Chapitre 0 - Les promenades du prince (6/6)
-6-
La longue conversation que j'eus avec mon père me sortit de mon insouciance. Je m'étais surpris à nier résolument tout ce qui m'était arrivé, prétextant m'être perdu. Il n'avait pas pu me croire, mais se satisfit assez de la résolution de cette histoire pour me laisser prendre un bain. Pendant celui-ci, je réfléchis à mon choix de garder tout cela pour moi. La saleté n'était pas la seule à s'être mêlée à l'eau fumante de cette grande baignoire de sol. J'avais laissé y infuser mes peurs et mes joies. Il ne restait plus grand-chose de la froideur des souterrains, ni de la flamme qui m'avait maintenu en vie assez longtemps. Tout s'était évanoui, emporté dans la bonde dans cette spirale aqueuse.
Quand j'en sortis, je n'avais plus envie de bouger d'un pouce, tout sentiment et toute volonté m'avait quitté aussi. Tant pis si j'étais revenu à la vie de prince, je n'avais plus que du contentement.
Je m'affalai sur mon lit, et sus savourer son textile pour la première fois de ma vie. Il n'y avait plus d'acquis, mais il suffit de quelques minutes pour que je m'y habitue de nouveau.
Je n'étais pourtant pas libre de tout tracas, j'avais perdu quelque chose de précieux lors de cette mésaventure : mon rebec. Oui, je mettais mes instruments sur un piédestal, bien au-dessus des humains. J'étais le prince misanthrope de Lucécie, celui qui rejette la compagnie d'autrui, celui qui peste sur tous les autres, plus attaché à du bois qu'à ceux qui m'entouraient.
Puisses-tu trouver la paix dans l'autre monde, mon vieil ami.
Je me souvins fugacement du sentiment qui m'était venu en le voyant brisé dans ces escaliers. C'était cette tristesse qui m'avait inspiré la folie de m'essayer à la magie.
Ce n'était pourtant pas pour lui que j'étais encore en vie, mais pour celle qui me l'avait offert.
La porte de ma chambre s'abattit avec une telle violence sur le mur qu'elle rebondit pour frapper le coude de la jeune fille qui venait d'entrer, essoufflée.
Je relevai à peine la tête, plus par réflexe après ce coup de tonnerre que par curiosité. Je ne connaissais qu'une personne pour entrer dans ma chambre avec aussi peu de savoir-vivre.
— Lucééééé !! fondit en larmes cette voix chevrotante.
Elle s'immobilisa quelques secondes, comme si une partie d'elle ne s'attendait pas à me revoir, ou du moins pas ici, et surtout pas l'air si nonchalant.
La demoiselle portait une courte robe sous laquelle se trouvait une salopette qui était loin de lui arriver aux genoux, et de longues bottes usées par l'énergie débordante de cette frêle adolescente de 14 ans.
De chaque côté de son visage, deux longues mèches étaient lâchement retenues en des demi-couettes. Je ne connaissais personne d'autre avec une coiffure aussi étrange. Ses cheveux étaient un peu plus clairs que les miens.
Elle continuait de me fixer de ses grands yeux verts qui se noyaient progressivement de larmes, sans un mot, sa moue se fit de plus en plus prononcée. Dans sa vision trouble, j'étais bien là, et moins traumatisé que j'aurais pu l'être.
L'idée de la sermonner sur le traitement qu'elle avait infligé à ma porte ne me vint pas à l'esprit aujourd'hui, j'étais aussi sonné qu'elle de la voir ainsi. Après tout, si cette journée m'avait permis de redécouvrir beaucoup de choses, ma petite sœur ne faisait pas exception.
— Nojù...
Elle se jeta aussitôt sur moi, me coupant le souffle. Ses gémissements, transition lente du chagrin à la joie, me laissèrent coi. En temps normal, j'aurais prématurément mis fin à ce contact physique que je n'appréciais pas, mais je ne me sentais pas de la rejeter vu les circonstances actuelles. Soyons honnête, je n'en avais pas l'envie.
— Je vais bien, pas la peine d'en faire toute une scène.
Je me découvris un don pour la malhonnêteté, incapable de lui dire que j'avais si ardemment voulu la retrouver.
Alors qu'elle se collait encore plus à moi, baveuse comme une sangsue, j'oubliai aussitôt ma réflexion d'il y a quelques secondes, et la repoussai des deux mains.
Elle restait éperdue, assise sur mon lit, inspectant ce qui restait de mes blessures, qui plutôt qu'avoir été causées par toutes les horreurs des profondeurs, n'avaient finalement été infligées que par ma maladresse. Elle essuya ses yeux d'un mouvement gauche du bras, et renifla dans un râle indigne de son rang. C'était le vrai visage de la princesse Nojùcénie de Lucécie.
— Qu'est-ce qui t'es arrivé... ? sanglotait-elle encore, la voix cassée.
L'entendre parler à voix basse, elle qui ne faisait que geindre d'habitude me fit un peu de peine. Dans son regard implorant, je devinai que ma réponse n'était pas à prendre à la légère.
— Hm, eh bien, j'étais parti chercher ma lyre qu'un oiseau m'avait dérobé, et j'ai fini par me perdre dans la forêt, et je suis tombé, euh... dans un ravin ? Un petit ravin.
Malgré sa bouille dégoulinante de tristesse, elle finit par souffler du nez d'un air malicieux, le regard lourd de jugement, et ma compassion pour elle s'évanouit aussitôt.
— Ce ne serait pas un peu tiré par les cheveux ton histoire ? Quel genre d'oiseau vole des lyres ? Eh ! réalisa-t-elle alors. Mais comment tu as fait pour survivre trois jours en forêt ?
Père avait mentionné la durée de mon absence, et je n'en revenais pas moi-même. J'avais passé deux jours entiers dans ce dédale. Je n'en serais probablement pas mort, et cette impression d'avoir frôlé le trépas n'était sûrement due qu'à une extrême fatigue.
Alors qu'elle attendait ma réponse, ma petite sœur se faisait rebondir sur le lit, démontrant l'engouement qu'elle manifestait à l'idée d'entendre le récit d'une éventuelle aventure.
— Raconte, raconte !
— Hm. Je... J'ai cueilli des fruits, et des... gnomes ? Des gros gnomes m'ont un peu aidé.
Je n'avais pas l'énergie de faire plus crédible, mais cela suffisait amplement pour mon public dont les yeux s'illuminèrent à la mention des gnomes.
— Tu me fais marcher ? Des gnomes des bois ?! Je crois que je suis jalouse ! Quelle chance ! Je n'en ai jamais vu. Aaah, si Père nous laissait un peu partir à l'aventure ! On pourrait prendre la route avec de gros sacs à dos, et on emmènerait Efflam !
Cette fille s'enflammait bien trop vite, mais je hochai la tête machinalement.
— Ce n'était pas aussi drôle que ça en a l'air, Si ça en à l'air. Aucune aventure ne vaut un bon bain, un bon lit, et un bon repas.
— Pour les repas, je suis d'accord, reconnut-elle avec réticence. Mais rien de tel que l'aventure pour apprécier le confort ! Et rien de tel que le confort pour apprécier l'aventure !
Ma sœur était à l'opposé de moi. Son enthousiasme était contagieux, mais j'y étais immunisé. Je m'étais contenté de hausser les épaules pour lui répondre, mais son sourire s'illumina encore.
— Dis dis, Lucé, tu sais quel jour on est ?
Son air beaucoup trop niais et bienheureux en disait long sur ses intentions.
— Je vois où tu veux en venir, mais pour être tout à fait franc, je n'ai aucune idée du jour qu'on est.
Elle pouffa longuement avant de rire de bon cœur. Malgré sa désinvolture, son hilarité montrait toujours une certaine grâce, ce n'était peut être qu'ainsi qu'elle avait l'air d'une princesse.
Je restais silencieux, et ne la quittais pas des yeux. Ce rire, n'était-ce pas ce que j'avais entendu quand je me pensais privé d'espoir ?
Elle ne sut pas lire plus loin que l'indifférence que je tentais de montrer, et se justifia :
— C'est quand même fou que tu aies perdu toute notion du temps ! Aujourd'hui, c'est le jour où tu m'apprends à jouer de la flûte-double !
Avec son entrain habituel, elle me rappelait l'intérêt qu'elle montrait depuis quelques mois pour apprendre à manier un instrument, bien que je pouvais aisément voir qu'elle n'avait aucun goût pour ça.
— Est-ce bien raisonnable de faire comme si mon quotidien n'avait pas été brutalement interrompu ?
Elle sautillait déjà dans ma chambre, insensible à mes mots.
Bah, qui suis-je pour lui faire la morale ? Je vais sûrement faire comme si de rien n'était moi non plus, je n'ai pas envie de subir un interrogatoire de plus. Je vais sûrement suggérer aux gardes d'être plus prudents. Rien ne dit qu'ils oseront retenter leur chance. Vu leur négligence, ils ne seraient probablement pas arrivés à m'enlever si je n'étais pas sorti du domaine de mon plein gré.
— Bon, on verra.
— Ouiiiii !!
Sur cette danse triomphale, elle prononça le mot « dîner » comme si c'était une phrase entière puis partit comme une flèche, laissant ma porte grande ouverte, ce qui avait le don de m'irriter.
Quelle énergie...
À l'inverse, la perspective de ce repas était peut-être la seule chose qui aurait pu me pousser à quitter mon lit.
Elle ne m'en voudra pas si je reviens me coucher directement après manger...
En repensant à cet enlèvement, je ne pouvais qu'identifier les responsables qu'avec le visage de celui qui s'était lancé à ma poursuite dans la grotte. Je le revoyais écroulé contre un pan de mur, la terreur avait été sa dernière expression.
Je poussai un soupir, et le cœur lourd, je finis par me lever.
Je peux bien rester éveillé jusqu'à la fin de la leçon.
Je réalisai alors que Nojù était revenue aussitôt, une main dans l'encadrement de la porte, le regard fixe sur moi, comme si elle craignait que je disparaisse de nouveau au prochain clignement.
Elle cherchait ses mots depuis quelques secondes, chagrine.
— Dis dis, Lucé. Tu ne feras pas de folie à l'avenir, hein ? Tu m'as vraiment manqué, et j'ai eu si peur... Et... Je suis si contente que tu sois rentré sain et sauf.
Avant de se laisser déborder par l'émotion, elle prit une grande inspiration et me montra son plus doux sourire.
— Et si vraiment vraiment tu tiens tant à te mettre en danger, laisse-moi t'accompagner la prochaine fois !
Je crois que quelque chose venait de fondre en moi.
— Euh, j'y penserai.
J'avais bêtement acquiescé. Cette chaleur me rappela le vide que j'avais ressenti dans ma dernière ascension.
Suis-je vraiment à plaindre ? Ai-je vraiment besoin d'un autre monde ? Si je suis encore ici, c'est bien parce qu'il y a des choses dans celui-ci dont je ne veux pas me séparer. Et pour tout le reste, il me suffit de le réécrire.
D'un pas ferme, j'avançai vers ma sœur, qui me tournai le dos sans me quitter de son air complice, et nous partîmes vers ce dîner plus que mérité.
Cette magie que j'ai éveillée, c'était pour te retrouver.

Annotations
Versions