Chapitre 1 - La plus douce des lueurs (3/4)

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-3-


Le lendemain soir, alors que la lumière des rues se faisait plus intense et colorée que celle du ciel, notre carrosse s'arrêta au milieu des clameurs.

La journée m'avait parue étrangement normale, et m'avait donné l'impression que ces derniers jours n'avaient étaient qu'un rêve, un rêve si intense qu'il avait influé sur ma perception de la réalité. J'avais dû suivre des cours, discuter de mondanités avec des invités prestigieux, et sans y avoir trouvé goût, je m'étais étonné de redécouvrir tant de petites choses sous de nouveaux angles.

Ce soir, par contre, le programme était exceptionnel. Le Haut-Nitescent brillait comme un brasier de toutes couleurs. La vieille ville rayonnait de joie et d'énergie. On entendait les percussions des festivités en tout point. La fête annuelle des mille lumières avait lieu sur ce que l'on appelait l'Auréole, une large rue piétonne qui faisait le tour de la colline centrale de Lucécie, dominant tous les toits en contrebas. Marchands et artistes s'y étaient installés, et il était difficile de naviguer dans cette foule compacte et bruyante.

Heureusement, la noblesse ne se mélangeait pas à la populace. Plus haut encore dans la vieille ville, au point culminant de Lucécie, non loin de la tour Fanale et du mausolée astral, se trouvait la place des Nimbes. C'était la place majeure du Haut-Nitescent, mais elle n'était pas bien grande, et encerclée de demeures au charme ancien. Tout le gratin du duché avait répondu à l'appel. La lumière était plus tamisée ici et les éclats de voix plus rares, on parlait beaucoup politique, car malgré tout, les régnants des alentours n'étaient que rarement rassemblés ainsi.

L'attraction principale était mon père, comme chaque année, et bien qu'il n'excellait pas par sa sociabilité, son titre suffisait à ce qu'il se retrouve encerclé toute la soirée.

Bien à l'écart, le prince local faisait mine de s'intéresser au ciel étoilé, et au calme qui régnait entre deux bâtiments. Ma sœur me rejoignit après quelques minutes, elle portait une robe aux jupons bouffants, mais assez courte pour que la chaleur de la foule et du pic de l'été ne l'incommode guère.

— C'est vraiment vraiment la pire année, soupira Nojù. Ni Eilwen, ni Deryn, et surtout, pas de Miléna ? À quoi bon être sous ce ciel si les plus belles étoiles de ma vie en sont absentes ?

Sa tournure était bien trop dramatique, mais j'avais encore moins envie d'être ici qu'elle. Si la princesse de Sendeuil avait été là, j'aurais trouvé un moindre réconfort, mais sa santé déclinante l'avait sans doute poussée à rester se reposer.

— C'est décidé ! s'exclama-t-elle comme si elle venait d'être frappée par un éclair de génie. Partons d'ici !

— Toi et tes vaines chimères...

— Toujours les mêmes têtes, toujours les mêmes amuse-bouches, toujours les mêmes danses, toujours les mêmes discussions ! Cette année, mon Lucé, nous allons faire la fête avec le peuple !

— Ce serait encore pire...

Je n'avais que peu d'espoir de la ramener à la raison, elle semblait s'accrocher à cette idée, aussi irréaliste fût-elle.

Alors qu'elle s'apprêtait à reprendre son argumentation passionnée, je m'éloignais déjà. Si je restais trop en place, une certaine princesse allait finir par me retrouver.

— Eh, attends attends ! Écoute-moi !

— Même si c'était possible, pourquoi crois-tu qu'on ne se mélange pas avec les roturiers ? lui assénai-je froidement sans même me tourner vers elle. Ils n'ont aucune hygiène, aucun savoir-vivre, et si ce n'était que ça, ce serait un moindre mal, mais ils sont aussi vils ou stupides, le plus souvent les deux. On ne passerait pas inaperçus sur l'Auréole, et ça nous mettrait en danger.

Nojù me dévisageait comme si elle avait pris personnellement ces insultes. Son élan d'enthousiasme à l'idée de découvrir un autre pan de cette fête s'était calmé, remplacé par une déception qui détendit son corps. Je savais très bien qu'elle allait me désapprouver, comme à chaque fois, et que plutôt que s'énerver, elle tenterait une approche en douceur, ce qui allait m'exaspérer davantage.

— Eeeh, Lucé... Ne sois pas si braqué. À part leur éducation, ils sont comme nous...

Elle peinait à trouver de nouveaux mots pour me persuader. Si elle savait que j'avais été enlevé il y a quelques jours, oserait-elle tenir le même discours ?

En voyant que je repartais plus loin, ses épaules s'affaissèrent, et je ne pus entendre son prochain murmure.

— Et dire qu'hier...

Avant d'aller au bout de sa pensée, elle secoua la tête, me rattrapa et m'agrippa fermement par le poignet.

— Suis-moi !

Je m'apprêtais à la repousser, cherchant des mots plus dissuasifs que les précédents, mais les mèches vert-de-gris que je redoutais de voir n'étaient plus loin, et je décidai finalement de me laisser tirer.

La place des Nimbes permettait l'accès à quelques habitations. Une petite impasse faiblement éclairée donnait sur un escalier de pierres. Les papillons de nuits voletaient autour des lanternes de verre et de tissu. Au sommet des marches, je pouvais au moins me dire loin de la foule, mais cette petite terrasse appartenait au second étage de cette maison, et nous n'avions rien à y faire.

Les meilleurs guerriers de la ville protégeaient le Haut-Nitescent toute la soirée, et tout particulièrement son sommet où les personnalités les plus importantes s'étaient rassemblées. Mais ici, à l'écart du bruit et de la lumière, nous étions seuls.

— C'est donc là où tu vas de temps en temps avec Deryn et Eilwen ?

— Regarde regarde ! m'ignora-t-elle.

Au bout de cette terrasse, si l'on avait le malheur de basculer par dessus une rambarde, une chute de cinq mètres aurait pu nous mener à une ruelle qui donnait sur l'Auréole. On pouvait apercevoir entre deux murs la fête qui battait son plein. De vives couleurs émanaient de cet étroit aperçu. Les visiteurs allaient en tout sens, et le brouhaha encore distant m'évoquait le son de chutes d'eau. Une odeur sucrée me parvint aux narines.

— Que veux-tu que je te dise ? C'est super. Restons ici.

— Mais nous pourrions aller avec eux !

— Non.

Après un regard au-dessus de la balustrade, je tentai de la ramener à la raison d'un seul mot.

— Et puis, tu sais très bien ce que je pense de ces gens là.

Je ne savais plus quoi ajouter pour qu'elle comprenne mon point de vue. Elle connaissait l'aversion que je leur vouais. Néanmoins, une réflexion me vint.

— ...Cela dit, je n'en pense pas moins des autres.

Mon regard dédaigneux vers la place des Nimbes fut apparemment considéré comme une approbation tacite, et ma sœur sautilla de joie.

— Super, super ! Attends-moi ici une minute ! N'entre sous aucun prétexte !

Elle ouvrit la porte de la maison sur laquelle nous nous trouvions, et j'en restai incrédule. Les propriétaires n'avaient pas la moindre idée que leur négligence avaient permis, non à pas à un cambrioleur, mais à la princesse de leur duché de s'infiltrer chez eux.

— C'est tout à fait illégal, rappelai-je.

Dans un claquement, la porte s'était refermée derrière elle. J'avais parfois l'impression qu'une voix lui soufflait en permanence à l'oreille d'agir de la manière la plus aléatoire qu'elle puisse imaginer. Ainsi, je me retrouvais à attendre. Si la situation devait empirer, ce ne serait pas de mon fait.

Quand la porte se rouvrit, une silhouette apparue sous une capuche. Malgré la pénombre, je pouvais apercevoir cette tenue d'or et de mordoré, rappelant le coloris des feuilles mortes. C'était une tenue discrète, mais aux finitions raffinées. Le bas était particulièrement court, et ces bottes familières montaient jusqu'aux genoux.

J'avais beau reconnaître le style de la couturière derrière ces vêtements, ma récente mésaventure me poussa à la méfiance, et j'approchai ma main de ma taille. Il me suffirait d'un instant pour l'enfouir dans mon sac et en sortir ma lyre.

Pourtant, le rire étouffé mais gracieux agita les épaules de cette jeune fille, et elle abaissa aussitôt sa capuche pour montrer le visage réjoui de ma petite sœur.

— Tu ne m'as pas reconnu, pas vrai ? Avec ça, on peut se fondre dans la foule incognito !

Je n'osais pas la ramener à la réalité. Je devinais qu'elle ne s'intéresserait pas à quoi que ce soit de logique et de sensé tant qu'elle était dans cet état d'euphorie.

— Et voilà pour toi ! fit-elle en sortant une tenue similaire de son propre sac de thornecelia.

Je fixai sans un mot ce qu'elle me tendait joyeusement, perplexe.

— Ne t'en fais pas, il n'y a personne à l'intérieur !

Là n'est pas le problème...

J'étais prêt à briser ces espoirs, devinant très bien ce qu'elle avait en tête. Son air beaucoup trop enjoué ne m'avait jamais empêché de me montrer direct. Et pourtant, après un soupir, j'attrapais la tenue, et m'aventurai chez de parfaits inconnus.

À la lumière de ma lampe à huile, j'avais enfilé ce court pantalon de toile, ce haut, et ce que j'identifiais comme une pèlerine, pourvue de la même capuche que ma sœur. J'enfilai les longues mitaines, et découvris peu après cet appendice de tissu qui pendait au niveau de mon cœur. Il y avait dessous deux crochets qui me permirent d'accrocher ma lyre, cachée par le lin.

La ceinture souple faite d'un textile élastique rendait plus facile que jamais l'accès à mon sac de thornecelia. Non seulement cette tenue était pratique, mais elle était confortable. J'aurais peut-être eu honte de la porter auparavant, mais son esthétique me satisfit, quoique j'en dise.

Je ressortis aussitôt que possible, pour découvrir le visage enchanté de ma sœur, qui avait attendu avec ferveur ce moment.

Les poings levés au niveau de ses clavicules, elle s'approcha, ne s'exprimant d'abord que par de petits cris retenus. Elle finit par enrouler ses bras autour du mien.

— Mon bon m'sieur, sauvez-nous d'ces bândits qu'ont attaqués not'ferme, j'vous en cônjure quoi !

Elle continuait de me toiser sous toutes les coutures, ne délaissant pas son rôle de paysanne en détresse.

— Tu as l'air d'un vrai héros, prêt à sauver la veuve et l'orphelin ! conclut-elle avec son propre engouement.

Je ne savais pas quoi lui répondre, ni quoi lui dire. J'ignorais ce que cette tenue signifiait pour elle. J'ignorais pourquoi j'avais consenti à la porter, mais je finis par la pincer du bout des doigts pour l'indiquer à ma sœur.

— Nojù, je-

— Et maintenant, place à la fête ! tourbillonna-t-elle sur elle-même à en perdre l'équilibre avant de pointer son index vers le ciel.

Elle se mit à courir, et je crus m'attendrir en voyant sa vive joie, puis elle bondit par dessus la balustrade.

— Hop !

Mon corps se pétrifia de terreur. Ma sœur ne venait-elle pas de se donner la mort ?

— AUXILIA EIUS, chanta-t-elle.

Une sphère à l'apparence de verre phosphorescent se matérialisa autour de Nojù dans sa chute, et quand elle atteignit le sol, ce bouclier magique se brisa, et ma sœur atterrit les quatre fers en l'air dans cette ruelle.

Je m'étais précipité jusqu'à la rambarde pour constater l'ampleur de l'inconscience de cette fille.

— À ton tour ! me leva-t-elle son pouce comme si tout allait bien.

— Tu aurais pu prévenir, râlai-je. Ou encore mieux, tu aurais pu ne pas te jeter à corps perdu dans le vide.

Elle se contenta d'un large sourire pour me répondre, tandis qu'elle se relevait. J'ignorais si j'avais la force de la ramener ici avec un anguem, mais sans ça, elle ne pourrait pas remonter. Allais-je vraiment devoir la rejoindre pour l'empêcher de se retrouver seule parmi les roturiers ?

Pendant des années, elle avait mentionné son envie de découvrir l'autre face de la fête des mille lumières. Si elle avait franchi le pas, c'était parce que la magie lui en avait donné la possibilité.

Le vent chaud de cette soirée caressait mes cheveux. J'étais proche du sommet de Lucécie, le ciel était entièrement dégagé.

J'avais finalement fait un pas en arrière, puis un autre.

À la moindre erreur, je meurs. J'ai la peur irrationnelle que le sort ne se déclenche pas, mais en situation de survie, il n'y a pas de raison que ma magie me fasse défaut.

Je me reculais encore pour le grand saut. L'auxilia eius, sort de protection des bardes, créait une prison de verre luminescent autour de sa cible. Il était plus aisé de l'utiliser sur soi, mais on se retrouvait alors captif durant les quelques secondes où le sort était maintenu. Sauf dans le cas où le sort était utilisé sur une cible mouvante. Le bouclier était alors moins résistant, mais suivait le déplacement de celui qu'il protégeait.

Ma lyre tremblait. Mourir après m'être enfin retrouvé en sécurité serait risible. Et pourtant, il demeurait en moi de ces expériences quelques bribes d'émotions, déjà ternies, mais il me suffit de m'y plonger pour me retrouver sous les arbres de la forêt d'Azulith, dans cette clairière où j'avais redécouvert le jour.

Je m'élançai, et frappai les cordes de ma lyre après l'incantation.

— MAGNA AUXILIA EIUS

J'avais mis toutes les chances de mon côté pour obtenir le bouclier le plus robuste possible, et quand il toucha le sol, il y rebondit légèrement, et disparus l'instant d'après, me laissant poser les pieds au sol en douceur.

— Quoiiiii ?? Quoiiiii ??

— Et voilà ! pris-je la pose comme si je n'avais été terrifié à aucun moment.

— Mais comment tu as fait ça ??

— Les sorts de la magie musicale ont une certaine malléabilité. Il m'a suffit de visualiser un bouclier qui amortit plutôt que bloquer, et sa souplesse m'a permis de m'épargner le choc à l'impact.

— J'ai compris ! réalisa Nojù avec satisfaction. C'est toi qui t'es accaparé toute l'intelligence de notre hérédité, et c'est de ta faute si je ne comprends jamais rien aux enseignements !

— Tu devras te contenter de ton talent pour la mauvaise foi, la grondai-je.

Elle rigolait, et je n'étais pas sûr que ce soit dû à ma réponse. Ma sœur semblait considérer tout ce qu'elle pourrait faire avec des pouvoirs aussi versatiles, et son hilarité devint progressivement inquiétante.

— Bon, assez plaisanté, la fête nous attend ! conclut-elle avant de s'élancer vers cette cacophonie lumineuse.

Tous mes choix m'avaient conduits ici, je n'avais plus d'autre option que de la suivre. Je m'exécutai dans un soupir, et abaissai ma capuche pour dissimuler mon visage.

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