Chapitre 0 - Les promenades du prince (5/6)

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-5-

Je changeai la corde de ma lyre avant de repartir, et choisis de nouvelles bottes dans mon sac. La douce chaleur de l'été tentait de pénétrer cet enfer glacial. L'eau glissait sur les roches sans un son.

Je choisis de continuer, nourrissant l'espoir que la sortie soit plus proche que l'entrée, plutôt que de revenir au point de départ.

Provisoirement calmé, je continuais de descendre. La plus grande partie du chemin qui menait à la salle aux vitraux avait été de la montée. J'espérais apercevoir la sortie à chacun de mes pas.

Mais je ne fis que marcher, et bien assez tôt, le temps passé dans cette grotte avait doublé, triplé.

Depuis quand étais-je sous terre ? Je ne pouvais plus l'imaginer. J'avais dû m'évanouir par moment. J'étais recouvert de crasse. Combien de créatures avais-je évité ? Peut-être m'avaient-elles vu, peut-être me suivaient-elles ? J'avançais dans les ténèbres. Aurai-je dû prendre cet autre chemin ? Ou encore celui-là ? Mon énergie n'allait qu'en s'amenuisant.

Je finis par ressortir ma lyre, dans le but de divertir mon esprit.

Je dois tenir bon... Je dois tenir bon...

Je n'étais plus moi-même, tant la situation m'abaissait au niveau de n'importe quelle créature dictée par l'instinct de survie. Tout ce qui me définissait s'évanouissait, tout comme la lumière dans mes yeux.

Je pourrais me soigner... Je suis un mage après tout...

J'esquissai un sourire amer. Ce nouvel exercice dissiperait peut-être cette étrange confusion. Je me concentrai.

— CURA EIUS

La magie musicale répondait à la force des sentiments du lanceur. Je pensais les miens totalement asséchés. Mais le sort prit forme. La lumière émanait de mon corps, dont les légères blessures de ma chute guérirent. Cette sensation m'apaisa. J'avais pu sortir la tête de l'eau, même si ce ne fut que pour un instant. L'effet était cependant si faible. Je n'en restais pas moins assis dans le noir, en silence.

Je repris la route sachant que mon temps était compté. Mes jambes me faisaient souffrir. Je finis par me retrouver face à une fontaine, perdue au milieu des roches.

Il n'y avait aucune raison de trouver un tel édifice ici. Je n'avais pourtant pas bu depuis probablement plus d'un jour et je me ruai jusqu'à elle.

De l'eau coulait. Ce son était comme une libération. La surprise me laissa pantois quelques instants. Je ne pouvais pas me permettre de me méfier. L'idée ne me vint même pas. Je bus jusqu'à ne plus avoir de souffle.

J'essuyai mon visage boueux. Elle était si fraîche. J'acceptais immédiatement ce miracle comme un coup de pouce du destin. Mon estomac était faussement rempli quand je trouvai la force de repartir.

Encore de la montée. J'avais sans doute bien trop descendu. Des yeux luisants m'apparaissaient au loin. Il devait s'agir de chauves-souris. Devais-je les craindre ?

Dans le doute, je ne pouvais pas prendre l'initiative de les attaquer. Il me restait une alternative. Je restais à distance pour expérimenter le dernier sort basique.

— AUXILIA EIUS

Je pris peur en voyant cette boule se créer autour de moi. C'était une petite prison de verre sphérique, voire ovale. Elle s'arrêtait au contact du sol. De la lumière s'en dégageait, moins forte que celle des sorts précédents.

Du verre...luisant ?

Sans y avoir pensé, je me rendis compte du double sens de cette expression. Je soupirai.

Ce n'est même pas drôle...

Je posai les doigts contre ce bouclier magique. Il finit par disparaître. Je souris en coin.

Quand même...qui aurait cru que ce serait aussi facile ?

Je repris la route en boitant. Je fixais les bêtes ailées qui réagissaient à ma présence. L'une d'entre elles prit son envol dans ma direction.

— AUXILIA EIUS

Elle se heurta au sort avant de repartir, ce qui attisa l'hostilité des autres qui s'y frottèrent à leur tour. La forte lumière que produisait l'impact de leur corps sur cette paroi les alarma plus encore. Elles s'enfuirent en comprenant qu'elles ne pouvaient rien faire contre cet intrus.

Si des chauves-souris sont ici, la sortie n'est pas loin...non ?

Animé par ce vain espoir, je continuai mon chemin. Mais il n'y avait toujours rien.

J'avais déjà changé de chaussures quand j'en avais eu l'occasion, et j'avais aussi de quoi me changer entièrement dans mon sac. Ce que je fis. Je m'offris ainsi l'illusion de ne pas marcher sans arrêt. Mais je ne pris pas mon temps. Ces habits frais ne faisaient que recouvrir un corps devenu inconfortable.

Et ce corps avançait encore, ignorant la douleur. Pourquoi luttais-je ?

Ce monde m'ennuie. Tous les jours sont identiques. Je n'ai plus goût à toutes ces choses.

Un pas après l'autre, ma route continuait. Il n'y avait plus que ce long tunnel qui montait lentement, mettant mes mollets à l'épreuve.

Les gens ne font que nuire. Mes journées sont décidées à l'avance pour respecter l'ordre des choses, pour respecter des convenances sociales. Si je me laissais mourir maintenant, j'aurais toujours une chance de renaître dans un endroit où je pourrais finalement être libre.

Il n'y avait plus que le son de mes pas.

Le monde de mes rêves, où la vie serait ce que je crois qu'elle devrait être. Je n'ai fait que me plaindre, que m'enfoncer encore et encore dans cette routine, comme si je m'y étais résigné il y a bien longtemps.

Mon esprit sombrait à chacun de mes pas.

Ce qui m'attend en dehors de cette grotte est la même chose que j'aurais voulu fuir. Mais qu'est-ce que je souhaite, moi ? Être musicien ? N'être qu'un prince ?

Ma conscience se mourait, même si ce fut indiscernable.

Je ne suis pas sans savoir que certains tueraient pour être à ma place, et quelle ironie. Ça n'est pas ma place, et même si je ne peux pas dire être malheureux, je n'en suis pas moins indifférent, apathique. C'est bien pire encore : ma vie est stérile.

Je n'entendais plus mes pas. La grotte semblait avoir disparu. Je n'étais probablement plus en vie.

À quoi bon continuer s'il n'y a ni tristesse ni joie au bout du chemin ? Juste pour ne pas sombrer définitivement... ? Pourquoi, après tout ?

Les ténèbres s'étaient finalement refermées sur mon être. Le vide me rongeait de l'intérieur. Je n'avais pas eu à prendre de décision. Je m'étais simplement fait une raison. Je m'étais persuadé que ma mort aurait un sens. Que ce serait mon dernier cri de rébellion face à la morosité de mon existence. Un dernier cri pathétique pour abandonner mes responsabilités.

Il n'y avait plus de but assez fort pour me maintenir en vie. Exténué, mes réflexions se faisaient de plus en plus courtes et confuses. Totalement mis à nu, je me tenais sur la plus grande frontière. Il ne restait plus rien de l'apparat, de la comédie qu'était mon personnage. Plus qu'une âme à l'état brut. Ce n'était plus moi. Il n'y avait plus qu'un pas à franchir.

Pourtant, tout ce qui composait mon être résidait encore là, quelque part. Je découvris alors pour la première fois qui j'étais, même si ce ne fut qu'une vague sensation. C'était bien suffisant. La plus grande des surprises fut de découvrir que je n'étais pas personne, je n'étais pas rien.

Ce n'était qu'un murmure, le souvenir d'une voix. Au cœur même de mon existence, il y avait une chaleur qui refusait de mourir.

Je vais rentrer.

J'avais pu formuler un souhait.

Tout cela n'est pas une fin en soi. Je n'ai aucune garantie de trouver mieux ailleurs. Je n'ai aucune garantie de trouver quelque chose après la mort, ni auprès d'elle. Ni la paix, ni le bonheur. Quoi qu'il arrive, il n'y a toujours qu'une chose à faire...

Je crus alors apercevoir une silhouette. Bien que fugace, cette vision réchauffa mon corps.

Je croyais avoir arrêté de marcher, mais...sans m'en rendre compte...j'ai...

J'entendais à nouveau le son de mes pas. La vie revint dans mon regard.

Ce corps meurtri n'avait jamais cessé d'avancer. C'était la seule existence qu'il connaîtrait.

Cette vision qui m'avait rendu mes sens n'était qu'une étincelle. Le plus infime fragment de lumière. Mais il m'avait tout rendu.

Je titubai jusqu'à être recouvert par ces lueurs matinales.

Tombant à genoux, je levai mes mains vers le ciel pour les contempler à nouveau. Tout m'était éblouissant. La douce brise caressait à nouveau mon visage. Elle était si chaude.

Perdu au milieu des herbes, effleurant la rosée du matin, je pouvais à présent voir les grands arbres s'élever. Ce paysage s'éveillait au chant des oiseaux. Je ne m'étais jamais senti aussi vivant qu'à ce moment. La douleur et l'erreur étaient déjà si lointaines. Cette énergie qui emplissait mon cœur me procura la force de me lever. J'avais enfin compris. Mon esprit était encore bien trop confus, mais je m'en étais enfin aperçu. Même si ça ne dura qu'un infime instant, j'aurais pu courir jusqu'au bout du monde.

J'avançais dans le plus paisible des mondes. Rien n'avait changé à la surface depuis que j'étais entré dans ce souterrain. La seule chose nouvelle ici était mon regard.

Je humais le doux parfum de cet été, celui de l'éveil de la flore. Et calmement, je rejoins une route.

Aussitôt que je vis une charrette, je lui fis comprendre qu'il fallait que je rentre à Lucécie. J'embarquai dignement, avant de m'écrouler en silence dans son chargement.

Je n'avais sûrement pas l'air d'un prince dans cet état-là. Ce n'en était pas moins imprudent de ma part. Jamais je ne me serais adressé à un banal roturier dans un autre contexte. Qu'aurait pu faire cette personne si elle avait compris mon identité ?

Ce qui est sûr, c'est qu'elle me ramena en centre-ville et me réveilla. Je n'eus pas la présence d'esprit de la récompenser. Je voyais déjà le palais au loin alors que je m'éloignais de mon bienfaiteur.

J'étais en train de réaliser que le cauchemar venait de prendre fin. Je pouvais voir mon foyer s'approcher.

Tout me semblait déjà si loin. Il suffisait d'avoir dormi quelques heures pour que tout cela ne soit plus que le passé. Mes mauvaises habitudes me revinrent. Pourtant, la conclusion que j'avais atteint là-bas était des plus précieuses. Je ne pouvais pas l'avoir totalement oubliée.

Mais à cet instant précis, je ne pensais plus qu'à prendre un bon bain et manger avant de me prélasser pour le reste de la journée.

L'aventure prend fin ici.

Comme si de rien n'était, le prince de Lucécie rentrait à pas lents, luttant pour ne pas boiter. Mon état ne pouvait pourtant tromper personne. La garde s'empressa de me rejoindre. Tous se bousculaient pour être au courant des derniers événements. Mon père était rentré de la capitale et m'interrogea longuement. Je n'y prêtai pas grande attention, et me surpris à cacher résolument ce qui m'était arrivé.

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