Chapitre 1 : L’Étranger

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La première fois où l'on m'a parlé de ces pierres, j'étais enfant.

On disait tout et son contraire sur ces pierres. Leur forme changeait selon les conteurs. Leurs pouvoirs aussi, d'un pays à l'autre. Quant à leur origine, chacun y allait de sa vérité. Les prêtres autant que les menteurs.

J'ai consacré ma vie à cette question. L'Académie m'a offert ses livres, ses maîtres, ses certitudes. Elle ne m'a donné aucune preuve.

À quarante ans, je suis devenu conteur. Je croyais avoir renoncé. Puis une histoire m'est venue. Je ne l'ai ni entendue, ni lue, ni vécue.

Je ne l'ai pas inventée.

L'histoire se déroule dans un royaume lointain, parmi des êtres dont la langue nous est étrangère. Je tâcherai de la traduire au mieux. Au début de ce récit, je n'en possède pas l'ensemble : seulement la trace de Liam, imparfaite et incomplète. Il me faudra en reconstituer certains fragments.

***

Au commencement : une toux.

Elle venait de la pièce du fond, là où le père de Liam travaillait d'ordinaire. Un bruit rauque, d'abord bref, revenait par à-coups derrière le rideau.

À table, personne ne fit mine de l'entendre.

Chez son père, tout traînait : les mots, les gestes, même la façon de lever les yeux. Les repas s'étiraient dans ce poids-là.

La mère, debout près de l'évier, essuyait de la vaisselle propre. Ses paupières tiraient et ses mains manquaient de force. À chaque quinte venue de l'autre pièce, ses épaules se contractaient à peine, puis elle frottait plus fort une assiette déjà sèche.

Liam comptait.

Il ne posa aucune question. À onze ans, il savait déjà qu'une question pouvait gâcher un repas. Il garda le compte pour lui, les lèvres closes, jusqu'à la quinte suivante.

La toux reprit, plus profonde. La cuillère du père s'arrêta.

— Tu n'as plus faim ? demanda-t-il sans relever la tête.

Liam fixa le gruau. Le mélange avait refroidi sur les bords.

— Il n'a plus faim, dit la mère.

Elle s'était retournée vivement. De l'eau brillait au bout de ses doigts.

Le père eut un souffle par le nez.

Dans l'autre pièce, l'inconnu toussa de nouveau. Liam se tourna pour de bon. Sa mère s'adoucit malgré elle.

— Nous l'avons trouvé sur le chemin du retour, expliqua-t-elle. Il serait mort avant la nuit. Va lui porter à manger.

Liam demeura immobile. Il prit le bol à deux mains. Le bois de la chaise grinça contre le sol, plus fort qu'il ne l'aurait voulu.

En écartant le tissu, il s'arrêta un instant. Devant le lit de fortune de l'inconnu, sa propre paillasse lui parut confortable. On avait étendu deux couvertures sur un assemblage de bois, près d'un panier de copeaux et d'outils rangés de travers. La pièce sentait la sciure froide et la fièvre. Une odeur de pluie séchée traînait dans l'air.

— C'est pour moi ? demanda l'homme.

Allongé, il se retourna. Son accent surprit Liam. À onze ans, le garçon avait déjà entendu d'autres façons de parler, au marché ou près de la route, mais jamais celle-là. Un léger mouvement de surprise passa sur le visage de l'homme. Ses lèvres sèches remuèrent à peine. Il détailla Liam de bas en haut.

— Tu es si jeune, murmura-t-il. Tu as des épaules bien taillées, pour ton âge.

Liam leva le bol un peu plus haut.

*Tu vas le prendre, mon gruau ?*

L'inconnu ne le prit pas tout de suite. Il observa les doigts serrés autour du bois, puis l'expression fermée de Liam, avant de se soulever avec difficulté. La quinte qui le secoua ensuite emplit la pièce.

Liam resta.

Quand l'inconnu tendit enfin les mains, Liam abandonna le repas sans un mot et recula aussitôt.

— Merci, mon enfant.

Liam repensa au mot enfant jusqu'à la table. Chez lui, on disait plutôt son prénom quand il fallait qu'il porte, qu'il range ou qu'il se taise. Dans la bouche de l'inconnu, le mot avait eu une douceur étrange, presque suspecte.

***

Les jours suivants, l'Étranger demeura dans la pièce du fond. Sa toux passait encore le rideau. Entre deux quintes, Liam tendait l'oreille malgré lui. Le reste de la maison reprit son ordre habituel : le bois à porter, les repas pris en silence. On évitait les questions.

Liam ne savait pas vraiment ce que faisait son père toute la journée. La maison contenait surtout des outils et des planches. Les commandes étaient trop maigres pour enrichir qui que ce soit. Liam, lui, devait porter et ranger. Il s'exécutait sans protester. Liam l'avait compris depuis longtemps : quand il portait du bois, on lui parlait moins de travers que lorsqu'il restait triste à table.

Un après-midi, Liam quitta la réserve de planches, un chargement sous le bras. Le ciel pâlissait sous la lumière basse de la fin de journée. Le sentier derrière la scierie paraissait vide, d'un vide anormal. Liam ralentit avant même d'en saisir la raison : ils l'attendaient.

Lamora apparut le premier au coin d'un appentis. Deux garçons le suivaient, ravis de jouer les ombres. Il n'avait pas besoin de beaucoup parler pour occuper l'espace. Il se tenait droit, les bras croisés, avec l'assurance brutale de ceux qu'on remarque toujours.

— Tu ne vas pas fuir, c'est ça ? lança-t-il.

Liam aurait pu répondre. Il fixa son chargement et s'y accrocha pour garder le silence.

Le premier coup vint de côté. Il mordit l'intérieur de sa joue. Il ne tomba pas.

Les autres coups suivirent, brefs et précis. Comme une routine. Lamora ne frappait jamais au hasard : il savait où faire mal sans laisser de traces visibles. Ce n'était pas de la colère, mais une forme d'entraînement.

Liam ne criait pas. Il connaissait la règle. S'il criait, les autres riaient. S'il se taisait, ils riaient quand même, mais un peu moins longtemps.

Une fois lassés, ils le laissèrent ramasser ses planches une à une. Aucune n'était cassée.

Plus tard, adossé au mur d'une ruelle, l'Étranger laissait passer les rares habitants avec l'air tranquille d'un homme habitué à s'installer partout. Il n'aurait pas dû être debout. La veille encore, sa respiration sifflait dans la maison. Il était là, maintenant, le dos contre la pierre humide, sa besace à ses pieds. Il paraissait amusé. Il aperçut aussitôt Liam, les joues marquées, les planches toujours sous le bras.

— Comment se passe ta journée, mon enfant ?

Liam s'arrêta. La voix de l'homme demeurait douce. Liam serra les dents.

— Vous n'êtes plus malade ? demanda Liam, immobile au milieu de la rue.

— Non, malheureusement. Je comprends ta remarque ! Il est vrai que je guéris particulièrement vite. C'est parce que je communique étroitement avec mon corps et lui rappelle comment combattre les maladies qu'il a déjà affrontées.

— Malheureusement ?

Liam resserra ses bras autour des planches. L'angle du bois râpa sa paume. La scierie l'attendait au bout de la rue. Il aurait droit à une remarque. Deux, sans doute.

— Être logé et nourri gratuitement ? Beaucoup accepteraient le marché. Mais voilà : ma santé revenue, j'ai aussi atteint la limite de l'hospitalité de tes parents… enfin, de ta mère. Avant de me recueillir, quand ils m'ont trouvé au bord de la route, ton père a fait mine de ne pas me voir.

— Je dois y aller.

Le visage de l'homme ne bougea pas. Il considéra le chargement, puis les bleus du garçon. Liam recula d'un demi-pas.

Le bois lui mordait les bras.

— Attends, mon petit. J'ai un jeu à te montrer. Accorde un peu de ton temps à ce vieux bonhomme… Il t'en reste tant.

Liam chercha une réponse sèche, de quoi partir sans paraître fuir. Rien ne vint. L'Étranger sortait déjà de sa besace un petit étui rectangulaire. L'objet, couvert d'une matière proche du cuir, s'ouvrit sous ses doigts experts. Il contenait un paquet de cartes. Dans ce royaume, personne n'y jouait. L'Étranger les lui présenta en éventail, d'un geste agile.

— Choisis-en une.

Liam hésita avant de désigner une carte au hasard.

— Celle-là. Et comment savoir si je gagne ?

— Voyons, je te le dirai ! s'exclama l'homme en feignant l'outrage. Regarde-la bien et ferme les yeux.

Liam étudia la carte. Sa figure. Il crut pouvoir la retenir sans effort et ferma les yeux. Le noir ne dura pas longtemps. Déjà, ses doigts se crispaient autour du vide.

— C'est bon ? demanda l'Étranger.

— Oui, c'est bon… Je suis vraiment obligé de fermer les yeux ? Je n'aime pas ça.

Quelque chose de froid et rugueux lui toucha la paume. Liam tressaillit. L'objet n'avait pesé qu'un instant contre sa peau, mais cette sensation le marqua plus que la carte. Par réflexe, il rouvrit les yeux. L'homme avait devancé sa réaction. Son geste s'achevait. Tout avait disparu.

Liam recula franchement, rentra les épaules et s'éloigna, muet.

— Tu ne veux pas savoir si tu as gagné ?

Liam ne répondit pas. Un peu plus loin, la voix du vieil homme relança :

— Remarque : je n'ai rien dit à propos de tes bleus.

Liam se figea.

— Je suis tombé ! lança-t-il sans se retourner, la voix sèche.

***

Dans la trace, ces jours-là se ressemblent. Je retrouve Liam sur les chemins de terre, près des murs où les enfants se cachent. On y lit sa prudence humiliée et sa manière d'encaisser sans céder. Mais s'il faut retenir un moment, ce serait un matin.

Le village s'appelait La Lisière. Ce matin-là, ses ruelles sortaient à peine du sommeil. Plus haut, les murs clairs de l'Académie prenaient déjà la lumière, mais Liam suivit le chemin de l'ouest, loin des maisons et de la cour où les autres enfants le reconnaissaient trop vite.

Olen l'attendait près du chemin qui montait vers l'ouest du village, l'air encore ensommeillé, les cheveux en mèches indisciplinées. Sa bouche, trop grande, tirait légèrement ses traits de travers, même lorsqu'il ne disait rien. À la vue de Liam, son visage s'ouvrit.

— Bonjour, Olen.

Pour toute réponse, Olen lui offrit un sourire immense. Liam respira plus librement. Avec lui, au moins, Olen ne baissait pas aussitôt les yeux.

Liam traversait l'une de ces rares journées sans heurts. Le soleil éclairait doucement les sentiers, et Olen marchait à ses côtés. Ils prirent le détour habituel pour éviter les adultes. Plus jeunes, les autres enfants l'avaient suivi pour imiter sa démarche, sa bouche, sa manière trop lente de répondre. Depuis quelque temps, ceux qu'il croisait dans la cour de l'Académie ne riaient presque plus. Ils avaient appris mieux : ils lui souriaient.

Les grandes personnes, elles, parlaient à Olen d'une voix trop douce. Leur regard accrochait sa bouche, puis se détournait trop vite. Liam serrait les poings.

À l'ouest du village, la colline montait vers la grande forêt. On la disait dangereuse. Les cartes la représentaient mal, et les histoires à son sujet étaient nombreuses. Les deux garçons n'entrèrent pas sous les arbres. Ils s'assirent au sommet, essoufflés, les maisons minuscules en contrebas. Plus loin, les murs clairs de l'Académie accrochaient encore la lumière.

Liam aimait être en hauteur. D'ici, tout paraissait plus petit. Personne ne pouvait l'atteindre aussi facilement.

Olen contemplait les toits minuscules avec un sérieux presque théâtral. Il leva les deux bras.

— Un jour, dit-il.

— Un jour… ?

Olen chercha ses mots. Ses lèvres remuèrent longtemps avant de laisser sortir un son.

— Un jour, ils regarderont tous.

Il baissa aussitôt les bras et regarda ses pieds. Liam resta silencieux. Il n'aimait pas voir Olen attendre autant des autres, du monde.

— Tous, c'est-à-dire ? demanda-t-il.

Olen désigna les maisons en contrebas, puis les murs clairs de l'Académie, à l'autre bord de La Lisière. Son geste monta vers le ciel. Rien de précis.

— Père, d'abord. Et les autres. Dame Nihiline aussi. Et toi.

— Moi, je te regarde déjà.

Olen s'illumina.

— Oui. Mais après… avec les mains.

Liam fronça les sourcils.

— Avec les mains ?

Olen frappa doucement ses paumes l'une contre l'autre. Une fois. Deux fois. Liam comprit : des applaudissements.

Liam se tourna vers le village. Sa gorge se serra.

— Ça viendra, dit-il.

Sa voix sortit trop faible.

Quand Liam revint à Olen, son ami hochait la tête avec gravité, décidé à y croire.

Un court silence passa.

— Tu as entendu ? demanda Liam, en tendant l'oreille vers les arbres.

Olen tourna lentement la tête vers lui, sans répondre, puis ramena son regard vers la forêt. Toute proche, elle restait presque indistincte. La lumière peinait à percer l'épais feuillage.

***

De retour au village, Olen voulut passer par la taverne. Pour boire, sans doute. Pour écouter, surtout.

Liam n'aurait jamais eu cette idée sans lui. Les adultes riaient fort et se taisaient net au passage d'un enfant. Liam détestait ces silences-là : ils lui donnaient toujours l'impression d'arriver au mauvais moment.

Les autres enfants, au moins, ne prenaient pas cette peine. Ils le jaugeaient de travers, et tout était dit.

Depuis l'entrée, ils inspectèrent la salle avant de se glisser à l'intérieur. L'Étranger était là, lui aussi. Il gagnait en popularité. De quoi agacer Liam. Il captivait les habitués, avec ce ton enjôleur et ces gestes assurés. Liam n'y voyait plus un mystère : seulement un numéro bien préparé. Arriver affamé, raconter trois histoires, devenir l'ami de tout le village… À onze ans, Liam trouvait déjà cela trop propre pour être innocent.

— Olen ! lança le tavernier en allant chercher deux verres.

Fidèle à lui-même, Olen fit signe à Liam de le suivre jusqu'au comptoir.

— Sur l'ardoise de ton père, comme d'habitude ? demanda le tavernier en versant du lait de chèvre.

Olen ne répondit pas ; il était ailleurs, indifférent au prix du lait. Le tavernier eut un bref rire, habitué aux manières du garçon.

— Et toi, tu as de l'argent pour payer ? lança-t-il en se tournant vers Liam, avec un air complice.

Liam porta la main à sa poche vide. Il s'aperçut, le visage chaud, d'avoir suivi l'assurance d'Olen : pour son ami, le lait semblait ne rien coûter.

— T'en fais pas, p'tit. Le père d'Olen réglera pour toi aussi.

Le tavernier garda le silence une seconde de trop. Tout en sirotant son lait, Liam consulta brièvement Olen. Son ami buvait sans lâcher le conteur. Liam reposa le verre plus fort qu'il ne l'aurait voulu. Il aimait les histoires par-dessus tout. Les conteurs, en revanche, lui inspiraient moins confiance. Il avait vu l'Étranger faire rire une salle entière, la calmer d'un geste, retenir les regards comme on retient une porte.

— Viens ! Celle-là, il ne l'a jamais racontée, s'exclama Olen en l'entraînant avec une excitation rare.

Les deux garçons se glissèrent entre les chaises occupées jusqu'à trouver un espace libre face au conteur. Assis à même le sol, ils prenaient soin de ne déranger personne.

Lors d'une pause dans sa narration, le conteur les aperçut. Il s'adoucit en découvrant Olen : un auditeur fidèle. Face à Liam, autre chose passa dans ses traits, un éclat complice, moqueur ; il avait deviné la grimace réprimée de l'enfant. Liam tint un instant, puis céda.

Le récit s'acheva. Les rires vinrent ensuite, avec les exclamations de gens convaincus d'avoir passé un bon moment. L'Étranger remercia la foule d'un ton chaleureux, donnant des tapes amicales sur les épaules les plus proches. D'un geste discret mais assuré, il invita les deux enfants à le rejoindre à l'une des tables.

— Ton avis sur la dernière histoire, Olen ? demanda-t-il.

— Je ne l'ai… pas comprise, je crois, répondit Olen.

Ses oreilles rougirent. Il fixa la table.

— Ne t'en veux pas, bon sang ! lâcha Liam.

*Ces récits, personne ne les comprend vraiment, et le vieux le sait très bien.*

— Ne sois pas triste, mon enfant, dit l'Étranger. Tu veux jouer aux cartes ?

Olen se redressa. Il se pencha aussitôt vers le paquet de cartes, attiré par sa texture étrange et sa teinte inhabituelle. Liam pinça les lèvres.

— N'entre pas dans son jeu. D'ailleurs, ce n'en est même pas un. Il te fait juste perdre ton temps.

Les cartes s'ouvrirent en éventail devant le vieil homme.

— Celle-là… elle n'y était pas, la dernière fois, fit remarquer Liam.

Depuis leur premier jeu avorté, une question le travaillait. La remarque lui avait coûté. Mais voir le vieux surpris, ne serait-ce qu'un instant, n'était pas si déplaisant.

— Tu te souviens de ta carte ? demanda l'homme.

Liam hésita avant de se pencher lentement sur les cartes pour les examiner.

— Aucune d'entre elles. Tu l'as enlevée ou remplacée.

Sa voix baissa sur la fin.

— Mon enfant, dit le conteur d'un ton doux, je ne pense pas me tromper : tu as d'abord essayé de revoir la carte en esprit. Si tu y étais parvenu, tu n'aurais sans doute pas eu besoin de vérifier, n'est-ce pas ?

Liam se redressa trop vite.

— Celle-là, dit alors Olen en pointant une carte.

Le manège recommença, mais Liam l'observait de l'extérieur. Son ami restait paupières closes, occupé à se souvenir de la carte.

Alors Liam vit la pierre.

L'objet aperçu la première fois. Sombre et brute, elle vint se loger dans la paume d'Olen. Le garçon ne réagit pas. Il resta immobile, absorbé par son effort. Après avoir repris la pierre et refermé le paquet, le vieil homme toucha légèrement l'épaule d'Olen afin de le tirer de sa concentration.

— Tu te souviens de ta carte, mon enfant ?

Olen hocha la tête. Il décrivit la carte avec ses mots à lui, maladroits mais compréhensibles. Liam dut reconnaître la justesse du souvenir.

— Gagné ! s'exclama le vieil homme, les yeux brillants.

Olen rit sans bruit et redressa les épaules.

Liam se tut. Ses doigts se crispèrent dès qu'il regarda l'homme. Il finit par relever la tête vers le vieil homme. Jusqu'ici, il n'avait jamais imaginé autre chose que la scierie, la table silencieuse et les coups à éviter. Maintenant, une autre possibilité existait.

— La pierre… balbutia-t-il, malgré lui.

Liam ne se souvenait plus de la carte. Ce constat troublant l'accompagna jusque chez lui, avec une insistance absurde. Il avait beau retourner la scène dans sa tête, rien ne rentrait à sa place : la figure oubliée, la pierre, le sourire du vieux. Il tenta, malgré lui, de l'expliquer à son père.

— … Avec sa pierre, souffla-t-il.

— Je te croyais au moins les pieds sur terre, répondit son père, las.

— Au moins ?

Le père de Liam s'apprêtait à regagner son atelier. Juste avant de disparaître au fond, il lança à son fils, sans se retourner :

— On ne te voit plus guère à la scierie, paraît-il.

Sa voix accrocha sur un mot. Liam attendit la suite, les yeux baissés.

— La tête ailleurs, marmonna-t-il à voix basse, surtout pour lui-même.

Le tissu retomba. Dans le fond de la maison demeurait l'odeur de l'Étranger : des herbes amères et de la laine mouillée. Le coin où il avait dormi paraissait désert, maintenant. Liam se surprit à le fixer.

***

Quelques jours plus tard, on frappa à la porte.

En ouvrant, Liam resta un instant saisi : Olen se tenait sur le seuil, méconnaissable dans une tunique orange éclatante. Il se balançait d'un pied sur l'autre, les bras légèrement écartés, en prenant garde à ne pas froisser l'étoffe. Jamais Liam ne l'avait vu ainsi. Pas seulement heureux. Prêt.

— C'est aujourd'hui, souffla Olen.

Le spectacle allait bientôt commencer.

Liam revit, malgré lui, les mains de son ami frappant doucement l'une contre l'autre, là-haut, sur la colline. Les applaudissements qu'il attendait de tous. Liam se tourna vers la porte. À la pensée du chemin jusqu'à l'Académie, il ralentit sur le seuil. Mais ce soir-là n'était pas vraiment pour lui.

Liam avait peu à offrir. Il pouvait au moins être là. Alors il suivit Olen.

Après les dernières maisons, le chemin montait encore entre deux haies. Depuis sa dernière visite, l'Académie n'avait guère changé. Dans le soir, les murs clairs avaient une couleur terne. Les adultes parlaient entre eux, les visages maîtrisés. Les enfants couraient et se bousculaient dans la cour.

Il chercha une place au bord, prêt à partir au premier rire. En contrebas, les élèves entamaient leurs dernières répétitions. Des voix montaient, parfois brisées par les gestes secs des maîtres.

Liam aperçut l'Étranger parmi les spectateurs.

L'homme discutait avec une aisance agaçante, comme s'il appartenait aux lieux. Une femme riait avec lui. Un vieil artisan lui tapait l'épaule, et lui recevait ces marques avec la gratitude calculée de ceux qui savent les provoquer. Liam rentra le menton.

La pièce commença. Les chants et les costumes lui semblèrent d'abord lointains, étrangers. On rejouait une guerre ancienne avec des voix d'enfants, des masques et des bâtons usés par les répétitions. Les adultes hochèrent la tête dès les premières tirades, heureux de retrouver une histoire qu'ils connaissaient déjà.

Puis Olen entra.

Des rires étouffés passèrent dans les gradins. Rien de franc, rien qu'on puisse condamner. Des adultes se penchaient vers leurs voisins, la bouche attendrie. Il réagissait avant l'effet prévu ; les spectateurs, eux, savaient quel rôle on lui avait donné.

Olen rayonnait de toutes ses forces.

Aux premiers applaudissements, Olen leva le menton vers les gradins. Liam sentit son ventre se serrer.

Son ami jouait avec une énergie entière. Il cherchait son père parmi les maîtres et les enfants de l'Académie. Quand il aperçut Liam, son visage s'ouvrit davantage.

Liam voulut sourire et y parvint à moitié.

Lorsque la pièce prit fin, les applaudissements montèrent dans la cour, mêlés aux cris des élèves et aux compliments des parents. Olen se tenait parmi les autres, sa tunique orange visible entre toutes. Il saluait à contretemps, et à chaque erreur, les adultes penchaient la tête avec le même sourire.

Liam resta en retrait. Il aurait dû le rejoindre, trouver quelque chose à dire. Les applaudissements étaient venus, comme sur la colline. Mais les mots ne venaient pas.

Les adultes entourèrent Olen, l'accablant d'exclamations. Liam recula, pas à pas. Personne ne l'arrêta.

Sur le chemin du retour, entre l'Académie et les premières maisons, il marchait seul. La nuit tombait. Il repensait à la représentation : les rires étouffés, les sourires attendris, les applaudissements. Son ami semblait l'ignorer.

*Trop simplet pour comprendre.*

La pensée le dégoûta aussitôt.

Il s'arrêta net. Le sang lui monta au visage. Qui était-il pour penser cela ? Il n'avait pas trouvé la force de féliciter son ami. Il avait fui les gradins au lieu de rejoindre la tunique orange et ce visage ouvert. Il reprit la route, plus vite.

Une silhouette se tenait en travers du chemin, à une dizaine de mètres.

Lamora savait quand attaquer et où frapper. Il connaissait aussi la limite à ne pas dépasser. Celui qui barrait la route à Liam n'avait pas ce genre de retenue. Le garçon paraissait plus âgé, plus grand que les autres. Dans la bande, on l'appelait La Brute. Personne n'avait jamais cherché meilleur nom.

Et ce soir-là, Lamora n'était pas là.

Le froid aux doigts. Les genoux mous, le souffle coincé dans la poitrine.

La Brute s'élança.

Par le passé, Liam était parfois resté immobile, parce qu'il savait jusqu'où les autres iraient. Là, c'était différent : il tenait à sa vie.

Alors il courut.

Il se mit même à crier.

Mais il était tard. Les adultes évitaient ce sentier noyé de végétation, trop proche des haies et trop loin de la place. Les premières maisons restaient à distance. La nuit tombait autour de lui.

Liam n'était pas rapide ; il ne l'avait jamais été. Ses jambes maigres le trahirent. Il se retourna brièvement.

Une main agrippa son col.

À partir de là, la trace devient floue.

Il m'a parfois fallu reconstituer des détails manquants. Elle livre peu. J'ai d'abord cru voir Liam se défendre. Il aurait poussé La Brute au torse, donné un coup de genou maladroit. La fuite aurait paru possible. Plus loin, au bord du sentier, il aurait trébuché après avoir arraché un cri à son agresseur.

Non.

Ce n'est pas ainsi que cela s'est passé.

Ou plutôt : j'aurais aimé le comprendre ainsi.

La trace ne garde rien d'aussi noble. Seulement le sang.

Liam le connaissait. Pas comme ça. Ce sang-là ne venait pas seulement d'une lèvre fendue ou d'une joue mordue. Il coulait sans mesure.

Plus rien ne tint en place.

Le haut, le bas, le tronc contre son dos et la terre contre sa joue se mélangèrent. À chaque respiration, sa poitrine se déchirait. Une main énorme le retourna. Quelque chose le heurta. Le sol, peut-être. Ou son propre corps, qu'il ne distinguait plus de lui. La douleur s'éloigna. Bientôt, Liam ne sentit presque plus son corps. Il n'y eut plus que le bruit confus dans ses oreilles, l'odeur du sang et des feuilles écrasées.

Quand il reprit connaissance, la nuit tombait.

La Brute avait disparu.

L'Étranger était là, penché sur lui.

Au début, Liam crut rêver. Il reconnut à peine les traits ridés et les mains assurées. Une douleur nette le traversa, et le monde redevint réel.

Alors Liam s'agrippa à lui et éclata en pleurs.

— L'É… L'Étranger… balbutia-t-il.

Le vieil homme attira Liam contre lui avec une grande précaution. Il lui caressait les cheveux et parlait tout près de son oreille.

— Tout va bien maintenant.

Au-dessus d'eux, les branches se dessinaient sur le ciel sombre. Plus bas, derrière les haies et les premières maisons, la soirée continuait au village. Les derniers spectateurs rentraient chez eux en commentant la pièce et les erreurs touchantes des enfants. Olen devait dormir, heureux d'avoir été regardé. Liam respirait douloureusement contre la vieille veste de l'Étranger.

— Tu sais, dit enfin le vieil homme, un souffle de rire dans la voix, j'ai un nom.

Les larmes revenaient avec la douleur. Liam fouilla pourtant dans sa mémoire. Au milieu du sang et de la nuit, il retrouva au moins ce nom.

— Kvöt…

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