Chapitre 2 : La Lune

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En fouillant mes tiroirs, j'ai retrouvé quelques pages d'un ancien voyage. Les mots venaient d'une langue morte, traduits du mieux possible. Mal, peut-être. Cette histoire m'habite encore.

Elle parlait d'un peuple errant.

Jadis, disait-on, ce peuple vénérait deux astres familiers : le Soleil, éclatant, et la Lune, changeante. Ils avaient toujours été là.

Puis vint le troisième astre.

Un soir, un point noir traversa le ciel. À peine visible. Pas plus grand qu'une cendre. Ils ne l'aperçurent qu'une fois, et ce fut assez.

Les prêtres discutèrent. Les anciens doutèrent. Certains nièrent l'avoir vu. D'autres parlèrent d'un présage. Les plus fervents, eux, avaient déjà retenu la direction.

Alors ils partirent. Ils abandonnèrent leurs terres, leurs temples, leurs morts. Ils emportèrent ce qu'ils purent et suivirent l'ombre. Le voyage dura des années. Une décennie, dit-on. Peu à peu, ceux qu'on appellerait plus tard les Marcheurs cessèrent d'appartenir à un lieu. Ils traversèrent steppes et montagnes, toujours dans la direction où l'astre avait disparu.

Chaque nuit, ils levaient les yeux.

Chaque nuit, rien ne revenait.

Puis ils atteignirent une terre fertile. Un autre peuple y vivait déjà. Des maisons, des champs, des chants, des frontières. Tout cela se trouvait exactement dans la direction indiquée par l'astre.

Fallait-il traverser, demander passage, ou conquérir ?

Les Marcheurs se divisèrent. Certains croyaient l'astre encore au-delà. D'autres voyaient dans ce peuple un gardien placé sur leur route. D'autres encore finirent par y voir un voleur.

Le doute dura peu. Les soupçons prirent le dessus. La guerre suivit, et les deux peuples s'affrontèrent.

***

De ses rêves, Liam gardait des souvenirs plus nets que ceux de ses journées. Certains lui revenaient si souvent qu'il avait appris à les retrouver.

Il dut quitter son rêve à regret.

Quelqu'un était là.

Il le sentit avant même d'ouvrir les yeux. Sa mère était assise au pied du lit, silencieuse, les mains posées sur ses genoux. À son réveil, un sourire discret lui échappa, puis s'effaça. Sans un mot, elle l'aida à s'asseoir, lui fit boire un peu d'eau, puis examina ses blessures avec prudence.

— Il a fait du bon travail… souffla-t-elle. Tu serais sûrement mort sans lui.

Un silence passa. Puis sa mère parla. Trop vite d'abord, puis plus bas. Liam retint surtout ses doigts serrés sur le gobelet, sa voix qui montait à certains mots, et la manière dont elle évitait de regarder ses bandages. Liam écoutait à peine. Son corps pesait trop lourd. Sa peau tirait sous les bandages. À chaque mouvement, la douleur revenait à un endroit précis. Autre chose l'occupait davantage : La Brute.

Le visage de son agresseur revenait par éclats. La course. La main sur son col. La terre. Le sang. Puis la présence de Kvöt, penché sur lui.

Liam ferma les yeux.

***

Les jours suivants, il dormit mal. Chaque déplacement réveillait une douleur différente. Puis, quand rester couché devint pire que marcher, Liam retourna à l'Académie.

Il venait chercher Lamora. Il voulait savoir si La Brute avait agi seule.

Dans les couloirs, les conversations baissèrent. Les regards se tournaient vers lui. Mais cette fois, les remarques ne sortaient pas. Même les enfants les plus cruels détournaient les yeux, soudain moins sûrs d'eux.

La salle de répétition donnait sur la cour. Olen s'y tenait déjà, vêtu d'une tunique éclatante. Face à lui, une jeune fille reprenait une phrase chantée avec une précision tranquille. Elle ne haussait pas la voix, ne se pressait pas. Pourtant, le rythme venait d'elle.

Orange. C'est ainsi qu'on la surnommait.

Liam la connaissait de loin : la fille de Dame Nihiline, toujours choisie pour chanter, danser et rendre tout cela facile.

Sa mère, Dame Nihiline, se tenait au fond de la salle.

Parmi les souvenirs moins hostiles laissés par l'Académie, il y avait cette femme. Jamais elle ne l'avait traité comme une erreur à corriger. Elle ne l'avait pas sauvé de tout ; personne n'y était parvenu. Mais il se souvenait de sa voix, de sa patience.

À la première erreur d'Olen, elle inclina seulement la tête. Il recommença aussitôt, plus droit, plus appliqué.

Puis elle remarqua Liam.

Son regard descendit une seconde vers les bandages, puis revint aux yeux du garçon. Elle ne s'exclama pas. Elle ne fit pas de lui un spectacle.

— Faites une pause, dit-elle simplement.

Puis elle s'approcha.

— Liam. Viens t'asseoir un instant.

Il obéit. Pas par docilité. Plutôt par souvenir : avec elle, autrefois, s'asseoir n'avait jamais été une punition.

Dame Nihiline désigna seulement un banc. Ni main tendue, ni questions devant tout le monde.

— Olen, va lui chercher de l'eau.

Olen s'exécuta aussitôt. Il revint avec le gobelet et le tendit à Liam d'un air solennel.

Orange, elle, n'avait pas bougé. Elle le dévisageait d'un regard dur.

— Qui t'a fait ça ?

— La Brute, répondit Liam.

Sa voix sortit plus basse qu'il ne l'aurait voulu. Olen effleura avec précaution les bosses de son visage, comme s'il avait besoin de les toucher pour y croire. Dame Nihiline garda le silence. Sa bouche se serra légèrement.

La répétition reprit après que Liam eut bu. Orange retrouva sa place face à Olen. Elle incarnait une enchanteresse, et lui, un esprit égaré qui tentait de la conquérir par le rire.

Liam détourna les yeux.

Il profita d'une hésitation dans l'exercice pour demander où se trouvait Lamora.

— Je ne sais pas, répondit Orange. Je ne suis même pas sûre de l'avoir vu hier. Demande à Jean, il s'entraîne toujours au même endroit.

Dans la salle suivante, Jean s'entraînait à l'épée. Liam s'en étonna malgré lui. Le garçon semblait mieux taillé encore qu'autrefois. Lorsque Liam lui demanda où était Lamora, Jean abaissa son arme.

— T'en fais pas. Dès qu'il remet les pieds ici, il va m'entendre.

Liam voulut remercier Jean, mais les mots, étouffés par les bandages, restèrent à moitié dans sa gorge.

— Sinon… ça fait plaisir de te revoir, ajouta Jean.

Il détourna les yeux.

— Même dans cet état-là.

Un sourire bref.

— Je voulais… pour avant.

Il serra la poignée de son arme.

— J'étais con. Enfin, on l'était tous.

Silence.

— Le combat, c'est toujours pas ton truc.

Il désigna les bandages d'un geste léger.

— Bref… j'aurais pas dû en profiter.

Il s'interrompit soudain.

— C'est qui, le vieux qui nous mate là-bas ?

Liam tourna la tête à son tour.

— Il s'appelle Kvöt.

***

Un matin de cette même semaine, on frappa à la porte de chez Liam. Son père alla ouvrir. Sur le seuil se tenait Lamora, droit, provocant. Après un bref échange, son père se tourna vers l'intérieur :

— Liam ! Viens, on t'attend.

Lorsque Liam arriva, son père le dévisagea un instant, puis lança d'un ton franc, devant l'invité :

— Je ne le connaissais pas, cet ami-là… Ça change de l'autre gosse hideux.

Là-dessus, il tourna les talons. Liam baissa les yeux, incapable de soutenir le regard de Lamora.

— Lamora… murmura-t-il.

Lamora ne répondit pas tout de suite. Son regard s'attarda sur les bandages, les lèvres fendues, les marques encore sombres.

— Jean m'a pas menti, dit-il enfin. T'es vraiment arrangé.

Liam attendit la suite. Une moquerie. Un rire. N'importe quoi de connu.

Rien ne vint.

— La Brute… souffla-t-il.

Lamora releva les yeux vers lui.

— Justement. Tu lui as fait quoi ? Il n'est plus pareil.

— Quoi ?

— La Brute est méconnaissable.

Le mot resta entre eux.

Liam sentit sa nuque se raidir. La dernière image qu'il gardait de La Brute n'avait rien d'un garçon calmé. C'était un poids, une main sur son col, du sang dans la bouche.

Un silence passa.

— Enfin, t'en fais pas. Il ne t'embêtera plus. Va savoir pourquoi… il a l'air calmé pour de bon.

Liam resta immobile.

Lamora s'approcha d'un pas. Pas assez pour le frapper. Assez pour lui rappeler qu'il pouvait le faire.

— C'est toi qui lui as demandé ? demanda Liam.

— Demandé quoi ?

— De me faire ça.

La mâchoire de Lamora se contracta.

— Non.

Il avait répondu trop vite pour mentir avec élégance. Ou trop sèchement pour supporter l'accusation.

— Il a juste un grain, ajouta-t-il.

— Alors pourquoi tu es venu ?

Lamora eut un bref sourire. Le sourire sonnait faux.

— Parce que Jean me casse les couilles. Et la mère de la rousse aussi.

Il observa encore les blessures de Liam.

— Et parce que je voulais voir ta tête.

Liam ne répondit pas.

Le regard de Lamora se referma peu à peu.

— C'est fait. Maintenant, lâche-moi avec ça.

Il tourna les talons.

Quand la porte se referma, Liam resta devant le seuil, les doigts crispés sur le bois. Il ne savait pas si Lamora avait menti. Il ne savait même pas si cette visite lui avait appris quelque chose.

***

Depuis des mois, mes maux de tête n'ont pas cessé. J'ai rapporté de mes voyages la recette d'une tisane étrange et remarquable, presque impossible à reproduire fidèlement. La plupart de ses ingrédients me sont inconnus. Avec ceux que je reconnais et peux encore me procurer, j'en prépare une version plus douce. Elle agit tout de même.

J'en ai réduit l'usage : la trace perdait en clarté.

Un événement approche, dans ce récit. Les faits se précisent malgré moi. Je n'ai pas moins à traduire, seulement moins à combler. Ce passé lointain gagne en netteté.

Peu à peu, je distingue mieux ce qui s'est produit.

***

Ce soir-là, on frappa de nouveau à la porte. Liam n'eut pas le temps d'espérer quoi que ce soit. Sa mère l'envoya ouvrir. Sur le seuil, sous la pluie battante, se tenait Kvöt, trempé.

— Kvöt.

Liam baissa les yeux. La dernière fois qu'il s'était retrouvé face à lui, il s'était jeté contre lui en pleurant. Depuis, leur relation n'était plus la même. Pourtant, le vieil homme lui avait sauvé la vie. Même Liam ne parvenait pas à repousser cette vérité-là.

— Je viens inspecter tes blessures… Et j'ai une surprise, ajouta Kvöt, avec son sourire bienveillant et malicieux.

Une fois dans la chambre du garçon, l'homme tint sa promesse. Ses doigts passaient avec assurance sur l'hématome, tandis que Liam, crispé, retenait mal une grimace.

— Et cette surprise ? demanda-t-il, la voix encore tendue.

— Voilà une question qui me réjouit, répondit Kvöt avec un léger sourire. Je te la montre juste après en avoir fini avec cette bosse. Il se trouve, mon enfant, que tu as gagné.

— Gagné ? Arrête d'être aussi énigmatique.

— Je parle de notre jeu… tu sais, avec les cartes. À dire vrai, tu as même gagné haut la main. Tu as un don. Compte sur moi, désormais, pour t'aider à reprendre prise.

Liam se raidit.

— Reprendre prise ?

Liam releva les yeux.

— C'est donc pour ça que tu m'as sauvé ? Pour me contrôler ?

Le vieil homme se figea. Blessé, peut-être. Il acheva ses soins en silence, puis fouilla dans sa besace. Il en sortit une pierre noire, plus petite que celle qu'il avait utilisée pour le jeu.

— Tiens. Cadeau. Elle est vide.

Liam la prit. Son poids le surprit. Il l'avait imaginée plus légère. Dans sa paume, la pierre avait trop de présence pour une chose vide.

— Tu n'as pas compris ? dit enfin le vieil homme. Ces pierres sont comme des coffres, mon enfant. Tu peux y garder tes souvenirs.

Liam referma les doigts autour de l'objet.

— Dans une pierre.

Liam fixa l'objet dans sa paume.

Kvöt sourit.

— Dans celle-ci, oui.

— Et je suis censé trouver ça normal ?

— Non. Seulement possible. Ne fais pas comme s'il ne s'était rien passé.

— Tous les souvenirs ?

— Ceux que tu n'as pas encore perdus.

Liam serra un peu plus la pierre.

— Même ceux qu'on ne veut plus garder ?

Le sourire de Kvöt s'effaça un peu.

— Ceux-là surtout, répondit-il. Mais ils reviennent rarement dociles.

Il se leva avec peine. La fatigue marquait de nouveau son visage, mais ses yeux semblaient plus vifs que jamais.

— Ne force pas trop ce soir. Tu es encore faible.

***

Sous sa couverture, Liam serrait la pierre. Il avait suivi les consignes à la lettre, malgré leur ridicule apparent. Il voulait comprendre le jeu de cartes, le souvenir disparu, l'objet confié par Kvöt. Dessous, il aurait dû faire noir. Ce noir-là n'avait rien d'ordinaire.

En cherchant la carte oubliée, le garçon découvrait un monde nouveau.

Jusqu'ici, il connaissait deux mondes seulement : le réel et les rêves. Il préférait les seconds, où il gagnait parfois un peu de maîtrise. Ce lieu ressemblait aux rêves, mais obéissait mieux. Chaque pensée y laissait une trace. Kvöt avait qualifié la pierre de « vide » ; cette absence totale de couleur lui faisait pressentir un lien.

L'exploration dura longtemps. L'enfant finit par comprendre le mensonge du vieil homme. Par méfiance, il l'avait presque deviné dès le début : Kvöt avait caché dans la pierre son souvenir perdu.

Et maintenant, il voyait la carte.

Liam demeura longtemps immobile, la pierre dans la main. Le souvenir de la carte restait en lui, plus net que beaucoup de choses réelles. Il aurait dû en être effrayé. Il l'était, mais pas seulement.

Il sortit enfin de sous la couverture. La chambre lui parut trop étroite, trop pauvre, trop connue. Une goutte d'eau tombait régulièrement dans un seau placé près du mur. Au-dehors, la pluie avait cessé. La maison dormait.

C'est alors qu'il entendit la voix.

Un son à peine perceptible, fragile, passait malgré les murs et les toits. Liam se redressa lentement. Son cœur battait trop fort. La pierre demeurait froide dans sa paume.

Le chant revint, et cette fois il comprit que cela venait du dehors.

Liam resta un moment sans bouger. Il aurait dû se recoucher. Il le savait. Son corps n'était pas remis. Ses parents dormaient dans la pièce voisine.

Mais la voix s'éleva encore, claire, libre, trop belle pour venir du village. Elle semblait l'avoir trouvé.

Alors Liam se leva.

La douleur le força à attendre, une main contre le mur. Puis il glissa la pierre dans sa poche, enfila ce qu'il put sans bruit, et poussa la porte.

***

Dehors, la lune avait disparu derrière les nuages.

Dans le bois, il n'y avait plus que des troncs noirs, de la boue sous les semelles et l'odeur humide des feuilles mortes. Un souffle froid faisait remuer les arbres tout près de lui.

Liam avança en serrant la pierre dans sa poche.

À chaque pas, ses côtes, ses bleus, son souffle court lui rappelaient La Brute. Il aurait dû faire demi-tour. Il avait déjà payé trop cher une mauvaise décision.

Le chant avait cessé.

Ce silence l'effraya presque davantage.

Liam se perdit vite. Ou crut se perdre. Les arbres se ressemblaient tous, et le sentier qu'il avait suivi disparut derrière lui. Il allait rebrousser chemin lorsqu'une lueur trembla entre les troncs.

Il s'en approcha, attiré malgré lui.

Une voix l'arrêta net.

— Tu ignores ta chance, petit capricieux.

Il connaissait cette voix : Dame Ua.

L'une des enseignantes de l'Académie. Une salle lui revint aussitôt : le parquet, les regards, cette femme au-dessus de lui, froide et droite. Liam s'accroupit derrière un tronc, le souffle court.

Dans le halo de la lanterne, Lamora était là.

Son arrogance habituelle avait disparu. Pas tout à fait. Face à Dame Ua, il semblait plus jeune, plus dur aussi, ramené à une obéissance sèche.

Il retrouvait une posture d'entraînement.

Ses mouvements ressemblaient à une danse. Mais il répétait des gestes secs, précis, trop violents pour une simple chorégraphie. Dame Ua corrigeait tout : le bras, la hanche, l'appui du pied, l'angle du coude.

— Plus bas.

Lamora recommença.

— Tu frappes avec la colère, dit-elle. La colère prévient toujours l'adversaire. Encore.

Liam sentit ses doigts se refermer sur la pierre.

Aux yeux de l'Académie, Liam ne valait rien ; pour Lamora, l'Académie gardait ce genre de secret.

Dame Ua entraînait Lamora la nuit, à l'écart.

Une fois Dame Ua disparue entre les troncs, Lamora resta seul.

Même sans elle, Lamora continua : le même pas, le même pivot, le même arrêt brutal. Encore.

Liam le fixa, dérouté.

Les nuages se déchirèrent au-dessus des arbres.

La lune reparut, et sa lumière pâle glissa entre les branches.

Liam comprit trop tard qu'elle tombait sur lui. Sur ses bandages. Sur son visage tuméfié.

Lamora tourna la tête.

— Bordel… toi ?

En une seconde, il fut sur lui.

Liam n'eut pas le temps de fuir. Lamora le saisit par le col et le plaqua contre un tronc. Ses pieds touchèrent à peine le sol. La douleur lui traversa le torse, réveillant toutes les blessures encore fraîches.

— Tu m'espionnes maintenant ?

Liam tenta de répondre. Aucun son ne sortit.

Lamora resserra sa prise.

— Répète un mot là-dessus, et je te tue.

Cette fois, Liam entendit la menace, le souffle court de Lamora, la boue sous ses propres talons, la forêt autour d'eux.

Puis le chant s'éleva.

La main de Lamora resta fermée sur son col, mais son visage changea. La rage demeura, retenue.

Liam cessa lui aussi de bouger.

La voix venait de plus loin, derrière des arbres serrés. Elle n'était pas forte. Elle n'avait pas besoin de l'être. Elle traversait le bois sans effort.

Lamora relâcha Liam presque malgré lui.

Le garçon tomba sur ses pieds, chancela, puis se redressa. Il aurait dû fuir. Il aurait dû profiter de cet instant.

Au lieu de cela, il courut vers la voix.

— Hé, souffla Lamora.

Liam continua.

Derrière un buisson, entre deux troncs, il aperçut enfin la source du chant : une silhouette de fille. Rien de plus, d'abord : la courbe d'une tête inclinée, le mouvement d'une mèche dans la nuit, une main levée qui suivait le rythme. La lune revenue ne suffisait pas à livrer son visage. Elle en dessinait seulement les bords.

Liam sentit la pierre contre sa cuisse.

Il la sortit sans même y penser. L'objet noir se confondait avec l'obscurité autour de lui. Il ne savait pas encore comment garder un souvenir. Pas vraiment. Alors il fit la seule chose possible : il écouta de toutes ses forces.

Lamora arriva derrière lui.

Cette fois, il ne dit rien.

Son épaule effleura presque celle de Liam. Il gardait les yeux fixés sur la fille, comme si le chant avait suspendu sa colère.

Le chant s'interrompit brusquement.

Un battement d'ailes traversa les branches.

Un oiseau se posa près d'elle.

Liam ne connaissait pas cet animal. Pas un oiseau du coin. Trop blanc pour cela. Son plumage captait la moindre lueur, et quelque chose pendait autour de son cou : une amulette sombre, polie, ovale.

La fille se retourna brusquement.

Elle resta immobile, la main encore suspendue devant elle. L'animal inclina la tête. Elle fit un pas vers lui, hésita, puis s'arrêta de nouveau.

Liam retint son souffle.

Même de loin, il comprit qu'elle ne le connaissait pas.

L'oiseau, lui, ne semblait pas avoir peur. Il sautilla sur une branche basse, puis déploya légèrement les ailes pour retrouver son équilibre. La fille baissa les yeux vers le bijou noir pendu au cou de l'oiseau. Elle tendit la main, lentement, avec une prudence extrême.

L'oiseau recula d'abord, puis se laissa approcher. Les doigts de la fille effleurèrent l'amulette.

La poitrine de Liam se serra.

Même cet oiseau, inconnu de la fille, avait obtenu ce que Liam n'aurait jamais osé demander : son attention.

Puis sa voix revint, plus basse cette fois, pour l'oiseau, pour la forêt, pas pour Liam.

Il serra la pierre.

Le chant, l'oiseau blanc, l'amulette noire, la silhouette de la fille, son étonnement : il voulut tout garder avant la fin de l'instant.

Quand la fille s'éloigna enfin entre les troncs, l'oiseau sur le bras, Liam ne bougea pas. Lamora non plus.

Longtemps, Liam continua d'entendre le chant dans le silence.

Alors Lamora se tourna vers lui.

La menace revint dans ses yeux. Lamora regarda l'endroit où elle avait disparu, puis attrapa de nouveau Liam par le col, moins violemment qu'avant, mais assez pour lui rappeler la différence entre eux.

— Je te le redis : l'entraînement, Dame Ua, moi… Tout ça, tu l'oublies.

Liam ne répondit pas.

Lamora rapprocha son visage du sien.

— Si tu en parles à quelqu'un, je saurai que ça vient de toi.

La pierre pesait dans la main de Liam.

— Tu as vu l'oiseau ?

— Qu'est-ce que j'en ai à foutre ?

— La fille, alors. Tu la connais ?

Lamora le fixa une seconde de trop.

— Plus que toi.

Puis il le lâcha.

— Ne t'approche plus d'elle.

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