Partie II - Les jours penchent vers la lumière

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Lisbonne avait cette manière d’user les certitudes.

Rien n’y tenait droit : les ruelles montaient, les trottoirs glissaient, les façades semblaient respirer.

Constance se découvrait lente. Elle qui, à Bordeaux, vivait sur un agenda réglé à la minute près, se surprenait à marcher sans but.

Le matin, elle sortait acheter du pain qu’elle oubliait souvent de ramener.

Elle regardait les volets s’ouvrir, les vieux parler aux pigeons, les enfants rire de tout.

Ce désordre tranquille lui faisait du bien.

À la galerie partenaire, rue da Misericórdia, elle travaillait seule.

Les caisses d’œuvres n’arrivaient qu’au compte-gouttes.

On lui avait confié les inventaires ; elle les remplissait comme on écrit un journal secret : lentement, avec une fausse application.

Le reste du temps, elle dessinait des silhouettes sur un carnet, des femmes qu’elle imaginait libres.

Un après-midi, la chaleur fit fuir les touristes.

Constance, incapable de rester enfermée, remonta vers le jardin d’Estrela.

Sous un figuier, elle le revit.

Arthur Beaumont.

Toujours son carnet à la main, toujours cette posture d’homme attentif sans ostentation.

Il dessinait un banc vide.

Quand il leva les yeux, elle eut le réflexe de détourner les siens, réflexe idiot des gens qui n’ont plus l’habitude qu’on les regarde.

Mais il sourit.

Un sourire discret, ni séducteur ni timide.

Juste la reconnaissance d’un visage déjà croisé.

Elle hocha la tête.

Un geste banal, mais il lui sembla que le monde venait de respirer plus fort.

Le soir, elle écrivit dans son carnet :

“J’ai vu un homme dessiner le vide, et j’ai eu envie de m’y asseoir.”

Les jours suivants, la routine s’installa : il dessinait, elle passait.

Parfois ils échangeaient quelques mots, météo, lumière, papier.

Rien d’intime, mais ces fragments de conversation lui donnaient la sensation d’exister hors de son rôle.

Arthur ne posait pas de questions.

Il observait comme on écoute la mer : sans vouloir la comprendre.

Un samedi, il lui proposa un café.

Ils s’assirent à une terrasse qui penchait vers le Tage.

La brise jouait avec les serviettes en papier.

Constance sentit une légèreté nouvelle : celle qu’on ressent avant de tomber ou de s’envoler, on ne sait pas encore.

— Vous êtes d’ici ? demanda-t-il.

— Pas vraiment. J’essaie de le devenir.

— Ça se voit.

— Que je n’y arrive pas ?

— Que vous essayez. Et c’est déjà beaucoup.

Elle rit. Un vrai rire, rare, net.

Arthur regarda la lumière jouer sur son visage comme s’il assistait à une aurore.

Il nota quelque chose dans son carnet.

— Vous écrivez ? demanda-t-elle.

— Non. J’essaie de comprendre la forme du silence.

Elle le regarda, intriguée.

Il montra son croquis : un banc vide, toujours le même, mais cette fois traversé par une ombre claire.

— Vous voyez ? dit-il. Ce n’est pas un vide. C’est un endroit où quelqu’un respire.

Constance resta muette un moment.

Elle comprit qu’il parlait d’elle sans la nommer.

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