Chapitre 1 : L’Étranger
L’histoire se déroule loin d’ici. La langue qu’on y parle diffère de la nôtre ; je la traduirai du mieux possible. Pour être honnête, les premières traces que j’ai de ce récit restent floues. Il me faudra donc, parfois, émettre quelques conjectures.
***
Au commencement : un gruau.
— Je ne t’entends plus manger, remarqua le père.
La cuillère de l’enfant s’était figée. L’homme releva lentement les yeux. Liam ne regardait plus son écuelle. Son attention s’était fixée sur le pot de confiture, posé un peu plus loin, comme un objet précieux.
— Quel luxe… souffla le père, d’une voix traînante.
Chez lui, tout traînait : les mots, les gestes, même la façon de lever les yeux.
— Tu essaies de déchiffrer l’inscription ? reprit-il, incapable de cacher son impatience. J’aimerais surtout que tu termines ton repas.
— Vous gaspillez vos mots, coupa sa mère, sans se retourner.
Elle était occupée à l’évier. Puis, comme si la phrase lui avait échappé, elle suspendit son mouvement et pivota vers eux. L’eau brillait encore au bout de ses doigts.
— Liam, tu ne sauras jamais lire… Et toi, tu le sais très bien : il n’a plus faim.
Elle avait des cernes creusés, et la voix usée par la fatigue.
Un bruit rauque retentit alors dans la pièce où son père travaillait d’ordinaire. C’était à peu près tout ce que l’enfant savait de cet endroit, bien que le rideau qui faisait office de porte ne l’ait jamais empêché d’y entrer. Les râles qui suivirent furent, eux aussi, parfaitement audibles. Ses parents avaient appris, au fil des années, à s’accommoder de son impassibilité. Cette fois, même lui ne put feindre l’indifférence : il avait peur. Le voir ainsi adoucit aussitôt le regard de sa mère. Mais qui était cet inconnu ?
— Nous l’avons recueilli sur le chemin du retour, clarifia-t-elle. Va lui apporter.
Elle lui désigna le reste de bouillie. En franchissant le rideau, le garçon éprouva même un bref élan de reconnaissance pour ses parents. Ce fut la première pensée qui lui vint lorsqu’il vit le « lit » du malade. Même celui de l’enfant paraissait luxueux en comparaison. Ils avaient été… moins généreux avec lui. Pouvait-on vraiment les en blâmer ? Après tout, ils l’avaient recueilli. Et puis, avaient-ils mieux à offrir que ce pauvre morceau de tissu ?
— C’est pour moi ? demanda le vieil étranger.
Allongé, il avait néanmoins réussi à tourner la tête. Son accent surprit Liam. Il avait déjà entendu d’autres façons de parler, mais jamais celle-là. Les yeux du vieil étranger s’écarquillèrent légèrement ; un sourire se dessina sur ses lèvres sèches. Il le détailla longuement, des pieds à la tête.
— Tu es si jeune, murmura-t-il. Sache que tu as de bons trapèzes.
Sans un mot, Liam leva un peu plus son écuelle, déjà pressé d’en finir. Tu comptes le prendre, mon gruau ?
***
On avait chargé Liam de récupérer des planches au moulin désaffecté. Sur le chemin du retour, alors qu’il quittait l’orée du bois, plusieurs de ses connaissances surgirent des fourrés et lui barrèrent la route.
— Tu ne vas pas fuir, c’est ça ? lança le meneur, les bras croisés.
Adossé au mur d’une ruelle, l’Étranger regardait passer les rares habitants, l’air tranquille. Son regard accrocha aussitôt l’enfant cabossé, toujours ses planches sous le bras. Il l’interpella d’une voix douce mais assurée.
— Comment se passe ta journée, mon enfant ?
Liam s’arrêta. Le vieil homme, assis au sol, souriait, les yeux plissés, la tête légèrement inclinée. Mes blessures ne parlent pas d’elles-mêmes ?
— Vous n’êtes plus malade ? demanda Liam, immobile au milieu de la rue.
Chez lui, tout bougeait en même temps : les yeux, la bouche, les mains. Même avant qu’il parle, on avait l’impression qu’il souriait déjà.
— Non, malheureusement. Je comprends ta remarque ! Il est vrai que je guéris particulièrement vite. C’est parce que je communique étroitement avec mon corps et lui rappelle comment combattre les maladies qu’il a déjà affrontées.
L’énergie de l’Étranger ne se limitait ni à son visage ni à son intonation : ses mains allaient dans tous les sens.
— Malheureusement ?
La suite ne l’intéressait déjà plus. Chaque silence l’impatientait davantage. Il resserra ses bras autour des planches ; l’angle du bois râpa sa paume, et il jeta un regard vers la scierie au bout de la rue. Chaque seconde perdue l’agaçait.
— Être logé et nourri gratuitement ? J’en connais beaucoup qui accepteraient le marché. Mais voilà, maintenant que j’ai retrouvé la santé, j’ai aussi atteint la limite de l’hospitalité de tes parents… enfin, de ta mère. Quand ils m’ont trouvé au bord de la route, ton père avait fait mine de ne pas me voir.
— Il ne faut pas que je tarde, dit Liam en ajustant l’une des planches sous son bras.
Le vieil homme eut un sourire en coin, comme si la remarque l’amusait plus qu’elle ne l’offensait. Toujours aussi léger, il scruta le garçon de haut en bas, le regard pétillant. Mal à l’aise, l’enfant entreprit de reprendre sa route.
— Attends, mon petit ! J’ai un jeu à te montrer. Accorde un peu de ton temps à la vieille personne que je suis… Il t’en reste tant.
Sans cesser de sourire, il arqua les sourcils. Le garçon, comme paralysé, ne savait plus comment se dépêtrer de la situation. Malgré la déconvenue dans le bois, il n’était pas encore en retard : en pressant le pas, il arriverait à la scierie à temps. celui dont on attendait la réponse n’était ni bon ni mauvais joueur : il n’en était tout simplement pas un. L’Étranger avait déjà commencé à sortir un petit paquet en forme de pavé. Attendait-il vraiment une réponse ?
L’objet, dont la surface évoquait un cuir exotique, s’ouvrit sous les doigts experts de son possesseur. C’était un paquet de cartes. Chez eux, on n’y jouait pas. Les mains agiles de son interlocuteur les lui présentèrent en éventail. Parmi elles, Liam en choisit une, la seule dont je ne connaisse pas le contenu.
— Celle-là. Et comment savoir si je gagne ?
— Voyons, je te le dirai ! s’exclama-t-il en feignant l’outrage.
Quelques secondes plus tard…
— C’est bon ?
— Pour la troisième fois, oui… Je suis obligé de fermer les yeux ? Vous me faites peur.
Un objet froid entra en contact avec sa paume. Rugueux et glacé, il le fit tressaillir. Par réflexe, l’enfant rouvrit les yeux. L’homme avait été rapide, trop rapide. Il semblait achever un mouvement. Le garçon n’aimait pas la tournure du jeu. Ni celle de l’échange. Son malaise devint certitude. Il recula franchement, se referma aussitôt et s’éloigna, muet.
— Tu ne veux pas savoir si tu as gagné ?
Quelques pas plus tard, le vieil homme relança :
— Tu remarqueras que je n’ai rien dit à propos des bleus sur ton corps !
Encore un peu plus loin, Liam se figea.
— Je suis tombé ! lança-t-il sans se retourner, haussant la voix autant pour couvrir la distance que pour marquer la limite que l’homme venait de franchir.
***
Ces derniers jours, Liam avait instauré un rituel dont la première étape consistait à se rendre, à la nuit tombée, dans le bois attenant au village. Jusqu’alors, il avait toujours retrouvé son chemin grâce au reflet de la lune sur les feuilles et les sentiers. Cette nuit-là, aucune clarté : la lune demeurait noyée derrière les nuages. L’obscurité l’enveloppait, plus dense que jamais. Il s’était perdu.
Soudain, une lueur perça l’ombre, mais ce n’était pas celle de la lune. Un feu, peut-être ? Intrigué, il se dirigea vers sa source. À mesure qu’il avançait, une voix fendit la nuit :
— Tu ne te rends pas compte de la chance que tu as, petit capricieux !
Cette voix lui était familière. Dans un village, on recroise vite les mêmes voix, mais cela faisait longtemps qu’il ne l’avait plus entendue. Lorsqu’il fut assez proche pour distinguer une silhouette dans la lueur vacillante d’une lanterne, ses soupçons se confirmèrent : c’était Dame Ua. Elle enseignait la danse à l’Académie. Plus jeune, Liam n’y avait montré aucun don, et elle ne s’était pas privée de le lui faire sentir. L’entendre suffisait à le renvoyer à cette époque. La destinataire de la remarque reprit ses mouvements. Qui était-ce ?
S’approchant avec prudence, slalomant entre les arbres et veillant à rester discret, Liam finit par distinguer une silhouette en mouvement. C’était Lamora. Il était le principal auteur des bleus qui marquaient le corps de Liam. Or ce qu’il faisait à cet instant ne ressemblait pas tout à fait à une danse. Il répétait des gestes. Et lorsqu’il parvenait, rarement, à enchaîner plusieurs mouvements sans être interrompu par son enseignante, cela évoquait bien davantage un combat qu’une chorégraphie. Lamora, initié à cet art ? L’idée ne plaisait pas à Liam. Il le croyait simple à comprendre. Le voir ainsi le dérangea.
Pourquoi la nuit ? C’était la seconde question qui hantait Liam.
— Je n’ai plus de temps à t’accorder, déclara Dame Ua. Continue de répéter les gestes… et n’oublie pas ma lanterne en partant.
Quand Dame Ua disparut entre les troncs, Lamora resta seul. Du moins, si l’on ne comptait pas celui qui l’observait dans l’ombre. Même seul, il continuait à râler à voix haute. Pourtant, il resta là à reprendre les gestes, comme s’il ressassait les remarques glaciales de Dame Ua. Liam s’était bien caché : hors du halo, dans l’ombre, Lamora ne pouvait pas le voir. Une heure s’écoula.
Toujours caché dans son refuge, Liam peinait à croire que cette discipline puisse être enseignée à ce garçon si brutal. Pourtant, il devait l’admettre : il aimait ce qu’il voyait. Lamora était vigoureux, et la vitesse de ses gestes avait quelque chose d’hypnotique. Le halo faiblissait ; Liam dut plisser les yeux pour continuer à suivre les mouvements. La fatigue commençait aussi à peser sur ses paupières.
Soudain, Lamora regarda droit dans sa direction. Un frisson parcourut Liam. Il se rassura en se répétant que, caché dans la pénombre, il restait invisible. Jusqu’à ce qu’il comprenne son erreur. Un nuage se déchira. La lune reparut soudain et éclaira sa cachette.
— C’est quoi ce bordel ?! rugit Lamora, furieux et déboussolé.
Jamais Liam ne l’avait vu aussi en colère. En une fraction de seconde, il fut soulevé par le col. Ses pieds touchaient à peine le sol. Cette fois, son absence d’expression n’était pas volontaire. Il était tétanisé.
— Là, tu aurais dû fuir. Débile.
Et pourtant, aucun coup ne tombait. Pourquoi cette hésitation ? La rage était toujours là, mais quelque chose hésitait en lui. Son souffle se cassa. Il bredouilla. Puis, brusquement, il projeta Liam au sol. Sans y mettre toute sa force, comme s’il hésitait encore au dernier moment. Le pied de Lamora s’appuya contre sa gorge. La pression resta hésitante. Puis, pris d’un élan de frustration, il appuya plus fort. Le bruit qui s’échappa de la bouche de Liam était étranglé, un mélange de douleur et d’effroi. Ce son sembla déstabiliser Lamora, qui relâcha un instant son emprise. Bientôt, Liam retrouva son souffle.
— J’ai rien voulu de tout ça ! C’est mes parents !
Pendant un instant, on n’entendit plus que les insectes. Puis Lamora parla d’une voix plus froide encore :
— Si tu dis à quiconque ce que t’as vu, je te jure que je te buterai. Ce qu’on t’a fait ce matin… c’était rien comparé à ce qu’il t’attend.
Lamora s’attendait sans doute à voir Liam trembler ; au lieu de cela, celui-ci écarta soudain sa jambe et se redressa juste assez pour poser un doigt sur les lèvres de son agresseur, pour écouter, pour ne pas faire fuir la voix. Un chant s’éleva dans la nuit, doux, clair. Liam le reconnut aussitôt : cette fois, il ne s’était pas trompé, elle était bien là.
Le genou de Lamora remonta d’un coup, percutant l’estomac de Liam. L’enfant s’effondra, les mains crispées sur son ventre. La douleur était atroce. Puis, il se releva et se mit à courir vers la voix. L’indifférence de Liam face à ses menaces l’avait toujours exaspéré. Lamora ne pouvait pourtant pas le laisser filer ainsi. Pas sans le suivre. Et puis, peut-être voulait-il aussi savoir qui chantait dans le bois en pleine nuit.
Liam s’immobilisa enfin derrière un buisson. Il connaissait cet endroit. C’était son refuge, et il y avait attendu la jeune fille plus tôt dans la soirée. À présent, elle était là. Et elle chantait. C’était un chant qu’on apprenait à l’Académie, mais légèrement altéré. Et Liam en était certain : ces modifications venaient d’elle. Cette idée le troubla. Il ne savait presque rien d’elle, sinon cette chanson, mais elle l’obsédait déjà.
À voir l’expression de Lamora, passé du rôle d’espionné à celui d’espion, on pouvait se demander si ce sentiment n’était pas… contagieux.

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