Chapitre 1 - La plus douce des lueurs (1/4)
Gazette de l'érudit
Extrait 004 : { Les amagistes aussi ont du mana. Ceux qui éxécrent l'art noble de la magie prétendent sans cesse le contraire, mais c'est se voiler la face. L'éveil de la magie correspond à l'obtention de la capacité de contrôler le mana en soi et de lui donner matière dans notre plan. Bien que l'énergie magique ne provienne pas du monde physique, elle anime le vivant. La fatigue magique est comparable au manque de vitalité de ceux qui n'ont jamais atteint l'éveil. Perte d'énergie, engourdissement du corps et de l'esprit, instabilité émotionnelle, et j'en passe. On dit que les mages qui puisent régulièrement dans leur mana ont tendance à tomber plus facilement malade, et bien que je n'en détiens pas la preuve, cela coïncide avec toutes mes observations. Pour un même mal, un mage qui ne recourt pas à son mana aura plus de chance de survie que celui qui vide ses réserves magiques. Mana et vitalité. N'est-ce pas finalement ça « l'énergie vitale » que tout le monde évoque depuis toujours ? }
Extrait 005 : { La fête des mille lumières serait la plus vieille célébration de Deyrneille. Parlons même de rite antique ! La première mention qui en est faite est dans les mémoires des Rois Fondateurs. Ils y avaient été conviés par les autochtones du Haut-Nitescent. Le nom original s'est perdu, mais tous les spécialistes s'accordent pour dire que le Mausolée Astral est lié à ce rite. On l'avait appelé le Tanebat à une époque, mais très peu de textes le mentionnent comme tel. Si l'aspect du repas copieux, de la réunion de tous les locaux à la nuit tombée, et de la mélodie entonnée une fois l'an pour l'occasion est des plus classiques , là où se distingue cette cérémonie est cette magie qui déformait le ciel étoilé. Ce spectacle a été décrit dans plusieurs ouvrages des Rois Fondateurs, mais personne ne sait exactement de quoi il était question. Cela dit, personne ne remet en doute le fait qu'un mage astral, centre de la cérémonie – certainement une sorte de prêtre du Mausolée – se faisait le coeur de ce rite. Hélas, si la magie, sans doute héréditaire, de ces prêtres était la raison d'être de ce rite, elle a été perdue pendant l'âge sombre. Je salue néanmoins les travaux de l'Archimage de Lucécie, qui ravit la foule chaque année avec ce que je qualifierai plus d'ingénierie que d'alchimie. }
Extrait 006 : { On recense plus de 100 espèces sapientes dans Deyrneille. Certains les appellent races par abus de langage, mais ce terme est employé différemment par les spécialistes qui considèrent que le terme de race ne s'applique grossièrement qu'à deux espèces ne présentant pas assez de différences biologiques. Prenons l'exemple des elfes sylvains. Les elfes eux-même reconnaissent l'espèce sous le nom At'tar Iryn, mais quand ceux-là même parlent des elfes des sous-bois de l'est de Clogyn, ils les nomment Ney Nak'ka. }
Chapitre 1 – La plus douce des lueurs
-1-
— Des gnomes, dis-tu ?
Cette voix impitoyable fit se raidir mes épaules, alors que je gardais la tête basse.
J'entendais le tapotement frénétique des doigts gantés de cuir sombre sur le bois ciré du bureau du duc. Celui-ci était assis sur le plus confortable fauteuil du palais.
Mon père, Illiam de Lucécie, possédait ce regard qui aurait pu me faire regretter les souterrains d'Azulith, complimenté par ses sourcils épais et sa moustache qui semblait s'aiguiser sous l'effet de la colère. Ni sa courte barbe, ni ses volumineux cheveux aux reflets soyeux ne se paraient encore de blanc, et restaient d'un châtain intense. Sur ce qui était son trône, il aurait pu convaincre n'importe qui qu'il était le frère cadet du roi.
— Tu imagines si ces sornettes venaient à être de notoriété publique ?
Nojù lui avait fait part du récit quelque peu romancé de mes tribulations quand nous étions à table, et il avait eu la décence de ne pas réagir sur l'instant, mais j'avais lu dans ses yeux furibonds qu'il souhaitait s'entretenir avec moi juste après le dîner.
— Te souviens-tu de cette fois où tu as accusé ce chat d'être un démon ? Cette manie de mentir te coûtera cher, jeune prince.
J'espérais être pris en pitié après ces événements, mais il n'en fit rien.
— Père, n'est-ce pas la faute de notre garde si j'ai pu me retrouver dans une telle situation ? Si j'ai pu sortir du domaine par moi-même, comment être sûrs que nous sommes à l'abri d'un éventuel enlèvement ? Et puis, pour cette histoire de chat, je vous ai dit maintes fois que c'était l'entière vérité. Je l'ai vu léviter ! Même si je ne comprenais rien à ce qu'il disait, ça m'avait tout l'air de menaces !
— Il suffit !
Quand sa moustache devenait aussi tranchante, c'était le signal pour que je me taise.
— On dirait que ce séjour chez de petits habitants de la forêt t'a rendu insolent, mon fils. Si l'envie te prend de me dire la vérité, tu sais où me trouver. Ai-je été clair ?
— Oui, père...
Après une telle discussion, je ne pouvais que traîner des pieds jusqu'à ma chambre. Que se passerait-il si je lui parlais de cet enlèvement ? Il s'en retrouverait impliqué. Au fond, il lui suffisait de mobiliser la garde, envoyer des chevaliers, ou d'autres unités spéciales. Ils pourraient peut être retrouver la planque des ces bandits en suivant mes instructions, et tout serait réglé.
Cette idée me resta en travers de la gorge, et je m'étonnai d'être aussi catégorique. Une douleur enfouie me revenait. Une de mes mains, lorsqu'elle était encore si petite, pointait du doigt, je ne savais plus où, mais une figure se tenait à côté de moi, sans visage.
Je me retrouvais dans le silence angoissant de ma chambre, seul avec ces pensées.
Le fracas de ma porte sur le mur me fit bondir de stupeur.
— En avant, professeur ! chanta joyeusement Nojù.
Elle agitait fièrement sa flûte-double comme si c'était un sabre, me prouvant encore son non-intérêt pour les belles compositions. Son instrument de bois et d'or me rappelait toujours des souvenirs déjà lointains. Le jour où elle avait éveillé sa magie.
Je sortis un épais recueil de partitions, et le posai sur mon bureau, mon envie de la sermonner m'était déjà passée.
— Bien, on pourrait déjà s'échauffer avec la cinquième sonate de Braiseron. Tu dois la connaître sur le bout des doigts, maintenant.
— Pfuuuh, gonfla-t-elle les joues de lassitude, c'est barbant, super barbant. Quand est-ce qu'on fera de la magie ?
Reconnais que c'est la seule raison pour laquelle tu t'intéresses à la musique.
Je lui lançai un regard noir, doublement irrité.
J'apprécie que tu ne mentionnes pas le calvaire que j'ai vécu ces derniers jours, mais tu m'as l'air d'avoir déjà complètement oublié que j'étais porté disparu il y a encore quelques heures.
— Tu sais bien qu'on aurait des soucis avec Père, surtout toi qui devrait probablement rester à bonne distance de tout ce qui est magique. Pourquoi me demander de t'apprendre à jouer si tu n'en as pas l'envie ?
La princesse détourna le regard, déçue, mais aussi incapable d'avouer ses véritables raisons.
— Tu n'auras probablement jamais besoin de tels pouvoirs, soupirai-je enfin, oublie. Et donc, pour en revenir à-
— Attends attends !
Un index tendu vers moi, ma sœur avait bondi de manière beaucoup trop dramatique, son visage s'illuminait de nouveau.
— Tu ne viens pas de sous-entendre que toi si ?!
— Pardon ? haussai-je un sourcil.
— Attends attends attends ! Ça veut dire que tu sais utiliser de la magie ?!
Cette fille est seulement intelligente quand ça l'arrange, mais je n'ai aucune idée de comment elle en est venue à cette conclusion.
J'étais resté trop longtemps sans répondre, mon attitude devenait suspecte, et mon regard se fit fuyant face aux étoiles dans ses yeux.
— B-bon, si tu ne veux pas apprendre ce soir, va donc te coucher.
— Le terrain d'entraînement du domaine est gardé par Lambert ce soir ! m'informa-t-elle.
D'où tiens-tu de telles informations ?
Je n'avais pas la moindre intention de céder.
— Lucé ! S'il te plaît, s'il te plaît ! Si on apprend la magie, je pourrais te défendre si Biscuit essaye encore de te dévorer !
Sa détermination était convaincante, mais je n'appréciai pas qu'elle se moque de moi.
— Arrêtez avec cette histoire ! Pourquoi personne ne me croit ?
— Moi, je te crois.
Son sourire solaire ne me permettait pas d'en douter, et je me retrouvais penaud.
— B-bref, que Lambert soit là ou ailleurs, ça n'a aucune importance. Nous n'avons pas le droit, tu le sais bien. Pourquoi continues-tu d'insister ?
— Je comprends... soupira-t-elle, exagérément peinée. Tant pis tant pis... Si tu ne veux pas, c'est comme ça...
Son air maussade me fut étrangement communicatif. Je pensais que j'aurais eu satisfaction à ce qu'elle lâche l'affaire, mais je n'en fis rien. Pourtant, un air malveillant se dessinait sur ses traits alors qu'elle marchait à pas lents jusqu'à être sortie de ma chambre. Elle me révéla un livre massif dans sa main.
— ...J'espère que je ne ferai pas trop de ravages en apprenant seule !
Mon visage se décomposa. Après ces tribulations, j'avais ressorti le vieux grimoire de Mère, curieux d'en apprendre plus sur le pouvoir que j'avais éveillé, mais j'ignorais à quel moment elle l'avait remarqué, ni quand elle avait pu me le chaparder.
Elle s'enfuit aussitôt en ricanant.
— Eh ! m'écriai-je vainement.
Elle m'avait totalement piégé.
J'émis un long râle tandis que je considérais mes options. Je ne tenais pas à ce que Père sache que je lui avais caché ce grimoire tout ce temps, surtout qu'il était déjà suffisamment remonté contre moi. De plus, j'avais de quoi m'inquiéter qu'une telle inconsciente se retrouve en possession de connaissances aussi dangereuses. Face à ce constat, je me lançai à sa poursuite.

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