Chapitre 1 - La plus douce des lueurs (2/4)

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Dans une excroissance des fortifications du domaine, se trouvait à l'ouest les casernements de la garde affectée au palais. Une cinquantaine d'hommes y vivaient, et ils n'étaient pas à plaindre. Les jardiniers prenaient grand soin de cette cour. Dans son point le plus excentré, il y avait un terrain de terre qui servait aux entraînements. Des cibles fixes y avaient été installées le long de la muraille. Cibles d'archers en paille, bien sûr, mais aussi mannequins de bois ou de fer.

Ma sœur se tenait face à elles, à une dizaine de mètres de distance, grimoire ouvert à ses pieds, elle amenait lentement la flûte-double à ses lèvres.

— Nojù ! Cesse ces bêtises ! Tu as gagné, je vais t'apprendre ce que je sais, mais ne fais pas n'importe quoi !

Ce cri retenu avait pour dessein de ne pas attirer l'attention. Un garde aurait pu nous entendre si ce n'avait pas été Lambert, mais ce terrain était suffisamment écarté de l'endroit où ils dînaient et dormaient.

— Ouiii, merciii merciii !

Je pouvais très bien voir son sourire mesquin derrière ses airs de fausse ingénue.

Elle me mène par le bout du nez !

Sa vive joie finit pourtant par me faire oublier sa fourberie.

— Alors tu sais vraiment utiliser la magie ?! Attends attends, me dis pas ! Ce sont les gnomes qui t'ont tout appris ! Ou alors tu sais l'utiliser depuis plus longtemps, et tu l'as caché à tous ! Ooh, tu m'épates, Lucé !

— Oui oui, enfin bref, tout ça doit rester secret.

La mention de secret fit rougir ses joues d'excitation. Son rire devint inquiétant tandis qu'elle me donnait des coups de coude pour me féliciter.

Oh, et puis, me résignai-je, je n'allais pas garder ça pour moi. Quitte à ce que quelqu'un soit au courant, autant que ce soit elle.

— Bon, j'espère que pour une fois tu seras concentrée pendant mes explications.

Je m'éclaircis la gorge, et elle me gratifia d'un silence religieux.

— La magie musicale possède trois sorts basiques : le lamina, le cura, et l'auxilia. Il suffit de prononcer l'incantation clairement, puis de jouer un accord de ton choix. Apparemment, il est question de concentrer... la force de ton cœur ? Ton pouvoir intérieur ? Je ne sais pas exactement de quoi il s'agit, mais tes intentions doivent être marquées quand tu visualises ce que tu attends de ton sort.

J'aurais aimé qu'elle boive ainsi mes paroles durant nos leçons de solfège.

— Pour le lamina eius, tu dois avoir préalablement choisi ta cible, mais n'y mets pas trop de conviction.

— Entendu !

Même si le sujet la passionnait, elle se montrait toujours aussi impatiente et fit aussitôt face à une cible de fer. Celle-ci aurait eu raison de trembler.

Au moins, elle n'a pas à faire ses débuts sur une cible d'ectoplasme.

— LAMINA EIUS

Après un simple souffle dans la flûte-double, un croissant de lumière sembla s'en échapper, lame impalpable éblouissante, bien plus massive et rapide que celle que j'avais invoquée la première fois. Elle avait néanmoins raté la cible, et son sort finit sa course contre les fortifications du domaine dans une explosion éblouissante qui arracha quelques gravats à la muraille.

La mâchoire décrochée, on resta quelques instants à constater l'ampleur des dégâts. Nojù fit rapidement mine qu'elle avait tout calculé.

Il y a deux ans, elle avait éveillé sa magie lors d'un incident mineur. Ce phénomène pouvait parfois révéler l'ampleur du potentiel d'un mage. Elle avait laissé un cratère autour d'elle dans la cour sud, aujourd'hui rebouché. Mais si Père n'avait jamais souhaité qu'on touche à la magie, la crainte que ma sœur possède un pouvoir aussi puissant n'était qu'une raison de plus pour ne pas faire ce que nous étions en train de faire.

— Si la garde ne rapplique pas après ça... soupirai-je en regardant autour de nous.

On se cacha dans un coin quelques minutes, s'assurant que personne ne vienne nous enguirlander.

— C'était trop trop bien ! Je veux recommencer !

Alors qu'elle s'avançait de nouveau sur le terrain, je la retins par l'arrière du col, l'autre main sous le grimoire. Je l'entendais grogner et gesticuler alors que j'essayais de reprendre la leçon.

— Le sort signature des mages musicaux est le « Pugna Moralis » qui confère de l'énergie à tous ceux à qui la mélodie du barde est destinée. Plus longtemps on joue, plus les effets perdurent. Ce qu'inspire le morceau aux alliés influe énormément sur la qualité du sort.

— Oui oui, on s'en fiche, on passe, ça.

Elle tentait de m'arracher le grimoire pendant que je lisais.

— C'est quoi ça « Anguem Iridis » ?

Je résistais fermement à la jeune fille qui parvenait à lire rapidement ce qui l'intéressait. Elle lâcha aussitôt le grimoire et sautilla jusque devant une cible.

— Super super, ça a l'air de marcher comme les autres sorts !

Je feuilletais les quelques pages consacrées à l'anguem, perplexe.

Je l'ai lu une dizaine de fois, et j'aurais systématiquement raté ce passage ?

Ce chapitre ne me disait rien, et je continuais de m'interroger tandis que ma petite sœur prenait une pose de combat.

— À genoux devant ma toute-puissance ! ANGUEM IRIDIS !

En soufflant dans l'instrument, un ruban irisé, dominé par un rose envoûtant, ondula rapidement à la manière d'un serpent jusqu'à la cible de fer, et l'entailla à peine avant de disparaître.

— Bof, conclut-elle, ce sort est pourri, tout pourri.

Malgré son constat, son sourire restait indécrochable d'avoir pu matérialiser une telle chose. Elle reprit son souffle, prête à essayer autre chose, et je lui retirai sa flûte des mains.

— Confisqué.

— Mais ! s'égosilla-t-elle. Rends, rends !

Je levai sa flûte-double au-dessus de ma tête, et elle dut s'agripper à ma taille avec ses deux jambes pour tenter de la récupérer, un bras tendu, l'autre autour de mon cou.

— Allez, allez !

Même si elle était lourde dans tous les sens du terme, j'entendais son rire étouffé au creux de mon oreille alors qu'elle tentait de hisser le haut de son corps, et les petits bruits suraigus qu'elle émettait en se débattant m'amusèrent malgré moi. Je repensais pourtant à ce que je venais de lire, ce qui m'inspira une réflexion.

Ça ne devrait pas être aussi facile... Le livre mentionne toujours des astuces pour visualiser les sorts, et énumèrent les possibles raisons d'échecs. Pour nous deux, c'est tout à fait naturel.

Lasse, Nojù finit par laisser sa tête tomber sur mon épaule.

— Fiouh, ce n'est pas tous les jours que tu es aussi rigolo.

— Qui est rigolo ? Descends de là.

Elle remit les pieds au sol et s'éloigna de son frère soupe au lait. Pourtant, son sourire restait entier quand elle me dévisageait. Je lui jetai sa flûte-double, avant de m'avancer vers la cible.

— Laisse-moi te montrer ce que tu gagnerais à faire dans la subtilité. ANGUEM IRIDIS !

Le ruban que j'avais imaginé était aussi dominé par le rose, et s'étendit jusqu'à la cible avant de s'enrouler autour de son bras. C'est à cet instant que je l'attrapai à sa base, et le tirai vers moi. L'étreinte magique se resserra autour du mannequin, mais il ne bougea qu'à peine, fermement fixé au sol.

— Oooooh ! C'est super impressionnant, Lucé ! Trop trop bien !

— Si tu prenais le temps de lire, tu saurais que ce sort peut servir à bien d'autres choses que trancher.

— J'ai été négligente, on ne mit reprendra plus !

Je saluais son application à la tâche. Quand elle revint face aux cibles, je reconnus dans ses yeux la ferveur de comprendre et de s'améliorer. J'ignorais pourquoi ça lui tenait tant à cœur. Bien sûr, nous prenions du plaisir à lancer des sorts, c'était une sensation grisante de créer quelque chose de surnaturel, pratiquement sans effort.

— ANGUEM IRIDIS !

Son ruban fouetta plusieurs fois la cible avant de disparaître. Oui, elle s'amusait, mais si je prenais le temps de l'observer, Nojù n'avait que rarement montrer tant de sérieux.

— J'ai envie de passer au niveau supérieur ! s'exclama-t-elle. MAGNA LAMINA EIUS !

Certains sorts de la magie musicale pouvaient se décliner. Le Magna était plus coûteux en mana, mais bien plus puissant.

On resta ébloui et pétrifié par l'explosion qui souffla nos cheveux en arrière.

J'ignore pourquoi personne n'intervint après ça, mais il y avait de quoi être préoccupé pour notre sécurité. On put encore continuer de pratiquer quelques temps, en particulier un sort qui ne pouvait se lancer qu'à deux, mais nous n'arrivâmes pas à l'incanter.

— Il faudra qu'on remette ça ! proposa-t-elle alors que nous rentrions.

— Ne te fait pas trop d'illusions, quand ils verront les dégâts que tu as fait au terrain, ils vont renforcer la sécurité.

— Quelle importance ? On trouvera bien un autre endroit à détruire !

Reconnais que c'est ton objectif depuis le début...

Elle s'étira longuement dans un corridor du deuxième étage, qui n'était plus éclairé que par de simples chandelles, pour instaurer une pénombre reposante.

— Bon bon, la sorcière du chaos que je suis a bien mérité une bonne nuit de sommeil après avoir eu sa dose quotidienne de sensations fortes !

— Ne serait-ce pas plutôt à moi de dire ça ?

Son rire dissimulé dans un souffle s'interrompit prématurément. Elle repensait à tout ce qu'elle avait entrepris ces derniers jours, et moi, je me souvins avec une étrange nostalgie que ce matin encore, j'étais dans ces souterrains.

— Lucé... fit-elle d'une voix maussade. Je te raccompagne à ta chambre.

J'ignorais quelle réflexion avait mené à cette chute de morale, mais je ne l'interrogeai pas, et la laissai m'accompagner jusqu'à ma porte. Son regard insistant me fit comprendre qu'elle ne voulait pas partir.

— Je crois que je vais m'endormir debout, finit-elle par constater. Fais un gros gros dodo, Lucé.

Elle s'éloigna en traînant des pieds, je ne me souvenais pas l'avoir déjà vu ainsi. Cet océan d'énergie s'était finalement asséché. Cela devait être lié à nos réserves de mana. La fatigue magique était un concept qu'on venait de découvrir, quand cette énergie manquait en nous, notre corps s'affaiblissait. On n'en mourait pas, mais aller au delà de nos limites pouvaient nous laisser le corps engourdi.

— Nojù, je...

Mes souvenirs de la grotte s'étaient imposés à moi alors que je l'observais partir.

Elle se tourna vers moi, exténuée, et je ne sus pas quoi ajouter. J'avais eu la vive envie de lui transmettre quelque chose, mais je n'étais pas sûr moi-même de ce que signifiaient ces émotions, et n'aurais pas pu y mettre des mots.

— B-bonne nuit.

Cela suffit à lui inspirer un dernier sourire, et elle repartit, soulagée. Je m'en satisfis pour le moment, et pus enfin m'écrouler sur mon lit.

À travers toutes sortes de sensations, mon corps vivait encore cette traversée de la grotte. Je me sentais encore marcher, mes muscles ressassaient ce traumatisme. Dès demain, tout ça ne serait plus qu'un souvenir.

Ma conscience s'éloignait, le pays des songes m'invitait enfin.

Dans les dernières lueurs de mes pensées lointaines, je revoyais la silhouette de ceux venus me voler à mon quotidien. Comment aurais-je pu croire que tout cela était fini ?

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