Un Garçon Facile ?
J’ai quarante ans. Le miroir ne ment pas et quand je me regarde, c’est bien moi que je vois. Un moi avec ses strates, le regard plus franc, les premiers signes physiques de l’âge qui me rattrapent, quelques rides apparues au coin des yeux, des poils blancs sur mon menton que j’épile, une posture plus assurée aussi.
Alors, je me penche sur les deux décennies qui viennent de s'écouler et une question me traverse l'esprit : ai-je été un garçon facile ?
Si être « facile » signifie avoir dit oui aux corps et au plaisir, alors sans détour ni stratégie ni culpabilité, je le revendique.
La société — et parfois même notre propre communauté — a collé une étiquette peu glorieuse sur les gens qui, comme moi, ont dit plutôt oui que non. On nous parle de vide, de quête éperdue, de fuite en avant et même d’addiction. Peut-être. Mais pas seulement. Si j’ai parfois cherché à combler un manque, à rassurer mon égo, j'ai surtout célébré l'abondance.
Mon histoire s'est écrite dans la géographie secrète et exaltante de nos lieux de drague. Il y a eu la pénombre électrique des boîtes de nuit, là où la musique et la danse rapprochent les corps et où un simple échange de regards, lourd de promesses, suffisait à nous entraîner vers les toilettes. Les bars où l'on ne finit pas son verre, pressés par l'urgence du désir. Et puis, ces espaces plus quotidiens, presque banals, détournés par la force de l'attraction : un parc ou le bord d’un chemin de randonnée où l’herbe accueille nos corps allongés, la moquette rêche d’un open-space, les vestiaires de la salle de sport, ce théâtre de poses et de silences chastes qui volent en éclats sous la douche ; ou encore la moiteur confidentielle des backrooms, où les identités s'effacent pour ne laisser place qu'au ballet des seules sensations.
J’ai vécu comme un garçon qui s'offre aux uns et aux autres dans une gratuité absolue du geste et un anonymat souvent total. Je n'ai jamais vraiment su, ni voulu résister. Pourquoi m'imposer des barrières quand le désir est là et que l'autre tend les bras ?
Je suis bien conscient que j’ai eu de la chance. Des atouts, indéniablement, qui m’ont ouvert de nombreuses portes et facilité bien des rencontres. Le bon physique à la bonne époque et le choix de mon côté. J’ai blessé des garçons, je le sais. En zappant, en restant indifférent, et surtout en ne cherchant que rarement à approfondir un lien que certains auraient voulu cultiver. Je lis parfois de la rancœur sur des visages que je recroise. Égoïste ? Oui.
Il y a bien eu quelques remarques, des regards plein de sous-entendus, de jalousie aussi. Rien qui ne m’atteigne ou ne m’empêche. Et avec le recul, j’ai traversé ces deux décennies volages avec une insouciance relevant parfois de l’inconscience. De la chance encore, un miracle presque : sans vraiment y laisser de plumes, sans mauvaise rencontre, sans maladie grave, sans violence.
Aujourd'hui, à quarante ans, dans une relation stable, le rythme a peut-être changé, mais pas mon regard. Je ne regrette aucune de ces étreintes éphémères. Elles m'ont construit. Elles m'ont appris à dompter mon corps et à respecter celui des autres dans leur diversité. Cette vie multiple n'a pas été qu’une dispersion, mais plutôt une sédimentation de plaisirs, de tendresses furtives, de rapports bruts et de décharges d'adrénaline.
Alors, garçon facile ? Sans doute.
Et alors ?

Annotations
Versions