestimable et enchanté par l'Archimage de notre cour ducale.
Il était tout fin et je pouvais le porter contre ma peau. Son ouverture avait beau être très large par rapport à sa longueur, il pouvait contenir bien plus qu'on ne pouvait l'imaginer. C'était un sac sans fond. Si l'on oubliait y avoir rangé quelque chose, l'objet était perdu à jamais. Heureusement, je conservais une liste de tout ce que j'y avais mis. Il me suffisait de tendre la main pour trouver ce que j'y convoitais.
Néanmoins, qu'est-ce qui aurait pu me sauver au fond de cette poche ? Mes mains liées pénétrèrent maladroitement l'artefact magique et ressortirent avec un étrange objet cubique.
La boîte sonnante d'Archibold.
Telle la cloche du beffroi, elle sonnait les heures avec une précision assez remarquable, c'était une prouesse pour son inventeur.
Ceci dit, Archibold n'était pas vraiment reconnu pour ses qualités d'ingénieur, on l'appelait d'ailleurs l'Artificier, car ses inventions, qu'importe leur nature, se retrouvaient finalement être d'instables explosifs. Comment avait-il fini à la Cour d'ailleurs ?
Ce système fonctionnait à l'aide de magie, ce pourquoi un compartiment était prévu pour accueillir une gemme de concentration magnétique polarisée. Ces petites pierres luisantes qu'on devait, à ce qu'on dit, aux prouesses techniques des gnomes, pouvaient insuffler de l'énergie à cette boîte, et lui permettre de mesurer le temps.
Je replongeai mes mains pour en sortir une.
Avec un peu de chance, une fois alimentée, elle ne sonnera pas les heures. Mais si je ne survis pas à son activation, ça ne vaut pas franchement le coup non plus.
Avec une certaine indifférence, j'insérai la gemme, qui s'illumina au contact. Et la boîte se mit à vaciller sous mes yeux. Tout annonçait que notre artificier était à la hauteur de sa réputation.
J'élançai mon corps pour envoyer l'objet contre le mur opposé de la cabane, puis je rampai, comme un ver, jusque derrière une grande étagère bancale.
La boîte se mit à produire un son inquiétant en s'illuminant, elle frappait les planches de bois en oscillant frénétiquement...
Puis explosa.
La détonation était impressionnante si on considérait la taille initiale de l'explosif. Je ne pus deviner son intensité qu'à son souffle. Je m'étais recroquevillé autant que possible pour éviter les débris. Un trou béant s'était formé à l'angle de la cabane et avait par la même occasion ouvert la porte. Je réalisai à présent qu'elle n'avait pas été verrouillée et que j'aurais pu m'épargner cette suée.
Si après ça ils ne rappliquent pas dans la seconde...
C'était l'heure de la grande évasion. Je me jetai au travers de cette nouvelle issue avant de me rendre compte qu'elle menait à une pente bien trop raide pour être empruntée.
Je gesticulai ridiculement dans ma descente, pieds et poings liés, en espérant ne pas trop m'amocher. Après avoir roulé dans la poussière sur une vingtaine de mètres, le tourbillon infernal prit soudainement fin.
Je rouvris un œil. Face à moi s'étendait une forêt dont j'étais à la lisière.
— Il s'est échappé ! alerta un bandit au loin. Le prince s'est échappé ! Retrouvez-le, allez, allez ! Il ne doit pas être loin !
Je pouvais entendre les cris de ces malfrats, sans qu'eux ne puissent me voir.
Ils ne m'ont pas vu m'évader, mais si je traîne ici, ils me retrouveront rapidement.
J'entendis de nouvelles voix s'élever dans ce qui apparaissait maintenant comme un village de bandits. Je pouvais apercevoir une inquiétante tour qui dominait ces quelques habitations, presque accolée à la montagne.
— Mais qu'est-ce qu'il foutait là aussi ?! Me dis pas que c'est toi qui a pensé que ça serait une bonne idée de le garder dans ce débarras ?! À quoi ça sert qu'on ait des cachots ?!
— C'était quoi ça ?! Il utilise de la magie explosive ou quoi ?!
Peu après, des hennissements me parvinrent aux oreilles. Les chevaux partirent au galop dans un grand brouhaha. Des groupes de bandits qui élisaient domicile dans les forêts, il y en avait pléthore. Ils affectionnaient s'attrouper autour d'un bâtiment abandonné en pleine nature comme c'était le cas ici. Cependant, tous les hors-la-loi ne pouvaient pas se permettre d'élever des chevaux.
Bon, et maintenant ?
Je n'avais pas beaucoup d'options, mais la providence était encore de mon côté : je réalisai que je pouvais à présent retirer mes bras de leurs entraves. J'en profitai pour dénouer les liens autour de mes chevilles avant de filer le plus loin possible d'ici.
Il ne me fallut pas plus d'une minute pour m'essouffler. Je m'adossai à un arbre pour épousseter mes précieux atours. À quelques mètres, de l'autre côté du tronc, des hommes guettaient les alentours.
— S'il est de l'autre côté de la route d'Oloriel, on est vraiment mal ! J'tiens pas à retomber sur ce vieux fou ! Mais il n'a pas pu y arriver en si peu de temps, alors ouvrez l'œil !
Oloriel... Mais alors...cette montagne ? Cette forêt...?
Ces quelques informations pouvaient me donner une vague idée d'où je me trouvais, mais si je ne bougeais pas maintenant, la voix risquait de se rapprocher. Pour l'instant, ils ne pouvaient sûrement pas entendre mes pas.
Je disparus dans la verdure, mon cœur battait de plus en plus vite, tout cela était inédit pour moi.
Je m'éraflai encore et encore, étouffé par la chaleur estivale. J'étais perdu, j'étais seul. J'en regrettai pour la première fois le confort de mon palais, j'en regrettai mon escorte. C'était en effet une première. Et si j'en réchappai, je nourrissais l'espoir que ce fût aussi la dernière. Mes mains tremblaient comme jamais auparavant.
Je dois rentrer. Elle doit sûrement s'inquiéter...
Ce que j'identifiai comme de la peur se mua en une étrange mélancolie.
Quand je rejoins enfin un sentier, il n'y avait plus que le crissement des criquets et le lourd tumulte d'un tonnerre lointain. J'apposai ma main contre mon cœur bondissant comme pour le faire taire. Le ciel se couvrait lentement, mais le soleil brillait encore au zénith.
La lumière que ne filtrait pas le feuillage semblait m'indiquer l'entrée d'une grotte. Cette brèche discrète au bout de l'étroit sentier s'annonçait comme une précieuse chance de salut.
Je ne sais pas si une autre échappatoire se présentera d'aussitôt.
Plutôt que de céder à la panique, je parvenais à réfléchir de manière suffisamment lucide, comme si je ne réalisais pas encore la teneur de la situation dans laquelle je me trouvais.
Je sortis mon rebec, un instrument comparable à un violon, quoique plus rudimentaire. Tandis que je m'enfonçais dans les ténèbres de la caverne, je faisais glisser l'archet le long de ses cordes, et m'éclaircis la voix.
— ~Les grottes, ça n'effraie que les bouseux, les ignares, la peur n'est pas grand-chose quand on est Lucéard~
Cette vague tentative de me rassurer n'eut aucun effet. Je dus m'arrêter peu de temps après, je n'y voyais déjà plus rien. La nuit éternelle de cette grotte m'avait avalé tout entier.

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