Chapitre 1 - La plus douce des lueurs (4/4)

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-4-


Arrivés sur l'Auréole, j'eus l'impression qu'une vague humaine nous avait emportés dans son sillage. Des vendeurs hurlaient leurs boniments, espérant vainement se démarquer du brouhaha. On entendait des sifflements et autres éclats de rires. Les enfants couraient en tout sens. Hommes et femmes de tout âge discutaient, se bousculaient. Une patte écailleuse me tira jusque devant son étal, et ce forain à tête de lézard m'enfonça une balle dans la main. Il dut me crier les explications de son jeu, car ceux autour de moi s'égosillaient en des encouragements plus que douteux, et me secouèrent agressivement aussitôt que je réussis mon premier lancer.

Je grimaçais de leur brutalité et de leur manque de savoir-vivre, mais ils continuaient de danser autour de moi, indifférents à mon mécontentement.

Nojù put pourtant apercevoir mon sourire sous la capuche, et une tendre expression apaisa ses traits. On lui tendit alors une étrange confiserie, nuage rose sur un pique de bois. Elle croqua dedans sans se soucier de quoi que ce soit, et s'étonna de la sensation unique de cette bouchée. Son regard se tourna vers l'homme qui faisait tourner une manivelle de ses deux mains pour créer cette mixture insolite.

Ma sœur me rejoignit prestement et me colla cette chose au visage. Je la repoussai vivement, et tentai d'ôter cette sensation poisseuse sur ma joue. C'était bien trop sucré.

— Jolie lyre ! me félicita le barde Jacqueberd, ivre mort.

Il avait eu l’œil pour la remarquer, et leva sa chope vers moi avant de continuer son chemin. Il s'effondra deux mètres plus loin, attisant l'hilarité générale.

Je l'observai d'un sourire hautain, et finis par souffler du nez.

— Alors, tu regrettes d'être venu ici ? s'approcha Nojù, bien trop fière d'elle.

Je savais quelle réaction elle attendait de moi, et je n'avais pas envie de lui donner ce plaisir. Je me contentai de hausser les épaules.

Nous approchions de la partie la plus large de l'Auréole. C'était ici que cinq musiciens avaient réservé leur place. Nous les entendions jouer bien plus fort que ce que leurs instruments auraient dû permettre, démontrant que certains enchantements et objets magiques s'étaient démocratisés dans notre région.

— Ils donnent vraiment tout, remarqua Nojù.

Ses œillades répétées, et sa façon d'agiter les hanches de manière répétée, les mains dans le dos, était ce qui précédait souvent ce genre de requêtes que je m'empressais de refuser.

— ...Tu ne voudrais pas m'accorder une petite danse ?

J'avais repoussé les limites de ma tolérance à plusieurs reprises déjà. Songer à pourquoi je lui cédais tout aujourd'hui me ramenait systématiquement dans les souterrains d'Azulith. Une fois plongé dans ces ténèbres et ce silence où tous mes regrets s'étaient retrouvés amplifiés, une fois que je m'étais souvenu de ces heures où vivre une vie normale me paraissait soudain interdit, où je devais renoncer à tout sans n'avoir rien connu, alors ce même sentiment m'animait de nouveau.

Nojù agitait coudes et genoux, se calquant sur le rythme de la musique, et sur les pas hasardeux de ceux qui nous entouraient. Elle reculait lentement, sans me quitter des yeux jusqu'à se retrouver au centre de la piste. Elle m'invita de ses grands gestes à la rejoindre.

Ce n'était pas de la danse telle qu'on nous l'avait enseignée. Il n'y avait pas de convention, pas de règle, pas d'étiquette. Chacun était libre de bouger comme il le veut, sans se soucier des autres. C'était ridicule. J'aurais pu me moquer d'eux, car leurs gesticulations m'évoquaient une démence avancée ou la simplicité de sauvages.

J'avais étudié les plus grands compositeurs, et ces accords rudimentaires et répétitifs n'avaient pas le moindre raffinement. J'aurais pu dire que ce morceau souillait ces instruments. Et pourtant, la joie authentique et irrésistible que cette musique inspirait à tous n'était-elle pas preuve suffisante de ses qualités ?

Je m'avançai nerveusement jusqu'à ma sœur, dont la stupéfaction était dissimulée derrière une allégresse à toute épreuve.

Elle m'attrapa par les poignets, et me fit tourner avec elle. En nous laissant emportés dans ce tourbillon, nos capuches basculèrent en arrière. Enivrée par cette atmosphère vibrante, Nojù se mit à rire sans pouvoir s'arrêter. Il faisait chaud, la musique accélérait encore et encore, les clameurs s'amplifiaient, les odeurs de nourriture s'intensifiaient, les sourires étaient plus radieux que jamais. J'en perdis toute notion du temps, toute appréhension. La commissure de mes lèvres se redressait sans même que je ne m'en rende compte.

Quand je ne fis plus qu'un avec l'instant présent, les instruments s'interrompirent dans un dernier mouvement, et la foule exulta de bonheur. Les artistes essoufflés se concertèrent, bières aux lèvres, avant le prochain morceau.

— Je n'avais pas ri comme ça depuis longtemps ! se calmait difficilement la princesse.

J'étais encore sonné par ce que je venais de vivre et hochai faiblement la tête.

— Oui. C'était... Pas trop mal.

Après l'ovation, le calme revenait progressivement. Nojù me fixait, et tarda à lâcher mes mains.

— Je suis si contente de te voir t'amuser.

Elle ponctua cette phrase d'un rire fugace. Tous son corps avait suggéré ce qu'elle ressentait, mais qu'elle y mette des mots me laissa déboussolé.

Le silence se fit entier. Nos regards se croisaient. Puis le sifflement. Ce sifflement caractéristique qui s'élevait dans les cieux étoilés. Une détonation lumineuse constella la nuit de chaudes couleurs.

Nous avions tous levé la tête vers ce phénomène resplendissant, joyau de cette tradition. Nous ne faisions plus qu'un avec ceux qui nous entouraient.

Ces flammes lointaines retombaient déjà, et devenaient les prochaines étoiles de cette nuit avant de disparaître en un crépitement. Le prochain sifflement se fit entendre, suivi par un autre, et le ciel nocturne s'embrasa, flammes tourbillonnantes, explosions éblouissantes, vagues de teintes étincelantes.

J'entendis autour de moi les longues exclamations d'émerveillement. Il n'y avait finalement rien de si honteux à partager ça avec le peuple. Je crois que ce fut cette année que je compris enfin le sens de cette fête.

Mon regard se tourna vers ma sœur. Elle était sous le charme, et ses yeux s'illuminaient de chacune de ces couleurs.

Elle s'aperçut que je l'observai, et tourna la tête vers moi.

— Merci, Lucé. Si tu n'étais pas revenu, nous n'aurions jamais pu vivre ça ! Enfin, c'est bien que tu sois revenu tout court !

Elle agita ses couettes de gauche à droite, amusée par la maladresse de ses paroles.

— Qu'est-ce que je raconte ? Je suis juste heureuse de pouvoir être ici avec toi !

C'était ce sourire là. Le sourire qui m'avait sauvé il y a quelques jours.

Des éclats en tout ton se succédaient sur son visage. Cet instant se grave en moi.

— Nojù...

J'avais ressenti le besoin de lui dire que j'étais désolé. Je ne parvenais pas encore à dire clairement ce qui m'avait amené à ce mot, pourtant, j'étais loin de ne ressentir que de la culpabilité.

— J'ai l'impression qu'ils savent mieux apprécier ce spectacle que nous autres.

Ma sœur lançait des regards autour de nous. Chacun était envoûté.

— C'est comme s'ils nageaient en plein rêve.

Je ne pouvais que le constater moi-même : qu'importe leur identité, tous semblaient puiser de l'espoir dans ce ciel étoilé.

Quand le calme revint après le bouquet final, je sus profiter de la paix de ces quelques secondes. Les murmures détendus autour de nous me laissèrent réaliser la chance d'avoir survécu à une si terrible épreuve.

Le vent portait toujours la chaleur des autres, des effluves sucrées ou grasses à en donner l'eau à la bouche, mais aussi les rires distants, et l'affection que partageaient ces gens.

Vidé autant qu'empli, je ressentais tout sans filtre, et continuais de lever les yeux vers les astres.

— Oh...

Ma sœur venait de réaliser quelque chose. Je me tournai pour rencontrer sa grimace.

— Comment on va revenir sur la place des Nimbes ?

Le temps que je ressente ce sentiment de panique, elle passa ça à la rigolade. Puis nous repartîmes jusqu'à notre propre côté de la fête. Quand un garde vint à notre rencontre, on prétexta l'avoir contourné sans qu'il ne se rende compte. Celui-ci se sentit coupable et décida de n'avertir personne de sa négligence.

Une fois changés, on revint parmi la noblesse, mais Nojù et moi nous lançâmes de temps en temps des regards complices.


De retour au palais, j'avais pu remercier ma sœur pour la tenue qu'elle m'avait offerte. Comme je le pensais, Madeleine, sa gouvernante, était à l'origine de ce superbe ensemble. Nojù insista lourdement sur sa participation, mais heureusement, elle ne se remarquait pas sur le produit final.

Après nos bains, nous nous souhaitâmes bonne nuit, mais je décelai que la princesse avait encore à dire.

— À partir de maintenant, je sens que les journées vont être de plus en plus marrantes ! Et la prochaine fois qu'on s'entraîne à la magie, on pourrait se battre ensemble !

— Tu dis ça mais demain tu rechigneras à sortir de ton lit et tu traîneras les pieds jusqu'à ton premier cours du matin.

— O h, tu me connais si bien, mon frère.

D'un pas léger, elle disparut dans sa chambre, et je rejoignis lentement la mienne. Demain serait un jour comme les autres, mais ce qui m'animait depuis ma sortie des souterrains serait encore là, plus faible qu'aujourd'hui, et plus fort que dans une semaine. Je peinais à mettre des mots dessus. Tout me paraissait encore avoir du sens, et j'appréciais chaque chose que je faisais, plutôt que de tout endurer, comme à mon habitude.

Je crois que je m'étais fait la même réflexion que ma sœur: demain serait peut-être mieux encore, et ce souffle nouveau pouvait peut-être avoir des conséquences plus longues que ce que j'imaginais.

Il n'y avait pas de plus grand plaisir que de se coucher fatigué, mais aussi, de s'endormir impatient de découvrir la prochaine journée.

Et quand celle-ci fut venue, tout fut parfaitement normal. Je me retrouvais seul au petit-déjeuner, et je suspectais que quelqu'un ait décidé de prolonger sa nuit. Puis les cours commencèrent. Ils furent particuliers en ce que mes professeurs m'interrogèrent sur mon absence, tous à leur façon.

Quand l'heure du déjeuner vint, je repassai dans ma chambre, et voyant que Nojù ne m'y attendait pas, je partis en direction de la sienne. Le premier prêt allait chercher l'autre, c'était la règle tacite.

En arrivant de son côté du corridor, je remarquai aussitôt l'affluence de gardes. Peut-être étions-nous enfin bons pour nous faire réprimander pour ce qui s'était passé au terrain d'entraînement.

— Mon prince, l'accès au corridor est interdit pour le moment ! s'interposa un garde.

Tous me saluèrent respectueusement, mais je sentis la tension dans leurs mouvements, et cette angoisse fut communicative.

— Je viens juste voir ma sœur. Que se passe-t-il ici ?

— Vous ne pouvez pas passer, mon prince, ordre du duc !

Il ne semblait pas enclin à me répondre, mais l'émoi dans sa voix en avait bien assez dit.

— Dites moi ce qui se passe... !

— Je ! Je suis désolé ! Ordre du duc !

Je le contournai rapidement, et passai entre les autres gardes sans qu'ils osent me barrer la route.

— Mon prince, n'y allez pas !

Je rentrai précipitamment dans sa chambre. La porte du balcon était ouverte, son lit n'était pas fait. Le Grand Inquisiteur, Merock Sholes, se tenait debout, surpris de me voir.

La plus grande autorité juridique du duché resta sans un mot. Ses courtes boucles brunes révélaient un air penaud.

Le garde m'avait rattrapé, et se tenait à l'entrée de la pièce. Il portait toute la responsabilité de l'annonce qui suivit.

— Je suis infiniment navré, mon prince ! Votre sœur, la princesse Nojùcénie, a été enlevée dans la nuit !

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