Chapitre 0 - Les promenades du prince (3/6)

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-3-

Une lampe à huile s'alluma au bout de ma main.

Pourquoi ai-je pris ça dans mon sac ? ...Et quand ?

Je me félicitai malgré tout de m'en être souvenu par moi-même. Elle tombait à point nommé et me permit de reprendre ma route. Le sac de thornecelia me poussait à entreposer avidement tout ce que je trouvais utile. Je n'en ressentais ni le poids, ni l'encombrement.

La grotte en question n'avait rien de très naturel. De grands piliers soutenaient le plafond rocheux qui s'élevait au sommet de chaque pièce. L'endroit me parut hostile sans que j'y perçoive pourtant la moindre activité. La flamme que je transportais éclairait quelques mètres autour de moi, mais plus j'avançais, plus les parois étaient visibles de loin. La raison en était cette lueur bleue translucide qui émanait de la roche. C'était cette propriété caractéristique qui avait donné son nom à ce minéral endémique des souterrains d'Azulith.

— Il fait un peu froid... me chuchotai-je.

Je n'avais pas l'habitude de parler seul, et même si personne ne m'entendait, je ne pouvais m'empêcher d'en avoir honte. Pourtant, cela m'aida à dédramatiser la situation.

Je me retrouvai à traverser d'étroits couloirs, moi qu'on avait habitué aux grandes portes. Je me rendais progressivement compte de l'immensité de ces galeries.

Ce dédale ne me dit rien qui vaille. Tomber sur des bandits vaut toujours mieux que de tomber sur des créatures de bestiaires. Et si je suis bien où je pense être, je ne vais pas y couper.

Je déglutis en repensant aux illustrations que j'avais pu voir dans des ouvrages.

Ma lampe et mon statut princier ne me protégeront pas longtemps si je rencontre vraiment un monstre.

Le bruit non loin d'une pierre ricochant sur ses semblables résonna jusqu'à mes oreilles. Mon cœur battait toujours plus fort, je tentai de taire ma respiration.

Je choisis d'éteindre la lampe plutôt que d'être une cible facile. Les sons métalliques que je produisis ce faisant me firent bêtement paniquer.

J'avançais d'un pas hésitant, me retournant dans tous les sens, comme si j'étais déjà acculé. Une silhouette apparut à la sortie de la dernière pièce que je venais de franchir.

— Ah, j'ai bien fait de continuer aussi longtemps ! se félicita une voix nasillarde. Je me disais bien avoir vu des empreintes fraîches.

En entendant ce timbre agaçant, je décidai de m'éclipser doucement dans l'espoir qu'il ne m'ait pas réellement vu. C'était une réaction ô combien absurde.

— C'est moi qui te ramènerai, et je serai peut-être promu ! me menaça-t-il sans grande conviction. Enfin, je sais pas vraiment si ça marche comme ça...

Il semblait souffrir d'un certain manque d'aplomb.

— Bah, peu importe, viens avec moi ou je te tue !

Je continuais ma route, faisant mine de ne pas l'avoir entendu.

— E-eh ! Mais pars pas !

Ce grand gaillard au long nez révéla sa hache pour compenser son attitude pas franchement intimidante, puis s'approcha avec précipitation.

Je me retournai alors vers lui avec un grand sourire.

— Oh, bien le bonjour. Vous faites manifestement erreur sur la personne, je suis barde, tenez.

Je lui jouai un morceau assez sommaire à l'aide de mon rebec pour apporter plus de crédibilité à cette imposture bancale.

— ~Dans une caverne sans un bruit, le héros marche toute la nuit, pour s'abriter de la pluie, il aurait dû rester dans son lit.~

Le silence qui s'ensuivit fut particulièrement embarrassant. Le malfrat me fixait sans un mot, il semblait outré à l'idée qu'on ait pu penser qu'il serait dupe.

— Si tu te laisses pas faire, ben je vais te tabasser, moi.

J'aurais presque pu entendre de la pitié dans ses mots, ce qui ne manqua pas de m'offusquer à mon tour. Mais mon rebec semblait lui aussi tressaillir à l'idée de se retrouver sous cette hache. Le ravisseur eut à peine le temps de poser le pied que je détalai à toutes jambes dans la direction opposée.

— Eh ! Reviens ! Fais gaffe ou je te tue, là !

Il hurla sans raison avant de se jeter à ma poursuite.

Je n'avais aucune chance de survie. Que ce soit en fuite ou en combat, n'importe qui me dominait. Un choix décisif m'attendait quelques mètres plus loin quand deux chemins s'offrirent à moi.

Heureusement, ces heures de cours viennent enfin à contribution.

Le sourire hautain, j'accourus sur la droite.

J'ai senti un courant d'air dans cette direction. Autrement dit, c'est le chemin le plus court vers l'extérieur, ce qui me donne l'assurance de ne pas foncer dans une impasse !

Cet air bien trop satisfait se laissa lentement mourir à mesure que je distinguais la montagne de gravas qui bloquait cette voie.

J'aurais juste mieux fait de ne pas aller chercher ma lyre en premier lieu...

L'imminence du danger me découragea aussitôt. Mon visage se décomposa face à cet obstacle infranchissable.

Oh misère... !

— Eh, tu as une bonne foulée ! Tes chaussures sont pas terribles pour courir pourtant !

Il était derrière moi, j'étais fait comme un rat.

Je me retournai lentement vers lui, une main dans le dos. Mon regard était celui d'une proie. Et une proie dos au mur pouvait montrer un nouveau visage.

— ...Oh, me dis pas... T'as une arme ?! supposa-t-il.

Il ressentait à présent la fureur de mon instinct de survie et...

...Et ne semblait pas plus inquiet que ça.

— Bah mince alors, mais j'ai pas le droit d'utiliser ma hache sur toi. Je dois juste t'endormir avec un de ces dards. Tu ne pourrais pas euh...éviter tout ça ? Si je te blesse, je risque d'avoir des soucis, mais...

Il finit par parler dans sa barbe. Ce type-là s'avérait être un grand timide. Mais c'était trop tard. Ma main jaillit de mon sac sans fond.

J'ouvris la paume pour lui présenter une bourse. Il rougit et tapa le bout de ses index l'un contre l'autre, visiblement embarrassé. Sa voix se fit fluette.

— C'est pour moi... ?

C'est quoi cette réaction ?!

Il se ressaisit en s'apercevant de l'image qu'il donnait.

— J'veux dire, n'espère pas m'acheter ! Ha-ha, ta captivité vaut plus que ta petite bourse de noble !

Son rôle de malfrat était soudain bien plus convaincant.

Ne sous-estime pas toute la fortune que j'ai sur moi, bougre d'idiot ! Et puis, il ne s'agit pas du tout de ça. Dans ce petit sac, il y a de grandes surprises.

Il ne s'agissait là que d'un échantillon que j'avais emprunté dans le laboratoire alchimique de Von Schweizig. Autrement dit, le contenu était aussi une surprise pour moi.

Je déversai de la poudre dans une de mes mains et la serrai fortement.

Ceci dit, si ma mémoire est bonne...

Le mécréant sentit l'entourloupe et se pressa dans ma direction. J'en profitai pour me boucher le nez de l'autre main, bloquant ma respiration. Et quand le moment fut venu...

Je lançai la poudre verte luisante dans ses yeux. Il suffisait qu'il l'inhale pour que les effets opèrent. Mais si par chance je pouvais l'aveugler en même temps, c'était tant mieux.

Sans perdre un instant, je passai à côté de lui pour m'enfuir de plus belle. Sa réaction avait été trop lente, je m'éloignai de lui à grande vitesse.

— Mais... Qu'est-ce que c'est ??

Sa voix était lente et dissonante, il peinait à garder l'équilibre.

Cette poudre altère la perception du temps de quiconque la sent. Et de toute évidence, ça marche vraiment !

Je m'enfonçais toujours plus loin dans la grotte, ma gorge était sèche d'avoir trop couru. D'épaisses boîtes de pierre étaient alignées de chaque côté du chemin, elles reposaient dans de profondes cavités creusées le long des murs.

Faites que ce ne soit pas ce que je pense...

Reprenant ma respiration, j'inspectais ces étranges créations tout en avançant. La faible lumière bleuâtre de ces profondeurs ne faisait que sublimer ses ténèbres.

Dans cette étrange atmosphère, j'en oubliai presque le bandit à mes trousses. Il était pourtant derrière moi, essoufflé et contrarié.

— C'était quoi ton truc, bon sang ?! Si tu tentes à nouveau un coup foireux comme ça, je te ramène sans tes bras !

Je poussai un inaudible gémissement d'effroi en entendant cette menace. En pivotant sur moi-même pour lui faire face, le talon de ma chaussure m'abandonna et je me retrouvai au sol.

Les bras en arrière, je reculai à mesure que lui n'avançait. Son sourire se redressait.

— Allez, maintenant reste tranquille, sois un bon petit prince tout sage. Héhéhé !

— Aah... !

L'épouvante qu'il lisait sur mon visage lui parut un peu surjouée. Mais ce dernier éclat de voix l'avait surpris.

— Sois pas si minable, j'ai menti pour les bras.

Je lui répondis à grand renfort de signes de tête, lui indiquant que ça n'était pas la raison de mon cri.

Le voyant hébété par ma réaction, je pointai mon doigt tremblant dans sa direction, ce qui le rendit plus perplexe encore.

Ce n'est qu'à partir de là qu'il ressentit l'air glacial qui caressait son dos.

Un hurlement d'un autre monde vint briser ce silence pesant. Ce crissement aiguë se mêlait à un râle grave dans un mélange dissonant.

L'homme à la hache se retourna, pétrifié, pour apercevoir la grande silhouette livide, même plus que ça, d'une blancheur morbide.

Cette forme humanoïde était recouverte d'une sorte de viscosité luisante...éthérée ?

...De l'ectoplasme !

Le malfrat recula, prêt à se cacher derrière moi à tout moment. Nous étions deux pour contempler l'horreur démoniaque qui venait nous rendre visite.

— Un...Un fantôme !!

Le terrible gaillard sanglotait à moitié, je me permis de le reprendre, de ma voix tremblante.

— Ça n'est pas un fantôme, non. C'est un marcheur des catacombes !

En effet, même si cette chose aurait pu être ce qu'on attendrait d'un fantôme, son corps semblait entier, presque opaque, et son visage cauchemardesque n'avait pas pu appartenir à un vivant.

J'étais terrorisé, mais je ne pouvais pas m'empêcher de continuer mon explication.

— J'ai eu connaissance de leur existence car l'ectoplasme de ce monstre est utilisé contre les maux de dos.

Le bandit n'écoutait même pas, il empoigna fermement son arme et fonça sur la créature.

— Si c'est pas un fantôme, alors je peux le tuer !!

J'assistai impuissant à la scène qui débutait. La lame de la hache sembla ralentir au contact du marcheur. Ce dernier ne bougea pas d'un millimètre. Le métal avait traversé la créature comme si elle n'avait pas été là.

Il fallait s'y attendre.

Le malfrat n'eut guère le temps de se ressaisir après son assaut. Le pseudo-fantôme passa lentement sa main au travers de la tête du bandit.

Cela ne l'avait en effet que traversé, ce qui était tout aussi logique. Pourtant, dans la seconde qui suivit, le pauvre homme s'écroula au sol, sans vie.

Ma stupéfaction s'exprima en un son étouffé.

La main transparente du marcheur était toujours levée devant lui, elle retombait lentement contre son corps. Il me fixait. Ses yeux n'étaient que des trous, larges et noirs, il me sembla y contempler les abysses. Malgré cela, je savais au plus profond de moi qu'il était en train de m'observer. J'étais sa prochaine victime. Ma respiration erratique s'accompagnait d'une légère buée, le froid m'encerclait.

Combattre était de la pure folie, je ne voyais aucun moyen de venir à bout d'une telle aberration. Il ne me restait plus qu'une solution...

La fuite. La fuite la plus rapide de toute l'Histoire.

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