Chapitre 2 - Enlevée (1/4)

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Gazette de l'érudit


Extrait 007 : { Les réformes de 1638 viennent de fêter leurs cinquante ans. On ne dira jamais assez à quel point elles ont changé Deyrneille. Ou plutôt, à quel point elles changeront notre royaume. Je ne serais pas étonné qu'on s'en souvienne même au prochain millénaire comme l'événement le plus crucial du nôtre. (Si tant est qu'un prochain souverain ne fasse pas marche arrière.) De mon point de vue de politologue, j'estime que la réforme des territoires majeurs est la plus emblématique. Un choix qui en dit long sur la politique de l'ancien roi. Des baronnies qui forment un comté, des comtés qui forment un duché, des duchés qui forment un royaume. Une organisation simplifiée qui, à l'exception du cas des marquis, limite l'accession à la haute-noblesse en ce qu'elle n'inclut plus que les régnants de ces territoires majeurs. Mais ce qui en fait la réforme qui impacte le plus nos vies est la nouvelle répartition des pouvoirs, et je pense notamment aux duchés, qui sont bien plus indépendants que dans l'ancien régime, car oui, on peut désormais parler d'ancien régime. La décentralisation des institutions va profondément marquer nos terres, au risque même de fracturer notre royaume. }


Extrait 008 : { Quand on parle de hors-la-loi dans un cadre officiel, ce terme ne désigne que les humains vivant à l'écart de la société pour mieux agir illégalement. Ils établissent leurs communautés dans des endroits difficiles d'accès, loin de toute civilisation. La plupart de ceux qui choisissent ce style de vie sont des criminels en cavale. On n'appelle bandit de grands chemins que ceux qui se spécialisent dans les guet-apens sur les voies carrossables. La plupart de ces groupements vivent en autarcie, ils pêchent, chassent, et récoltent. Et parmi eux, il y en a qui ne pillent que les autres groupes de malfrats pour obtenir ce qui leur manque. Pour les autorités et les hors-la-loi, on qualifie ces groupes de « loups blancs ». }


Extrait 009 : { Les demeures de régnants construites ce dernier siècle ne sont plus systématiquement des forteresses. La paix durable du royaume commence à l'âge d'or de l'empire Deyrneillais, il y a deux siècles de cela. Et les derniers conflits armés à l'intérieur du territoire remontent à il y a trois siècles, avec la reconquête de Brenin. Chacun a oublié ce que signifiaient ces hautes murailles. Dans les régions les plus paisibles, il n'y a pratiquement plus de fortifications d'ailleurs. Parfois, le travail de la garde compense les faiblesses de l'architecture. Mais ce que la haute-noblesse craint le plus sont les assauts magiques. À l'exception de ceux qui boudent les pouvoirs occultes, les régnants font lever des barrières de protection de toutes sortes. Ils font de leur domaine un espace inviolable par certains types de pouvoirs. Et pourtant, je suis certain que cette insouciance causée par ces siècles de paix sera la brèche par laquelle s'engouffreront les ténèbres d'une époque funeste. }



Chapitre 2 – Enlevée


-1-


Je m'avançais lentement dans la chambre de ma sœur. Quelques hommes de main du Grand Inquisiteur avaient surveillé la pièce toute la matinée, et je venais d'interrompre celui-ci dans son enquête préliminaire.

— Mon prince...

Peiné de me voir ainsi, incrédule face à la nouvelle, l'homme se mit en retrait, et je pus apercevoir la table de chevet à gauche du lit de Nojù, côté balcon, renversée. Sa flûte-double était par terre. Cette scène suggérait qu'elle ne l'avait pas atteint à temps.

— Mon prince, insista le garde qui m'avait annoncé la nouvelle.

Il s'interrompit après avoir aperçu le regard noir que je lançais au sol. Je finis par ramasser son sac et son instrument.

— Messieurs, intervint une autre voix, vous pouvez disposer pour le moment.

Les gardes firent place au duc. Il se tenait à quelques mètres de moi. Nous n'étions plus que trois sur ce qui était une scène de crime.

— Mon fils, tu as mieux à faire que rester ici. Tout a été mis en œuvre pour la retrouver. Les meilleurs détectives ont été dépêchés, ils seront là d'une minute à l'autre. Un prince ne peut agir aussi impulsivement.

— Je n'irai nulle part.

Comprendre petit à petit tout ce qu'impliquait ce que j'avais sous les yeux occupait tant mon esprit que je ne m'étais pas soucié de la froideur de mes mots, ni de l'émotion contenue de mon père.

— Pourquoi m'avoir caché son enlèvement ? fulminai-je. J'aurais dû être le premier au courant !

— Silence !

Son cri fit sursauter l'inquisiteur, qui se fit aussi petit que possible.

— J'ai fait ça pour toi ! J'ai fait ça pour que tu n'aies pas un comportement aussi irresponsable que ta sœur qui s'est enfuie pour chercher ta piste ! Elle s'est même déguisée et est allée jusqu'à recruter elle-même pour son enquête. Je ne te pense pas aussi inconscient, mais je ne prendrais pas un risque de plus !

Je réalisais alors le sens de cette tenue d'hier. Cela faisait un mois que Nojù parlait de partir à l'aventure, et je savais qu'elle avait manigancé quelque chose avec Madeleine. Ces vêtements avaient dû être prêts juste à temps.

— Sois raisonnable, reprit-il en une douloureuse grimace. Je t'en prie, prends ton mal en patience.

— Je ne pourrais me concentrer sur rien tant que je ne la saurais pas en sécurité. Et je ne peux pas non plus rester les bras croisés !

— Oh non, tu ne resteras pas les bras croisés, je peux te l'assurer ! tempêta mon père. Tu vas me dire toute la vérité sur ce qui t'es arrivé ! Si tu l'avais fait plus tôt, ta sœur serait sûrement encore là !

Monsieur Sholes resta sans voix. Mon père lut dans sa réaction et dans la mienne qu'il était allé trop loin.

Après un silence, je repartis d'un pas pressé, et il n'osa pas m'en empêcher. Il cherchait des mots pour corriger ce qu'il venait de dire, mais c'était trop tard.

En moins de temps qu'il m'en faut, j'étais dans ma chambre, pétrifié au milieu de la pièce. Pouvais-je seulement m'asseoir après avoir entendu une telle nouvelle ? Je n'avais le droit à rien tant que je la savais loin.

Ma faute... ?

Les mots de Père résonnaient encore dans ma tête. Ce qu'ils avaient de plus violent et de plus cruel était leur véracité.

On avait frappé à ma porte. Je n'avais pas répondu, mais elle s'ouvrit quand même.

— Mon prince, s'inclina Ernest. Je suis navré.

Mon majordome ne fit pas grand cas de mon mutisme et s'avança d'un pas.

— Elle reviendra, je puis vous l'assurer.

Son moindre sourire révélait ses rides, et j'osai enfin le regarder, abattu de culpabilité, mais surpris par l'espoir qu'il insufflait dans sa voix.

— Mademoiselle Nojùcénie est pleine de ressources, vous ne croyez pas ? Je suis sûr qu'elle serait peinée de vous voir le ventre vide à son retour.

Il me gratifia de ce regard complice, les yeux plissés derrière son monocle.

— Sortez je vous prie, dis-je sans force.

— Mon prince, fit-il en une large révérence.

La porte se ferma derrière moi. J'étais plus qu'habitué à cette scène, mais mes épaules tremblaient de dégoût. Ce n'est que de retour à la solitude que j'eus l'idée de ce qu'avait traversé Ernest lors de ma propre disparition.

Mon regard tombait sur mes mains moites de colère et de peur.

Pendant trois jours, elle m'a cherché...

Des quelques discussions que j'avais eu dans le palais depuis mon retour, j'avais eu tant d'occasion de comprendre ce qui s'était passé en mon absence. Elle n'avait pas hésité un instant.

Elle a fait tant pour moi...

Quelque chose d'autres bouillonnait en moi.

...Et moi...

Je relevais la tête, les yeux brillants d'émoi.

...Et moi je ne suis qu'un idiot !

Avoir menti l'avait mise en danger, mais lui avait aussi donné l'impression qu'elle avait fait tout ça en vain, que toutes ses inquiétudes avaient été infondées. Il était impensable qu'elle ne sache pas quel rôle elle avait joué pendant mon absence.

J'ouvris les portes de mon balcon, vêtu de la tenue qu'elle m'avait offert hier. Je me doutais que tous les couloirs seraient surveillés, et mes mouvements épiés.

Je découvris à mes pieds une lettre. Simple enveloppe au sol, tachée d'une goutte de sang. Je la lus précipitamment.

« Si tu veux la revoir en vie, tu sais où nous trouver. Viens seul, ou n'espère jamais la retrouver. »

L'écriture était soignée, mais la carte dessinée au verso était brouillonne. Les étapes pour arriver à leur village étaient peu claires, voire superflues.

Comment ont-ils pu croire que qui que ce soit tomberait dans un piège aussi évident ?

Je restai quelques secondes immobile, papier en main, avant de réaliser que j'allais bondir à pieds joints dans ce traquenard.

Ce n'est pas comme si j'avais le choix...

Deux heures plus tard, j'avais pu trouver un carrosse en partance pour le mont Azulith. Le chauffeur n'avait vu que ma capuche et ma bourse, et le code des Chauffeurs l'incita à ne pas m'interroger davantage.

Je passai tout le trajet à lire des notes que j'avais prises sur la magie musicale. J'avais laissé le grimoire au palais, mais ce pouvoir allait m'être indispensable, j'en avais la conviction. Je me jetais dans la gueule du loup, et je n'avais que ma lyre pour espérer en réchapper.

Après quatre heures de route, je pus traverser ce bois étrange, et mon sens de l'orientation me parut insuffisant, la nuit était tombée. Je dus suivre scrupuleusement ce que m'indiquait la carte des ravisseurs, éclairé par ma lampe à huile, jusqu'à enfin apercevoir la cabane d'où je m'étais enfui.

Je décidai d'éteindre la flamme, désormais en territoire ennemi. J'étais éreinté par cette marche, mais je bénéficiais de l'effet de surprise. Non seulement j'avais été assez idiot pour venir ici seul, mais je n'avais même pas attendu un jour. Personne n'aurait pu imaginer que je sois assez stupide pour me retrouver ici ce soir.

Je contournai le bâtiment qui n'avait même pas été réparé, m'approchant de ce village éclairé par deux torches à son entrée.

C'était plus un hameau qu'autre chose, perdu dans une clairière encaissée entre quelques falaises abruptes, à l'abri du reste du monde. Une voie carrossable y menait, ce qui me laissa confus puisque j'avais dû emprunter des chemins que je ne considérais pas même comme des sentiers.

L'Aiguille Cruorienne dominait ce village, pointe sombre au milieu des étoiles. Le seul accès au plateau qui y menait devait se faire par l'immense tour au bout du hameau. Ce bâtiment circulaire m'apparut comme ancien, même à la simple clarté de la lune.

À pas de loups, je contournai autant que possible les habitations. Je m'étonnai à les trouver charmantes, comme si mener une vie ici était tout à fait respectable.

Il me fallait à présent déterminer où ma sœur était retenue prisonnière, et ce monument autour duquel tout avait été construit me semblait tout indiqué.

Quelqu'un semblait monter la garde, se baladant dans le village, seul. J'étais déjà derrière un bâtiment, et me réfugiai entre des bottes de foin.

Assis longtemps, j'attendis que les pas ne s'éloignent, mais la peur de me faire repérer ne suffisait même plus à me maintenir éveillé.

Je considérai qu'une infiltration dans la tour serait dangereuse, et qu'il me fallait être alerte. J'avais confiance en mes capacités à ne pas dormir profondément dans une telle situation, et fermai les yeux pendant trop longtemps.

Je les rouvris en panique au premiers signes de l'aube. Le hameau était à l'abri du soleil à cause du mont Azulith. Le village ne s'éveillait pas encore, c'était le meilleur moment pour frapper.

Il n'y avait plus personne de garde à l'extérieur. J'entendis quelques voix distantes, mais aucun signe de vie autour de la tour.

Je m'avançai, soucieux de tout ce qui m'entourait, avant d'ouvrir l'une des deux grandes portes de la tour. Je priai pour que ce grincement ne paraisse être que le fait du vent.

J'entrai prudemment, et refermai derrière moi. Le tintement de la poignée métallique résonna dans cette immense pièce.

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