Chapitre 2 : La Pierre
Les élancements de mon crâne persistent depuis des mois. Fort heureusement, j’ai rapporté de mes voyages la recette d’un remède aussi précieux qu’énigmatique : une tisane aux vertus remarquables, dont les arômes profonds et la chaleur apaisante suffiraient presque, à eux seuls, à en justifier l’usage. Bien que la plupart de ses ingrédients me soient inconnus, ceux que je reconnais, et parviens à me procurer, me permettent d’en reproduire une version d’une douceur rare et d’une efficacité indéniable. Toutefois, j’ai récemment décidé d’en réduire drastiquement la consommation : la clarté de cette histoire risquait d’en pâtir.
***
Quelques jours passèrent. Un garçon émergea de l’ombre des arbres. Son visage portait une forme de désorientation, comme s’il avait oublié ce qui l’avait mené là.
Bientôt, il aperçut Liam qui l’observait.
Il lui sourit.
***
Liam vivait l’une de ces rares journées sans heurts. Le soleil baignait les sentiers d’une lumière douce, et son meilleur ami, qu’il avait retrouvé plus tôt, marchait à ses côtés. Au fond de lui résonnait encore l’écho du chant de la mystérieuse fille.
Et cela suffisait à tout embellir.
Ils suivaient un itinéraire détourné, tracé avec soin pour éviter toute rencontre. Certes, c’était plus long, bien plus long, mais croiser le moindre adulte aurait compromis cette escapade à laquelle ils étaient désormais habitués. À l’ouest de La Lisière, leur village, s’étendait une forêt gigantesque dont les cartes ne dessinaient qu’une partie. Contrairement au petit bois familier, près des maisons, celle-ci traînait une mauvaise réputation.
On la disait dangereuse.
Laisser deux enfants s’y aventurer : quelle idée. Au sommet d’une grande colline, la lisière de la forêt semblait reculer à chaque pas.
La montée brûlait les jambes.
Trempés de sueur, les deux garçons se hissaient l’un l’autre par-dessus racines, pierres et ronces, sur un chemin… qui n’en était pas un. L’esprit ailleurs comme souvent, Liam ne s’aperçut que trop tard qu’il avait pris de l’avance. Il s’arrêta, se retourna et attendit son ami.
Olen était laid, du moins selon l’opinion générale au village. Sa difformité avait fait de lui une cible facile. Plus jeune, il en avait terriblement souffert. C’est sans doute ce qui l’avait rapproché de Liam : ils avaient en commun d’être les souffre-douleurs attitrés. Avec le temps, les autres enfants, ceux de l’Académie du moins, avaient fini par changer d’avis. On disait qu’il n’y pouvait rien, et qu’il était donc inutile de se moquer.
Puis vint une nouvelle tendance : lui témoigner de la gentillesse.
Une gentillesse souvent forcée, maladroite, mais socialement bien vue. Liam, lui, n’eut jamais droit à cette évolution du regard des autres. Pourtant, son ami ne s’en était jamais éloigné.
Leur lien était resté intact.
Au sommet de la colline, juste devant la lisière, les deux enfants s’arrêtèrent enfin. Franchir cette frontière de feuilles et d’ombre ne semblait pas une bonne idée, du moins pas pour Liam. Il avait beau avoir l’habitude de tenir tête aux adultes, son envie de désobéir connaissait ses limites. Ils s’assirent donc et regardèrent le village en contrebas. Le garçon ne prenait aucun plaisir à contempler les toits et les chemins.
Ce qu’il aimait, c’était la hauteur : la sensation de surplomber le monde. D’ici, tout paraissait plus petit, presque irréel, comme si rien ne pouvait vraiment l’atteindre. Son regard glissa vers le bois, au nord du village. Il se demanda dans quels recoins, la nuit, la jeune fille chantait… et où Lamora, lui, dansait.
Olen savourait-il aussi l’instant ?
En l’observant, Liam n’eut plus de doute. Il se plaisait souvent à imaginer ce qui pouvait bien se passer dans l’esprit de son ami, mais avec lui, les suppositions ne menaient jamais loin.
L’enfant restait un mystère.
La nature, ou quelque force supérieure, ne l’avait pas épargné. Comme si son apparence ne suffisait pas à faire de lui une cible, on le disait simplet. Pourtant, en cet instant précis, l’expression qui éclairait son visage dégageait autre chose. Pour une fois, elle ne suscitait ni gêne, ni pitié, encore moins de moquerie. Elle touchait, peut-être, à une forme de beauté.
— Tu as entendu ? demanda Liam.
Olen tourna lentement la tête vers lui, sans répondre, puis ramena son regard vers la forêt.
Elle n’était qu’à quelques pas, et pourtant on en distinguait à peine les contours. La lumière peinait à percer l’épais feuillage.
***
De retour au village, les deux garçons firent un détour par la taverne pour se désaltérer. Liam n’aurait jamais eu cette idée si son ami n’avait pas été avec lui. Il entretenait un rapport compliqué avec « les autres ». Les adultes surtout : leur manière de parler, de se croire drôles ou profonds, leurs rires trop forts et leurs silences chargés d’allusions : tout l’exaspérait. Les enfants, c’était différent : ce n’était pas lui qui avait un problème avec eux ; c’étaient eux qui en avaient un avec lui.
À l’entrée, ils balayèrent la salle du regard et se glissèrent à l’intérieur, discrètement, fort heureusement.
Et puis il y avait l’Étranger.
Il gagnait en popularité. Trop, aux yeux du garçon. Il tenait les habitués suspendus à l’une de ses histoires, avec ce ton enjôleur et ces gestes trop sûrs… Liam n’y voyait plus qu’un numéro parfaitement rodé.
— Olen ! lança le tavernier en allant chercher deux verres.
Fidèle à lui-même, son compagnon, tout sourire, fit signe à Liam de le suivre jusqu’au comptoir.
— Sur l’ardoise de ton père, comme d’habitude ? demanda le tavernier en versant du lait de chèvre.
Celui-ci ne répondit pas, le regard déjà ailleurs, comme s’il avait toujours cru que le lait était gratuit. Cette absence de réaction amusait visiblement le tavernier, qui n’en était plus à sa première fois.
— Et toi, tu as de quoi payer ? lança-t-il en se tournant vers Liam, avec un sourire un peu trop complice au goût de l’enfant.
Le garçon se figea.
Il s’aperçut, non sans un brin de honte, qu’il avait pris son ami au mot lorsque celui-ci lui avait assuré que le lait ne coûtait rien.
Quelle naïveté…
Ils étaient encore si jeunes.
— T’en fais pas, p’tit. Son père réglera pour toi aussi, ajouta le tavernier, devinant le malaise qu’il venait de créer, et s’en amusant.
Tout en sirotant son lait, il jeta un coup d’œil à son ami. Ce dernier, lui, buvait son verre… et les paroles du conteur.
Ce constat le contraria.
Il aimait les histoires, plus que quiconque, mais pas ceux qui les racontaient. Ou plutôt, il ne leur faisait pas confiance. Et le comble, dans tout ça ?
Il ne savait même pas lire.
— Viens ! Celle-là, il l’a jamais racontée, s’exclama son compagnon en l’entraînant avec une excitation rare.
Bien que peu bavard, il lui arrivait de parler. Les deux garçons, sans un mot de plus, se glissèrent derrière les chaises occupées, assez espacées, face au conteur. Assis à même le sol, ils prenaient soin de ne déranger personne. À la faveur d’une pause dans sa narration, le conteur les aperçut. Son regard se posa d’abord sur Olen, et s’adoucit aussitôt, empreint de cette tendresse qu’on réserve à un auditeur fidèle, toujours captivé, jamais distrait.
Puis il se tourna vers Liam.
Là, c’était différent : un éclat complice, presque moqueur, s’y mêlait, comme s’il avait perçu la grimace que l’enfant tentait de réprimer. Le garçon soutint son regard un instant… puis détourna les yeux. Lorsque le vieil homme acheva son récit, il remercia la foule d’un ton chaleureux, distribuant sourires et tapes amicales sur l’épaule à ceux qui se trouvaient à portée. Une connivence s’était installée, palpable, presque contagieuse.
Puis, d’un geste discret mais assuré, il invita les deux enfants à le rejoindre à l’une des tables de la taverne.
— Qu’as-tu pensé de la dernière histoire, Olen ? demanda-t-il, toujours aussi bienveillant.
— Je crois que je ne l’ai… pas comprise, répondit-il en baissant les yeux.
La honte montait sur son visage, évidente, douloureusement sincère. Il fixa la table.
— Ne t’en veux pas, bon sang ! lâcha Liam.
Ces histoires, personne ne les comprend vraiment, et le vieux le sait très bien.
— Ne sois pas triste, mon enfant… Tu veux jouer aux cartes ? proposa le vieil homme en sortant doucement son paquet.
Olen leva les yeux, intrigué.
L’objet, à la texture étrange et à la teinte inhabituelle, attira sa curiosité. L’agacement de Liam s’intensifia.
— Ne rentre pas dans son jeu. D’ailleurs, ce n’en est même pas un. Il te fait juste perdre ton temps.
Les cartes s’étalaient comme l’aile d’un corbeau sous les doigts fripés de leur propriétaire.
— Celle-là… elle n’était pas là la dernière fois, fit remarquer Liam.
Formuler cette remarque lui avait coûté.
Il détestait donner l’impression de s’impliquer.
Mais l’idée de montrer sa lucidité au vieil homme n’était pas si déplaisante. En réaction, son interlocuteur élargit son sourire, les yeux plissés d’un éclat insondable.
— Tu te souviens de la carte que tu avais choisie ? demanda-t-il.
Liam hésita, puis se pencha lentement sur les cartes pour les examiner.
— Aucune d’entre elles… Tu l’as remplacée par la nouvelle, finit-il par dire, une légère tension dans la voix.
Il n’en avait pas l’air tout à fait sûr lui-même.
— Mon enfant, dit-il d’un ton doux, je ne pense pas me tromper : tu as d’abord essayé de visualiser la carte dans ta tête. Si tu y étais parvenu, tu n’aurais sans doute pas eu besoin de vérifier, n’est-ce pas ?
— Celle-là, dit alors Olen en pointant une carte.
Le processus se répétait, mais cette fois il l’observait de l’extérieur. Son ami avait les yeux clos, concentré sur l’image de la carte qu’il tentait de faire surgir dans son esprit.
Alors Liam vit la pierre.
L’objet qui, la première fois, avait provoqué en lui un trouble profond : une pierre sombre, brute, non polie. Lorsqu’elle vint se loger dans la paume d’Olen, celui-ci ne réagit pas. Il resta immobile, absorbé par son effort de concentration. Lorsque le vieil homme eut repris la pierre et refermé son jeu de cartes, il posa une main légère sur l’épaule du garçon, comme pour le tirer de sa concentration.
— Tu te souviens de ta carte, mon enfant ?
Olen hocha la tête et se lança dans une description, avec ses mots à lui, imprécis, mais suffisamment clairs. Ses deux interlocuteurs durent reconnaître qu’il s’en souvenait.
— Gagné ! s’exclama le vieil homme, le sourire large.
Liam, lui, restait silencieux.
Quelque chose le tourmentait.
L’Étranger était sans conteste l’auteur de ce malaise, et pourtant, au lieu de le haïr davantage, Liam sentit quelque chose changer. Il ne le regardait plus avec le même mépris distant.
Il le regardait… autrement.
Jusqu’ici, le monde l’ennuyait, mais il comprenait à présent qu’il n’en avait peut-être aperçu qu’un fragment.
— La pierre…, balbutia-t-il, presque malgré lui.
***
— … Avec sa pierre, souffla Liam.
— Je croyais au moins que tu avais les pieds sur terre…, répondit son père, las.
— Au moins ?
L’homme s’apprêtait à regagner son atelier.
Juste avant de franchir le rideau, il lança à son fils, sans se retourner :
— On m’a dit qu’on ne te voyait plus guère au moulin, ces derniers temps.
Comme son fils, il avait l’art de masquer ses émotions. Mais cette fois, à y regarder de plus près, une légère perplexité traversa son regard, fugitive, mais bien réelle.
— … La tête ailleurs, marmonna le garçon, plus pour lui-même que pour être entendu.
Peu après, quelqu’un frappa à la porte. Lorsqu’il ouvrit, il vit apparaître le soleil en personne. Vêtu d’une robe d’un orange éclatant, Olen, méconnaissable, se balançait d’un pied sur l’autre avec une excitation rare.
Jamais il ne l’avait vu ainsi.
La représentation allait bientôt commencer.
Liam jeta un regard vers le crépuscule.
Quelque chose vacilla en lui.
Heureux pour son ami, il ne pouvait pourtant ignorer que l’Académie était pour celui-ci une source de joie, et pour lui, un malaise tenace. Il n’était pas prêt à y retourner. Pourtant, il n’aurait manqué cet événement pour rien au monde. C’était évident : pour Olen, ce moment comptait plus que tout.
***
Depuis sa dernière visite, l’Académie n’avait guère changé. Ni les lieux ni les gens : certains le dévisageaient encore avec insistance. La représentation devait se tenir en plein air. Tandis qu’il cherchait une place dans les gradins, le garçon croisa au loin le regard de Dame Ua. Bien qu’en pleine conversation, elle fronça les sourcils en le fixant.
Elle ne l’avait jamais porté dans son cœur, certes, mais cette expression lui parut excessive.
Il en resta choqué.
L’image de cette nuit-là lui revint : Lamora avait sans doute parlé à sa maîtresse.
Absurde…
Un peu plus tôt, Olen l’avait quitté. Dame Nihiline lui avait demandé de la suivre. C’était l’une des rares adultes envers qui Liam n’éprouvait aucune méfiance. Il avait même été heureux de la revoir, et le sentiment semblait réciproque.
Les choristes entamaient leurs répétitions.
Fade.
Il espérait que la fille du bois ne soit jamais enrôlée parmi eux. Son chant à elle était d’une autre nature, libre, pur, indompté. En balayant les gradins du regard à la recherche de son ami, il aperçut bientôt l’Étranger. Celui-ci discutait avec quelques spectateurs. Le garçon en était certain désormais : c’était un être sociable.
Et pourtant, le surnom qu’il lui avait donné lui semblait toujours bien choisi. Son langage, ses gestes, son accoutrement : tout en lui trahissait une origine lointaine.
Très lointaine.
Le silence se fit, et la fille de Dame Nihiline entra en scène : la pièce commençait. Avant le départ de Liam de l’Académie, celle qui captait à présent tous les regards n’était considérée ni comme la meilleure chanteuse ni comme la meilleure danseuse. Pourtant, elle excellait dans les deux domaines. Et cette double maîtrise faisait d’elle l’interprète idéale pour le rôle. Sa mère, tout comme l’Académie, l’avaient façonnée en ce sens.
Lorsqu’elle céda la place à Olen, porté par les voix de la chorale, le crépuscule atteignait son apogée.
***
Sur le chemin du retour, tandis que la nuit tombait, le garçon marchait seul, plongé dans ses pensées. À ses yeux, le rôle confié à Olen ressemblait à celui d’un bouffon : on l’avait choisi pour susciter le rire, en exploitant son apparence et son air un peu niais. Il semblait l’ignorer, ou refuser de le voir. Trop bête pour percevoir la cruauté… Puis la honte le rattrapa aussitôt.
Quelqu’un se tenait en travers du chemin, à une dizaine de mètres.
Lamora avait toujours été dur avec Liam. Mais cette année, les choses avaient empiré…
Pourtant, ce n’était pas de la simple barbarie : il décidait quand frapper, et où.
Même s’il avait cru, un temps, l’avoir cerné, il n’avait jamais pris son agresseur pour un imbécile.
Pour son rôle dans la représentation, l’Académie avait enseigné à ce garçon l’art du combat.
Ironiquement, ce soir-là, il aurait presque prié pour que ce soit lui qui lui fasse face. La Brute, comme il appelait cet autre garçon, paraissait bien plus âgé que lui, ou simplement grandi trop vite.
À ses yeux, l’esprit de ce dernier était dix fois moins affûté que celui d’Olen.
La violence était son unique langage.
Mais c’était Lamora qui l’avait dressé.
Et il y était parvenu, non par la force, mais autrement. Sans lui, oserait-il prendre l’initiative de l’attaquer ?
Peut-être.
Et si c’était le cas, il doutait qu’il s’arrête de lui-même. C’était Lamora qui disait « Stop ».
L’autre garçon s’élança vers lui.
Par le passé, il lui était arrivé de rester immobile, de ne pas fuir.
Mais cette fois, c’était différent.
Cette vie qu’il trouvait si terne, si ennuyeuse, prenait soudain une valeur inestimable. Il s’aperçut qu’il avait peur de mourir. Et tandis que La Brute fonçait droit sur lui, un mauvais pressentiment s’empara de lui, tenace, glacial. Alors il courut. Il se mit même à crier. Mais il était tard, et le sentier qu’il avait emprunté, dissimulé dans la végétation, était rarement fréquenté par les adultes.
Il n’était pas un coureur rapide.
Il ne l’avait jamais été.
Ce n’était pas dans sa nature de se presser, et ses jambes peu musclées ne l’aidaient pas. Lorsqu’il retourna brièvement la tête, une main agrippa son col. Tout ce que j’ai raconté jusqu’à présent reste teinté d’un certain flou. Il m’a fallu, parfois, reconstituer des détails manquants, un exercice délicat, à vrai dire. Mais ce qui suit… est particulièrement brumeux.
Et ce n’est peut-être pas plus mal. Le goût du sang, il le connaissait.
Mais là… ça coulait.
Trop.
Il ne savait plus où était le haut, où était le bas. La douleur, d’abord immense, s’était muée en une torpeur supportable, comme si son corps avait choisi de se taire pour ne pas sombrer tout entier. Quand il reprit connaissance, il pleuvait, et la pénombre pesait.
La Brute avait disparu.
Le vieil homme était là, penché sur lui, veillant. L’enfant se redressa à peine, se jeta contre lui et éclata en sanglots.
— L’É… L’Étranger…, balbutia-t-il.
Ses blessures, encore fraîches, et l’émotion entravaient sa diction.
— Tout va bien maintenant…, murmura le vieil homme.
Il cherchait à le rassurer, par ses mots, par la tendresse d’un geste, par la chaleur d’une main sur ses cheveux trempés.
— Tu sais, j’ai un nom, ajouta-t-il enfin, sur un ton amusé.
Malgré le chagrin, malgré la douleur qui remontait par vagues, le garçon fouilla dans sa mémoire.
Un fragment surgit, clair, précis.
— Kvöt…

Annotations
Versions