Partie I - Lisbonne ne dort jamais tout à fait
Constance Marivaux s’était endormie debout dans sa propre vie.
Tout paraissait bien rangé : un mari convenable, un appartement avec vue sur rien, des dîners polis où l’on rit trop fort.
Elle n’avait pas quitté la France ; elle s’était simplement éloignée d’elle-même.
Quand la galerie où elle travaillait à Bordeaux ferma pour rénovation, elle proposa de partir trois mois à Lisbonne pour « préparer l’exposition internationale ».
C’était un prétexte, bien sûr.
Ce qu’elle voulait, sans oser se le dire, c’était une parenthèse où personne ne la reconnaîtrait.
La ville l’accueillit avec ce mélange de douceur et de désordre qu’ont les ports.
Le Tage brillait comme un mensonge réconfortant, les murs couverts d’azulejos semblaient raconter des histoires d’amour effacées par le sel.
Constance loua un petit appartement au dernier étage d’un immeuble jauni, tout en haut d’une colline.
Chaque matin, elle descendait les escaliers à la lumière pâle, un carnet sous le bras, et se promettait d’aller “juste voir la mer”.
C’est un mardi, en bas du miradouro de Santa Catarina, qu’elle croisa Arthur Beaumont.
Il dessinait les façades, assis sur un banc, un stylo coincé entre les dents.
Elle s’arrêta sans raison.
Il leva les yeux, un instant seulement, et elle sentit quelque chose céder en elle, comme si quelqu’un avait défait une couture trop serrée.
Elle ne dit rien.
Lui non plus.
Mais ce jour-là, Constance sut qu’elle ne rentrerait pas tout à fait la même.

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