Chapitre 0 - Les promenades du prince (4/6)
-4-
Je lui jetai mes chaussures en me relevant. Les projectiles ratèrent leur cible d'un bon mètre. Mais je courus de nouveau, sans me retourner un seul instant.
Après la dernière tombe, de longs escaliers descendaient encore plus profondément dans ce piège mortel. Les marches irrégulières s'avérèrent elles-mêmes de sérieuses menaces. J'arrivai en boule en bas de la dernière. La soudaine douleur me paralysa quelques instants. Je ne pouvais que regarder machinalement vers le haut. Au sommet des escaliers, le monstre descendait lentement. J'ignorais s'il marchait ou flottait, mais il semblait prendre son temps. Il savait sans doute que je ne lui échapperai pas.
Rien dans mon sac ne me sauvera d'un non-humain. Je ne peux même pas atteindre un monstre qui n'a pas de corps physique...
Une partie de moi renonça à s'en sortir, tout le reste succombait à la panique.
Si au moins... ...Je pouvais user de magie...
Le visage sévère de mon père m'apparut.
Il a toujours refusé que je pratique un art des arcanes... Je n'en aurai jamais besoin, paraît-il...
La créature monstrueuse continuait son chemin.
Je n'ai jamais éveillé mon mana de toute façon. Ce genre de choses ne se contrôle pas, j'imagine.
Je tentai de me relever, péniblement.
Même si certains éveillaient leur magie dès la naissance, c'était un don rare puisque moins d'une personne sur mille maîtrisait son mana. Ceux qui n'éveillaient pas leurs pouvoirs naturellement y parvenaient parfois en situation de stress intense.
Il me semble bien qu'il faille remplir certaines conditions pour accéder au don de magie qui repose au fond de soi. Si seulement ce mal de tête infernal, cette sueur gelée, et ce cœur palpitant étaient les conditions... Hélas, je pense juste mourir avec de tels symptômes.
Je remarquai alors mon fidèle rebec, qui m'avait abandonné dans ma chute et qui gisait encore sur une marche, en piteux état. Une fois le marcheur passé, il était recouvert d'ectoplasme. Une terrible rancœur naquit dans mes yeux.
J'aimerais bien te le faire payer, crois-moi. Personne ne touche à mes instruments, ils ont plus de valeur que la vie de tous les habitants de Lucécie.
Des images me revinrent en tête, un sentiment de culpabilité s'empara de moi.
Si elle m'entendait penser de telles choses...
La peur fit alors place à une rage brûlante, incandescente.
Je peux encore fuir un temps. Mais s'il y a autre chose à tenter, alors je le tenterai.
Il était à mon niveau et continuait sa progression, son indolence me pétrifiait d'effroi.
Si je pouvais lancer...ne serait-ce qu'un sort !
Ma main plongea une fois de plus dans le sac de thornecelia.
Je ne me suis penché que sur la magie musicale. Rien ne me conviendrait plus. Je ne vois rien de plus noble. Une incantation, un accord.
Je faisais face à mon adversaire, faussement téméraire, je brandis ma lyre dans la main droite. C'était l'instrument avec lequel ma mère m'avait appris à jouer, et ce serait toujours mon instrument le plus précieux.
Si je fuis, je risque seulement d'ameuter toutes les horreurs de ce souterrain. Quitte à être complètement ridicule, je...je dois au moins essayer.
— Tu...ne m'impressionnes pas ! Tu n'es même pas aussi répugnant que tous ces fermiers édentés !
J-je ne veux pas...mourir... ! pensai-je, malgré mes provocations.
— L-lamimi...eeeis ?
Je donnai un coup maladroit sur la lyre. Une corde céda dans un son grotesque.
Oh misère...
La grimace sur mon visage illustrait ma déception.
Le marcheur était bien loin de s'impatienter et avançait moins vite que je ne reculais.
— Lamiaaaa ! baragouinai-je, tremblant.
Cela ne menait à rien. Je fermai les yeux en le réalisant. J'inspirai profondément, faisant abstraction de tout ce qui m'entourait, tout ce que je ressentais. Face aux portes de la Mort, cela ressemblait à un ultime moment de lucidité, ou bien encore à une paisible folie. Mais ce n'était ni l'un ni l'autre.
Ce n'est pas ça... L'incantation doit être plus distincte, plus forte. Mais... J'ai tellement peur... Si je ne survis pas, alors...
Alors...
Nojù...
Mes yeux se rouvrirent. Une résolution venait de naître au cœur de mes iris.
— Lamina...eius !
En jouant l'accord, je crus ressentir un souffle entre mes doigts.
Le marcheur ne semblait nullement souffrir.
Cette brûlure à l'instant, quand j'ai prononcé ces mots...!
J'apposai ma paume contre ma poitrine.
Elle se propage dans tout mon corps... Cette énergie est nouvelle, intense.
Mon souffle était court. Le frisson se propageait dans tous mon corps.
Je m'embrase... !
Une soudaine excitation rendit ses couleurs à mon teint.
Chaque créature, chaque élément était empli de mana. C'était l'énergie même de la vie. Une énergie invisible et impalpable qui liait toute chose. L'éveil à la magie n'était que l'ouverture d'un portail en soi. C'était la soudaine prise de conscience de cet organe que chacun de nous détenait dans un plan différent de la réalité. Un organe qui nous permettait de convertir l'énergie même de notre vie en quelque chose de tangible. C'était le pouvoir de matérialiser et manipuler dans notre monde cette force étrangère à la réalité physique.
Le marcheur donna un lent coup du bout de sa main, comme s'il grattait l'air. Sans réfléchir, je m'écartai contre le mur opposé. De retour à la réalité, je regardais la paroi face à moi, elle venait d'être lacérée par d'énormes griffes.
Ce n'est pas possible... Ce geste à l'instant a produit ça ?!
Mes genoux dansaient alors que je me retournais vers l'aberration au regard vide. Elle pouvait trancher la roche à quelques mètres de distance par un simple mouvement.
Je m'enfuis pour sortir au plus vite de cet étroit couloir.
La pièce la plus proche était singulière. De larges vitraux colorés formaient un cercle au centre du plafond. Le peu de luminosité provenait de ce qu'il y avait en dessus. Hélas, d'énormes rochers semblaient s'être amoncelés de l'autre côté de cette étrange fenêtre.
Il me semblait à nouveau sentir une douce brise. La liberté devait être juste en dessus de moi. Cette idée apaisait mon tourment. J'étais encore là, mon monde n'avait pas disparu.
Mon monde... ?
Je me retournai alors vers l'entrée, m'extirpant subitement à mes pensées.
— Où est-il ?!
Le répit n'avait été que de courte durée. J'avais perdu de vue ce cauchemar ambulant.
Il était passé derrière moi, j'en avais la certitude.
Je m'esquivai aussi vite que possible. Il me donnait l'espoir vain de m'enfuir de là où j'étais arrivé. Toujours inexpressif, il s'avançait avec bien plus d'hostilité qu'auparavant.
Mon cœur se serrait. Il n'allait pas plus vite, mais il désirait ma mort plus que jamais, et je pouvais ressentir cette froide étreinte de plus belle.
Il doit ressentir que quelque chose s'est éveillé en moi... C'est le moment.
Ma position était plus dramatique que jamais. J'écartai les jambes, et mes mi-bas glissèrent sur la pierre froide. Je levai les deux coudes au niveau de mes épaules, le dos légèrement incliné vers l'avant. Mes doigts rencontrèrent la lyre au niveau de mon cœur. Toute ma vie se jouait sur cet unique moment.
Je pris une grande inspiration. C'était maintenant.
Tout mon corps semblait sur le point d'exploser. Je ne pouvais plus retenir ce cri plus longtemps.
— LAMINA EIUS !!!
Déchirant le silence infernal de ces catacombes, le son de la lyre se mêla à ce hurlement brûlant. Le mouvement avec lequel j'avais frappé les cordes était bien trop exagéré. Une lame de lumière, pareille à un croissant de lune, s'échappa de l'instrument et s'envola vers les cieux.
Je tenais ma lyre illuminée de toutes mes forces, je ne réalisai pas encore.
Le projectile magique interrompit sa course contre la structure métallique du vitrail. Ce n'était pas la partie la plus endommagée, mais c'était le mieux que je pusse faire.
Ces monstres sont des créatures physiques. Même en donnant l'illusion d'être un spectre, ils ne peuvent pas rendre leur corps intégralement impalpable.
Le verre se fissura instantanément, les pierres avaient enfin la force de percer à travers cette entrée. Et le métal rompit.
Les tessons aux mille couleurs se mélangèrent dans leur chute à cette pluie de pseudo-météores, dans un spectacle scintillant. Le tout s'abattit bruyamment sur le marcheur dont le cri strident perdura bien après son inhumation. Le torrent rocailleux prit fin après une poignée de secondes.
La lumière éclairait faiblement cette montagne inerte. Le murmure des gouttes naquit de ce silence soudain. La douce odeur qui accompagnait la pluie me soulageait. Je m'affaissai sur le sol, tous les muscles de mon corps se relâchaient. Je réalisai enfin : je n'étais pas sauvé.
Je restais assis là, terrorisé. Je ne pouvais plus bouger. Je n'arrivais pas à revenir à la réalité, ce cauchemar ne pouvait pas prendre fin. J'étais au comble de la détresse, immobile dans ce tombeau perdu.
Le marcheur n'était plus, mais cela ne changeait rien.
Celui qui ne faisait que médire sur le reste du monde regrettait enfin sa solitude. Je ne pensais plus qu'à revoir quelqu'un. Et c'est ce sentiment qui, au bout de bien trop de temps, me poussa à me relever.

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