Chapitre 4 : Le Masque
Le personnage qu'Olen avait incarné durant les derniers mois de sa vie était très célèbre.
Ishtal appartenait aux Marcheurs, peuple itinérant bientôt considéré comme l'ennemi du Velmor. Parmi les siens, il faisait figure d'exception. Non par son apparence : les Velmoriens prêtaient souvent aux Marcheurs une laideur épouvantable. Ishtal se distinguait surtout par sa solitude tenace et son sens du comique prodigieux. Il s'était aventuré loin des siens, dans un village velmorien, et y était tombé amoureux d'une jeune fille. Il avait cru, un temps, pouvoir rester auprès d'elle. Mais la guerre approchait déjà. Ishtal retourna donc vers son peuple.
Une nuit, plus tard dans la légende, il revint. La jeune Velmorienne s'éveilla devant une silhouette presque noire. Les versions ultérieures le montrèrent vêtu de la tunique et du masque volés à l'Astre Noir. En trahissant le Soleil, il s'était condamné auprès des siens.
Olen avait commencé cette histoire avant de mourir. Liam devrait la reprendre.
***
Un mois après la mort d'Olen, on avait assis Liam à la table du prévôt, le chef de La Lisière.
Le repas fumait encore devant lui. L'homme avait cuisiné lui-même, avec une application presque gênante, allant et venant entre la table et l'âtre. Liam n'avait pas faim.
Autour de lui se tenaient le père d'Olen, Blueno, Dame Ua et le prévôt. Liam évitait surtout les deux premiers regards : celui du père endeuillé, et celui de la Dame Noire. Celui de Blueno, en revanche, lui pesait moins. Le tavernier le regardait avec une tristesse simple, sans exigence.
Le morceau d'étoffe reposait au centre de la table, lavé, presque propre, plus pauvre encore que dans son souvenir. Dame Ua l'avait retourné vers la lumière. Une couture oblique avait survécu aux ronces et à la pluie.
Le père d'Olen avait fixé le tissu sans y toucher.
— Ce travail vient de Thariel, dit Dame Ua.
Le prévôt posa lentement son couteau. Pour la première fois depuis le début du repas, il resta immobile.
Il parla de routes surveillées, de relais laissés vides, de Thariel, ce repaire du Velmor perdu dans les terres marécageuses. Quelqu'un devait prévenir la capitale. Quelqu'un devait aussi vérifier ce que ce nom venait faire dans la mort d'Olen. Alors il envoyait ce qu'il pouvait envoyer : un père en deuil, et Blueno avec lui.
— Je n'ai pas besoin d'un tavernier, dit le père d'Olen.
— Peut-être pas, répondit Blueno. Mais moi, je pars quand même.
Le silence revint. Le prévôt se leva pour vérifier un plat déjà cuit, puis on se tourna vers Liam.
Il avait déjà tout raconté. La pente. Le carreau. La silhouette. Les ronces. Le tissu dans sa main. Rien de plus ne venait. Rien d'utile.
— J'ai tout dit, avait-il soufflé.
— Tout dit ? répéta le père d'Olen.
Sa voix n'avait pas éclaté. Pas encore.
— Tout dit sur quoi ? Sur ce qui s'est passé ?
Liam baissa les yeux.
Le prévôt reprit la parole avant que la colère ne trouve sa forme. Dame Ua, elle, ne quittait pas Liam des yeux.
La mort d'Olen venait de devenir une route, des suspects, des décisions prises autour d'une table. Lui n'avait plus rien à ajouter.
Le pouvoir, dans ce village, ne s'exerçait pas selon les mêmes usages que chez nous. À sa tête siégeait une figure assimilable à un prévôt : un chef local, chargé de faire le lien entre la capitale et les habitants, tout en maintenant un équilibre souvent précaire. Vu l'importance considérable de l'Académie dans la vie de La Lisière, Dame Ua, surnommée la Dame Noire, occupait une place centrale et secondait directement le prévôt.
Au sein de l'Académie, Dame Ua et Nihiline partageaient officiellement un rang équivalent. Mais Nihiline se cantonnait à sa fonction pédagogique, tandis que Dame Ua avait très tôt cherché à étendre son influence au-delà des murs de l'institution. Son implication dans la politique du village ne faisait guère de doute, et certains associaient même son nom aux décisions importantes.
***
Une année entière s'était écoulée. Du père d'Olen et de Blueno, le village n'avait reçu que des nouvelles maigres, trop espacées pour rassurer qui que ce soit. Ils avaient atteint la capitale, disait-on. Puis Thariel. Depuis, plus rien de certain.
La présence d'Olen n'avait pas quitté le village. Son nom revenait moins souvent, mais Liam le retrouvait partout : dans les gradins, près de la colline, au détour d'un silence d'Orange. Kvöt avait tenu sa part du marché. Il l'avait fait travailler chaque jour, sans douceur excessive, avec cette patience autoritaire dont Liam avait fini par dépendre. La Pierre l'aidait.
***
À la taverne, Kvöt tentait de changer les idées de Liam.
— Encore tes cartes… Je te préviens, je ne toucherai plus à ta pierre.
— Allons. Tu sais que, dans mon peuple, on utilisait ces cartes pour un jeu très célèbre.
— Et c'est à ce jeu que tu veux qu'on joue ?
— Non.
— Être imprévisible ne te rend pas aussi distingué et spirituel que tu le penses, crois-moi. Épargne-moi ça pour les derniers jours qu'il me reste à passer dans ce monde, ajouta-t-il en sirotant son verre de lait de chèvre, sa boisson favorite depuis peu.
— Je t'ai préparé ce que j'appelle un tour de magie. Tu es prêt ?
— De la magie ? Comme nos pierres ?
— Non, voyons. De la fausse magie. Celle des mains habiles, des poches bien placées et des imbéciles trop confiants.
— Charmant.
— Je te parle de la magie de notre monde, mon enfant. Pas de celle tombée du ciel.
— Tombée du ciel ?
— Tu n'as décidément jamais été très attentif à mes histoires. Ces pierres… elles viennent de là-haut.
La soirée se poursuivit ainsi : Liam tenta, à plusieurs reprises, de décortiquer les tours proposés par Kvöt. Chaque fois qu'il croyait en avoir percé les ficelles, le vieil homme en inventait un autre, inattendu. Cela faisait longtemps que Liam ne s'était pas amusé ainsi. Les deux amis finirent par se préparer à rentrer et quittèrent la taverne ensemble. Sur la place, ce soir-là, la foule était dense. Quelqu'un interpella Kvöt, qui demanda à son disciple de l'attendre un instant.
Pour tromper l'attente, Liam chercha Orange des yeux, au cas où elle se trouverait dans les environs. Mais bientôt, une voix familière, chantante, capta toute son attention. Un petit attroupement se formait déjà autour d'elle. Il trouva enfin un passage. Son regard se posa sur Ymir.
Elle se nommait Ymir. Au fil des mois, Liam avait compris que sa famille s'était installée au village depuis peu, du moins à l'échelle de La Lisière. Liam, lui, y était né.
Elle ne semblait pas vraiment du pays, mais ses manières la rendaient moins étrangère que Kvöt. Sa voix gardait une couleur venue d'ailleurs. D'ordinaire, ce genre de détail exposait vite aux moqueries ; chez elle, il séduisait Liam.
C'était la première fois qu'il la voyait chanter en public. Était-ce aussi son premier vrai spectacle ?
Lorsqu'elle eut terminé, l'étrange oiseau qui l'accompagnait toujours désigna le chapeau retourné au sol, comme pour rappeler aux spectateurs leur rôle. Ce geste avait quelque chose d'étonnamment humain.
— Ça vaut bien plus, lança Lamora en la rejoignant, comme s'il n'avait quitté la place que quelques instants plus tôt.
Sa main se posa sur l'épaule de la chanteuse. Pourquoi ne le repoussait-elle pas ? Depuis quand ces deux-là avaient-ils sympathisé ? L'homme visé par la remarque répondit avec une amabilité désarmante. Le nombre de pièces destinées au chapeau doubla aussitôt. Pour Liam, Lamora aurait dû se montrer plus acerbe.
Il aurait fallu au moins quadrupler, songea Liam.
Ymir rit du petit manège, et ce rire occupa aussitôt l'esprit de Liam, avec une facilité presque vexante pour sa Pierre.
Liam resta dans la foule plus longtemps qu'il ne l'aurait dû. Lamora finit par le débusquer. Il lui tenait fermement l'avant-bras, comme si Liam avait commis un crime. L'année écoulée l'avait renforcé ; sa silhouette en portait la trace. Un jour, celui-ci le verrait-il autrement ?
Par moments, Liam avait cru percevoir des nuances. Elles s'évanouissaient avec l'étreinte, avec la douleur de la poigne. Se défendre ? Pourquoi pas. Son bras resta mou.
— C'est un art, l'espionnage, murmura-t-il. J'ai passé toute ton existence à essayer de te faire comprendre qu'ici, dans ce village, on ne l'enseigne pas. Alors qu'est-ce que tu attends pour aller voir ailleurs ? À Thariel, par exemple.
Liam frissonna. La peur d'abord. Puis, dessous, une colère ancienne.
— Et tu pourras en profiter pour réessayer d'apprendre à lire. C'est sûrement nous, le problème…, reprit Lamora.
Il marqua une pause. Sa verve touchait à ses limites. La foule l'écoutait, suspendue à chaque mot. Quelques visages s'étaient fermés.
Ymir voulut parler. Lamora la coupa aussitôt :
— Franchement, qu'est-ce qui t'en empêche ? lança Lamora.
Silence.
— Ah, je sais… la Forê— Aïe !
Une main bourrue se referma sur le coude de Lamora. Jadis, elle lui aurait été familière. Beaucoup moins ces derniers temps.
— La Brute ?! s'écria Lamora.
— Lâche, gronda La Brute.
Lamora se raidit. Liam n'avait plus revu La Brute depuis trop longtemps. Sur l'instant, il ne comprit rien. Liam s'était glissé là pour une seule chose : voir Ymir, l'entendre chanter. À quelques jours de l'épreuve, ce réconfort lui suffisait. Le chapeau posé au sol s'était alourdi de pièces.
Liam n'eut ni le temps ni la force de comprendre. L'image ancienne de La Brute lui revint d'un coup. Une seule urgence lui resta : retrouver Kvöt.
***
Le marché conclu un an plus tôt arrivait à son terme. L'Académie n'avait rien promis de plus : deux épreuves publiques. Kvöt n'avait pas laissé passer beaucoup d'occasions de rappeler à son disciple combien il avait dû insister pour obtenir cette faveur. Dans la première, Ishtal revenait auprès des siens après avoir été rejeté par les Velmoriens. Beaucoup de texte, peu de gestes, et l'obligation de tenir debout sous les insultes. Dans la seconde, il reparaîtrait autrement : sous la tunique noire et le masque de l'Astre Noir, face à un Velmorien armé. Jean tiendrait le rôle adverse. S'il tenait ces deux scènes, Liam pourrait revenir parmi eux. S'il échouait, l'année offerte par Kvöt s'arrêterait là. Ses parents étaient venus pour cette raison. Kvöt aussi. Personne ne l'avait formulé aussi crûment, mais Liam l'entendait dans chaque silence : il redeviendrait une bouche de plus à nourrir.
Cet après-midi-là, il avait revêtu la tunique orange. La scène commença par un cercle. Autour de Liam, les Marcheurs avançaient lentement, tunique au vent, visages fermés avec une précision répétée. Ils ne criaient pas. Leur rejet avait même quelque chose de propre, de presque élégant. Cette propreté le rendait pire.
— Tu portes encore notre couleur, dit l'un d'eux. Mais elle ne te reconnaît plus.
Liam serra les doigts autour de son bâton. Il connaissait sa réponse. Il la connaissait trop bien. Kvöt la lui avait fait répéter encore et encore, au point de lui retirer presque toute appartenance aux mots. Dans la Pierre, tout avait sa place : les phrases, les silences, les inflexions.
Orange fit un pas vers lui. Dans sa tunique de Marcheuse du Soleil, elle paraissait plus dure qu'à l'ordinaire. Liam chercha son regard. Orange ne souriait pas. Ses yeux restèrent sur lui une seconde de trop, puis son menton se releva, et la Marcheuse reprit le dessus.
— Tu as dormi chez les Velmoriens, Ishtal, dit-elle. Tu as aimé leur pain, leurs murs, leurs mensonges. Retourne donc auprès d'eux.
Quelques élèves approuvèrent d'un même mouvement. Liam répondit au bon moment. C'était déjà une victoire.
— J'ai quitté les Velmoriens parce que je n'étais pas des leurs.
Sa voix ne trembla pas. La phrase sortit nette, exacte, trop maîtrisée.
— Et maintenant je reviens vers vous, reprit-il, et vous me refusez aussi.
Un autre Marcheur le contourna.
— Tu demandes une place après l'avoir souillée.
Liam releva la tête.
— Laissez-moi parler au chef.
La réplique était juste. L'intonation, moins. Trop sèche, trop défensive ; trop Liam. Une tension passa dans l'épaule d'Orange, un infime retard dans sa réponse.
Alors Liam corrigea. Pas le texte. Lui. Il relâcha un peu les doigts autour du bâton, baissa les yeux, puis reprit la suite avec moins de force.
La scène continua. Il trébucha sur deux gestes, rattrapa une intention, puis tint le reste jusqu'aux saluts. Une fois sûr d'être encore debout, il trouva enfin le courage de regarder autour de lui. Ses parents étaient là. Ils le fixaient sans sourire. Son père évitait son regard. Sa mère baissait les yeux dès qu'il cherchait les siens. Liam sentit sa propre mâchoire crispée.
Il balaya les gradins. Moins de regards que prévu se posèrent sur lui. Beaucoup d'élèves ne le connaissaient même pas, et lui non plus ne les connaissait pas. L'Académie avait poursuivi son cycle, et son propre drame y comptait déjà moins. Il n'était plus le centre du monde. Une bonne nouvelle… N'est-ce pas ?
Orange interrompit ses pensées. Elle avait attendu la fin des saluts pour venir jusqu'à lui, encore droite dans sa tunique de Marcheuse du Soleil. Depuis la mort d'Olen, elle avait refusé de jouer la jeune Velmorienne aimée par Ishtal. Elle avait choisi ce rôle avec une obstination que personne n'avait vraiment osé contredire. Dans la scène, elle faisait donc partie de ceux qui repoussaient Ishtal.
— C'était bien.
Enfin un retour clair. Liam aurait dû s'en contenter. En l'entendant, sa mâchoire se serra. Orange détourna les yeux. Son regard glissa déjà vers les autres. Puis elle passa près de lui pour rejoindre les autres.
— Olen…
Le prénom lui échappa presque sans voix. Liam tendit la main. Orange se retourna : il lui tenait le poignet. Trop fort.
Elle baissa les yeux vers les doigts de Liam serrés autour d'elle. Liam relâcha sa prise, trop tard. Orange se dégagea d'un mouvement net, sans violence inutile. Ils restèrent face à face. Orange ramena son poignet contre elle. Son autre main le couvrit aussitôt, comme pour effacer la marque.
***
— Et ta tunique noire, mon disciple ? lança Kvöt. C'est tout de même curieux de retenir autant de texte… et d'oublier ceci !
La chaleur monta au visage de Liam. Ses doigts glissèrent sur la pierre qu'il gardait toujours avec lui.
— Au fond… tu sais que je ne l'ai pas vraiment retenu, répondit-il en baissant les yeux, un sourire au coin des lèvres.
Les traits du vieil homme se plissèrent.
— Je savais que tu serais doué avec elle, murmura-t-il.
Cette fois, Liam alla vers un adulte. Dame Nihiline l'attendait près des costumes, la tunique noire pliée sur un bras, le masque dans l'autre main.
— Bon sang, tu te caches bien, toi ! Viens par là !
Sa voix claqua plus fort. Elle lui tendit la tunique sans brusquerie. Liam la suivit jusqu'à l'écart réservé aux changements de scène.
— Tu as tenu la première. Maintenant, respire.
Elle lui tendit la tunique noire. Liam l'enfila sans regarder le public. Le tissu sombre recouvrit l'orange d'Ishtal. Puis Dame Nihiline leva le masque devant son visage.
— Tu connais la suite.
Liam hocha la tête. Il la connaissait trop bien.
Le masque descendit.
***
Durant l'année écoulée, Kvöt ne lui avait pas seulement appris à tenir un bâton. À sa demande, Liam avait assisté à plusieurs représentations, écouté des histoires et des versions de la guerre entre le Velmor et les Marcheurs. Toutes s'accordaient sur un point : les Marcheurs combattaient avec cette arme. Leurs gestes tenaient autant du duel que de la danse. Au début, Liam avait cru que Kvöt reproduisait ce style avec une fidélité scrupuleuse. Puis, peu à peu, il avait compris autre chose. Son maître y ajoutait ses propres détours. Des variations absentes des scripts comme des chroniques officielles. Il ne transmettait pas seulement l'art des Marcheurs. Il le prolongeait, ou le corrigeait.
Liam y revenait souvent. Cette pensée l'arrêtait en plein exercice, puis le remettait au travail. Kvöt, lui aussi, était une sorte de Marcheur. Il voyageait depuis trop longtemps, venait de trop loin. L'entraînement avait été rude. Autoritaire, souvent. Depuis la mort d'Olen, Liam sortait peu, et Kvöt n'avait épargné aucune de ses faiblesses. Chaque séance revenait sur un point précis, puis recommençait le lendemain. La Pierre avait fait naître en lui une discipline nouvelle : il tenait plus longtemps, répétait davantage, acceptait l'effort, pourvu qu'au bout l'attende ce monde noir où ses souvenirs prenaient forme.
Liam voyait mal. Le masque plaqué sur son visage allait ruiner sa scène, il le sentait déjà. Pourquoi ne pas l'enlever ? Après tout, plusieurs versions de la légende des Marcheurs circulaient… certaines représentaient le personnage sans masque. En retirer un, ce soir, n'aurait rien eu d'une hérésie. De retour sur scène, il comprit son retard. Il s'autorisa un luxe dangereux : balayer lentement le public du regard. Les moins attentifs ignoraient sans doute l'identité dissimulée dessous. Il trouva Orange parmi les élèves. Elle ne souriait pas. Elle se tenait droite, les bras ramenés contre elle. Liam revit ses doigts autour de son poignet. Trop serrés. Le mouvement net avec lequel elle s'était dégagée.
Il détourna les yeux le premier. Dans les gradins, Lamora faisait partie des rares à savoir qui se cachait derrière ce masque. Son regard hautain suffisait. Bientôt, il posa la main sur l'épaule d'Ymir, comme sur la place. Sur l'autre épaule de la jeune fille, l'oiseau blanc inclina la tête, comme s'il sondait la salle. Liam se raidit, ravala ce qui lui serrait la poitrine, puis posa enfin les yeux sur son adversaire.
Jean, lui, était simplement… le meilleur. Une seule question restait au comédien masqué : son adversaire serait-il clément ? Le garçon avait autrefois exprimé des regrets quant à la cruauté dont il avait pu faire preuve dans sa jeunesse. Très bien. Il était temps de le prouver par les actes.
*Sois sage, Jean. Je dois seulement faire bonne impression. Mets ton ego de côté : ici, tout le monde sait ta place plus méritée que la mienne. Montre-leur une vertu supérieure à tes prouesses au combat.*
Dans son accoutrement, Ishtal disparaissait presque. La tunique noire tombait droit, le masque cachait son visage. Et l'on savait déjà qu'il serait bientôt tenu pour un criminel par les siens. Il avait volé les attributs du chef des Marcheurs. L'Astre Noir.
— Qui es-tu ? lança le personnage de Jean.
Puis le combat commença. Très vite, Jean confirma son talent de comédien autant que de combattant. Son visage demeurait impassible, parfaitement lisse : ni effort, ni retenue. Liam, lui, remercia presque son masque. Il cachait ses grimaces à chaque mouvement.
Le premier choc lui remonta dans les bras. Le deuxième lui coupa le rythme. Au troisième, Jean ne forçait pas encore.
La Pierre chauffait contre sa cuisse. À chaque attaque, Liam y cherchait une réponse : un appui, une variation, une esquive apprise sous les arbres avec Kvöt. Mais tout arrivait trop vite. Les gestes remontaient par fragments. Rien ne s'assemblait assez vite ; son corps recevait les ordres avec retard.
Jean avançait. Liam reculait. Sur scène, Ishtal devait inquiéter son adversaire. Dans son corps, Liam cherchait surtout à rester debout. Jean, lui, n'en perdait pas une seconde.
Au troisième recul, la douleur dans ses épaules rouvrit une soirée vieille de deux mois : le même feu dans les muscles, la même certitude d'être dépassé.
***
— J'ai mal aux épaules, gémit Liam près du feu, sous les rares étoiles visibles.
Le vieil homme resta silencieux. Depuis la fin de l'entraînement, une satisfaction peu naturelle flottait sur son visage.
— Je sais bien que tu es étrange, ça, pas de souci, je l'ai intégré, continua Liam.
Un bref amusement lui échappa.
— La première chose que tu m'as dite, quand tu m'as rencontré, c'était à propos de mes épaules. Avec du recul… c'était un peu flippant, quand même.
— Plutôt assidu, si tu me permets de corriger, répondit Kvöt. Cette observation lucide te permettra peut-être de faire bonne figure. Comme tu l'as compris, ton entraînement y est lié.
— Kvöt… je ne sais pas trop à quoi tu joues, mais tu sais très bien que c'est peine perdue. On a vu mon niveau ce matin à l'Académie. Et si tu ne te trompes pas, si c'est vraiment Jean que j'affronterai, ce sera risible. Il ne reste que deux mois.
Liam attrapa un caillou, le lança mollement vers une étoile, puis adressa au vieil homme un large sourire forcé.
— Je t'ai déjà vu parler avec son mentor. Tu sais qu'il travaillait dans la milice de la capitale, avant ?
Silence.
— Tu ne fais pas le poids, conclut Liam.
***
De retour sous le masque, Liam dut admettre qu'il avait rarement eu autant raison. Le combat devait ressembler à un affrontement tendu ; de son point de vue, il penchait d'un seul côté. Jean était plus rapide. Plus puissant. Chaque échange désynchronisait Liam ; chaque impact le faisait tanguer. Ce qui le sauvait, c'était son répertoire. Une multitude de techniques imprégnaient sa Pierre, désormais brûlante contre sa cuisse. À chaque instant, Liam parcourait trop vite les réponses contenues en elle. Mais son vrai salut venait de Jean. Comme Liam l'avait espéré, Jean ne cherchait pas les gradins. Ses coups s'arrêtaient là où la scène l'exigeait.
Il ne pouvait pourtant pas le ménager trop ouvertement. Pas devant tout le monde. Liam restait l'ancien exclu, celui qu'on disait trop en retard, trop fragile pour revenir vraiment. Si le meilleur combattant de l'Académie lui laissait une victoire trop facile, l'épreuve perdrait tout son sens. Était-il vraiment devenu cet homme juste ? Ou avait-il trop honte pour prendre ce duel au sérieux ?
Plus le temps passait, moins Jean pouvait se permettre d'éviter certains coups. Dès que la garde de Liam s'ouvrait trop largement, dès qu'une faille devenait trop visible, l'autre devait saisir l'occasion pour préserver la cohérence de la scène. Ne pas le faire aurait sonné faux. Alors Liam subissait ses coups. Une épée en bois, heureusement, mais la matière suffisait déjà à faire mal ; chaque frappe paraissait plus lourde que prévu. Encore quelques échanges sur cette voie, et l'échec serait public : l'enfant, sa famille, son mentor.
***
Liam gisait au sol. Il peinait à se relever, agrippé à son bâton.
— Tu fais partie de ceux qui l'ont abandonné, n'est-ce pas ?
Liam se serait volontiers passé de l'attitude énigmatique de son maître. Il lui rendit ce service :
— Comment ça… ?
Il n'eut pas le temps d'aller plus loin.
— Ton instinct, mon cher. Tu vois, ce n'est pas un mal. Mais tu admettras que tu t'adaptes assez mal à ce que tu ne connais pas. Je veux dire : il semble que tu refuses d'essayer.
Liam l'écoutait à peine. Parfois, avec Kvöt, il faisait un effort… mais pas quand celui-ci partait dans ce genre de tirade. Et puis, le vieil homme cherchait quoi, au juste ? À le piéger ? À le provoquer ? Pour répondre, il aurait fallu s'y intéresser.
— Oui, exactement, répliqua-t-il. Ce matin, je me suis réveillé, drôle d'idée, d'ailleurs, et je me suis dit que j'allais me saboter moi-même. Le monde ne mérite vraiment pas votre sage analyse…
Kvöt ne sembla même pas piqué. Au contraire, son expression s'adoucit, presque paternelle.
— La vie t'a toujours ennuyé, on dirait, mon enfant. Voilà ton paradoxe : tu ne sembles pas aimer le changement… Je dirais même que tu aimes la routine.
L'enfant lâcha son bâton.
— Dans le mille ! Rendez-moi ma Pierre, d'ailleurs. Son usage faisait partie de ma routine jusqu'à récemment.
— On en a déjà parlé, répondit Kvöt. Ces derniers jours, elle te déconcentrait. Montre un peu de bonne volonté et arrête de fuir la discussion si tu veux y retoucher.
Silence. Liam reprit quelques exercices d'échauffement en prenant appui contre un arbre. Par moments, il accordait à son maître un bref regard, sans jamais vraiment s'y attarder.
— Donc, je disais : tu es du genre prévoyant, Liam. Tu n'aimes pas les surprises. Tu anticipes. À force d'anticiper, tu te tiens à distance. Tu n'éclates guère de joie, tu ne fonds guère en larmes.
— Pour la joie, ce sont surtout les occasions qui manquent, répliqua Liam. Et pour les pleurs… vous en savez quoi ? Avez-vous déjà tâté de l'humidité de ce qui me sert d'oreiller ?
Sa bouche se tordit. Ce sujet-là devait rester fermé.
— Vous n'oseriez pas, quand même ? C'est personnel !
Il se reprit aussitôt :
— Enfin… qu'est-ce qui vous dit que je n'ai pas gardé ça pour moi ? Je ne mets pas tout dans la Pierre, vous savez. Je suis même capable d'en retirer !
Depuis des semaines, cette discussion au crépuscule revenait dans l'esprit de Liam. À présent, elle parasitait son combat. Une pensée de travers, un mot de Kvöt revenu trop vite, et sa prise faiblissait déjà. Shlack ! Le bâton glissa sur les planches de la scène, puis dérapa jusqu'aux pieds du public. À cet instant précis, Jean se montra le plus détestable : il ne bougea pas. Quel décourageant professionnalisme. Rien, dans son visage, ne trahissait la moindre surprise, pas même l'ombre d'un sourire. Le masque de Liam lui épargnait au moins la honte de ses sourcils levés. La Pierre, elle, ne donnait aucun indice pour la suite. Ni trajectoire, ni astuce. Aucune variation retenue. Mais l'idée de fuir, d'interrompre la scène, de sortir sous les regards de ceux qui l'avaient attendu au tournant… non. Cela ne traversa même pas l'esprit du garçon. Il allait devoir s'adapter. Improviser. Sortir, peut-être, de cette routine évoquée par Kvöt plus tôt ; non pour la briser, seulement pour voir ce qu'elle cachait. Que ferait maintenant l'imprévisible Ishtal sous son masque noir ?

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