Carambouille
Les épousailles ça m’a toujours gondolée. Surtout avec la Mer. Faut dire que ça rameute le Grand et le Petit Conseil, toute sa Seigneuresse, avec les Dix et la Quarantaine Matriarches en grandes robes, leurs jolis époux et le tutti quanti de suceurs venus de toute la lagune. Sur la place des Écorchés, les ombrelles se grappaient aux balcons tandis qu’entre les venelles les cloches et les laiderons caquetaient sur le prix de la dernière toilette déballée comme au carnaval. Les palanquins retardataires se précipitaient entre la populace et un foutu théâtre flottant de cadavres animés. Malheureusement les orchestres à trompes et les Chiennes Pénitentes étaient de sortie, leurs gueules fendues jusqu’aux clavicules. Ça psalmodiait en langue morte. Le pavé, lui, pulsait sous le sabbat des Morsaines en goguette. Ça roulait sous le pied. Comme si, dans les fondations de la cité, la Mureyne cherchait à remonter des profondeurs. Vaudrait mieux pas, et c’était pour ça, le remue-ménage.
La foule mugissait, haletait, transpirait. Des litres de fièvre. L’heure approchait, et la tension avait l’épaisseur d’un jus de carambouille mal filtré. L’allègre bordel grouillait – évidemment – de vaporales ; la magnifique capitaine Angerona à leur tête, pas peu fière dans sa brigandine lustrée et toute mouillée de bousculer les bonnes gens pour faire place aux notoires. À fleur d’eau, les tarasques battaient leur queue et, dans les hauteurs, accrochés aux façades, les ventapirs en gargouille et armes d’apparat fourchaient langue. Sûr que l’or salin rutilait partout – de quoi remplir la besace, mais on n’était pas venue pour ça !
Ici recroquevillée, ta modeste mariole subissait un sale courant d’air sur les reins, le cul collé aux tuiles du Palais des Dogaresses. J’avais rabattu la capuche jusqu’au nez. La flumaille assurait le camouflage, mais elle a eu beau t’avoir coutée bonbon, la trame laissait filer le vent et l’humide sur mon plumage. Enfin ! c’eut été moins drôle de me faire voir-là-haut, tu t’en doutes. Et je tenais à la jointure de mes cervicales mieux qu’au confort de mes lombaires rafraichies.
Je m’étais postée aux primes brumes. La varappe n’avait pas été une partie de plaisir, sache-le, mais il avait été pas été question de tester ce nouveau corps en planant de proche en proche pour se le faire carreauter à l’arbalète. Je gardais la partie fine pour l’après. Je n’en avais pas moins savouré les dernières courses des serviteurs et les maraudes de la soldatesque que j’avais esquivé à patte, non sans humer faim aux huiles des cuisines qu’on balançait déjà dans les canaux. Puis une fois perchée, j’avais attendu, la brise roidissant mon dos et mes narines piquées par les saveurs des buffets promis, tandis que les bateaux à celles qui auraient les plus gros s’embouteillaient pour la meilleure ancre.
Ainsi, j’étais coincée, le coccyx et le pif au supplice à cause du déballage de parfumerie pour masquer la pestilence des Morsaines. C’était longuet, je le confesse, mais j’avais pas bronché. Ce que je ne ferais pas pour toi !
Belle nuit, ô nuit d’amour
Souris à nos ivresses
Nuit plus douce que le jour
Ô belle nuit d’amour !
J’avais ta chansonnette dans la tête.
Voilà qu’à midi sonnant et trébuchant au Campanile, est arrivé le bucentaure. Ses rames d’écailles fendaient les flots fuligineux sous le pont des Mouches. La brume tirait ses langues sur la lagune pour l’occasion.
Et moi, à me limer le fessier là-haut, je scrutais, je louchais, je patientais. C’est que ça n’a pas l’air comme ça, mais une décapitation rituelle, ça se rate vite si tu te laisses distraire. Et y’avait de quoi : c’était une sacrée fiesta sur la piazza comme sur l’eau. Le monde s’est momentanément agenouillé en se masquant les yeux des mains en signe de vénération. Tous ces yeux qu’étaient censés ne pas voir. Tu parles ! tous mataient en douce et les bateliers gaffaient à pas toucher les précieuses rames du bucentaure en manœuvre pour se mettre à quai.
Quand la Dogaresse a fait son entrée, ou plutôt sa sortie du Palais, elle a fendu la foule de son triomphe. Un frisson m’a traversé. Et pas que pour le manteau de sel chantant ou la sublime sangrelame, réputée trancher les âmes ou je sais pas quelle mystiquerie. À moi, le crâne à la Dogaresse y me plaisait vraiment bien. De la méninge parfumée au secret qui valait bonbon. Néanmoins, Sa Sérénissime suintait l’antique. Pas seulement l’âge même si elle était sacrément fripée, ça je m’en carre, mais plutôt de cette vieille magie qui caille autrement toute l’eau du corps. Elle avait ce regard-là qui te dresse l’inventaire de tes péchés et ceux de tes vies antérieures. Je m’étais déjà fait la réflexion les années précédentes, et là je me suis sentie ouverte en deux quand ses mires sont passés sur les toitures du Palais. Presqu’elle me cherchait, moi, à travers la chiée d’aveugles borgnes bien dévoués.
J’ai pensé sans savoir si ça venait de moi ou de la stryge : « Tu m’avais manquée vieille bique ».
Puis le silence. Du plomb coulé dans la gueule de la cité. J’ai ravalé un hoquet et le peuple s’est découvert les yeux.
Derrière la Dogaresse, deux files de Médédoctoresses encadraient le tribut de chair de la journée. Leurs masques à bec d’ivoire et aux bernicles fumées cachaient leurs grimaces ataxiques. Je jure que les sentais de mon perchoir, leurs haleines camphrées, leurs gants de cuir rigide de sang autour de leurs doigts déformés et rongés.
La main de la Dogaresse s’est levée, lentement, d’un geste infiniment précis. Chaque phalange décorée était comme une jettatura. Le joyau de sa quincaillerie brillait à ses doigts parcheminés. Elle a tendu son majeur portant l’anneau de la Mer-Mère vers le bucentaure accosté. L’auréole du zénith projetait une ombre courte mais terrible qu’elle a piétiné avec sa suite pour s’y rendre. Les Médédoctoresses ont dressé le pal au centre de l’estrade de proue, puis elles y ont trainé et attaché le sacrifice, ou plutôt le futur épousé. Un jeune homme à peine nubile sous les voiles d’algues. Pas un mot, pas une larme. Juste le voile trouble de la mémure ; docile et déjà en danse avec les Noyées.
Je l’ai verrouillé de l’œil. Ma cible ingénue. Je devais attendre la toute fin du pataquès pour lui tomber sur le râble. Et te ramener sa trombine pleine des mémures de toute la lagune. L’idée même de vouloir goûter à ça me gerbait. Jamais trop aimé tes carambouilles, le cannibalisme de souvenirs c’est vraiment pas mon truc, mais tu payes bien, alors…
La Grande Amirale a répondu solennellement de sa vie pour la sécurité de ses passagers – des fois qu’un vent contraire ferait consommer le mariage à la Dogaresse avec la Grande Bleue, ce qui ferait marrer toutes les Corpusculaires. Ainsi Sa Sérénissime est montée à bord pour trôner à la poupe, flanquée de la non moins terrible capitaine Angerona, a rejoint la légate de la papesse déjà assise, à sa droite et je ne sais plus quel profane ambassadeur à sa gauche, derrière quatre rangs de sièges pour les miches charnues sénatoriales. Y’a eu les accolades protocolaires qui vont bien, puis la galère souveraine a pris le large à coup de rames sentencieuses suivie à bonne distance de la palanquée de notables en gondoles.
En bonne place et sous les ébahissements de la foule – les plus riches tout proche du navire, la part argentée munie de jumelles sur mer comme sur terre et d’imagination pour le reste des communs – la Dogaresse a quitté son trône pour inviter, sinon sommer (j’ai pas entendu, mais j’ai deviné à la trombine, pratique la mirette de stryge) à la Première Matriarche de procéder à la noce. Une bénédiction nuptiale sans réaction de la part du fiancé. Fiancé qui n’a pas davantage bronché quand les Médédoctoresses lui on fait boire l’eau de la lagune. Rien que de penser à toutes les mémoires là-dedans ça m’a encollé la poulette. Sûre que tu la voulais, cette mémure ! Ensuite, la Dogaresse a passé l’anneau au damoiseau soi-disant vierge, concluant par la formule consacrée, « Nous t’épousons, Mer, en signe de véritable et perpétuelle domination », et a dégainé sa sangrelame.
Quand elle a tranché la tête du malheureux épousé, ça n’a même pas fait de bruit. Un coup net et propre. L’eau a pris la couleur de l’âme qui s’enfuyait. Je l’ai vue flotter, et j’ai eu ce frisson, tu sais, celui qui te fige les sangs et qui, en même temps, te donne l’envie de plonger.
Ce que j’ai fait. Déployant mes ailes par-dessus l’atmosphère nerveuse, j’ai fendu la distance entre le toit du Palais et le bucentaure en tirant mon sabre dans l’intervalle. Peut-être quelques ventapirs se sont excités. Pas sûre, avec la flumaille. J’aimais l’idée de m’être nimbée d’un mystère pour m’abattre comme une trombe. Je crois que j’ai bousculé la capitaine Angerona au passage. Pardon, ma douce.
Et là je l’ai prise.
La tête de la Dogaresse. La voilà si lourde. Encore vivante contre ma poitrine. Elle m’a dit quelque chose. Pas avec des mots, non non, mais ça a vibré jusque dans ma moelle.
Et moi, cervelle de stryge, je l’ai écoutée !
J’ai viragé sec. Tant pis pour ma cible initiale. Faut te le dire, j’avais le palpitant au galop, les muscles en tension et ces fichus appendices aussi raides qu’un poulpe frit. La parlotte à la Sérénissime me vrillait le crâne.
Là-dedans, ça sifflait un métal chauffé à blanc. Comme dans une forge. Une vision en fumerolles et clapotis d’acier. Des mains – les tiennes ? – qui étirent une lame fine comme une langue de murène. Une femme debout dans la vapeur, son manteau long et élégant. Je la connaissais sans la reconnaître. Des mires de Médusa avant les rides et la quincaillerie. Oh Dogaresse Jadis ! Elle te – me ? – scrutait plonger la sangrelame dans l’eau, les bulles crevaient la surface, et elle souriait comme on sourit à quelqu’un qu’on va dépouiller.
Ça m’a foudroyée. Foutue carambouille.
J’ai battu l’air en zigzag à travers les encens iodées. La clameur clapotait. Les tarasques fouettaient l’eau. Des coques s’entrechoquaient et de la noblesse a fini à la baille. Pas le temps de rire. Les tambours battaient rappel et les gueules fendues des Pénitentes hurlaient. Sitôt, la brume a noirci. J’ai filé à l’instinct. Des vaporales relayaient les ordres à terre. La belle Angerona me chasserait en personne ? Rêvasserie fâcheuse.
Un trait m’a percé. Mes plumes saignaient ! Tu as oublié ce détail, hein. M’arrachant à la brume, j’ai filé vers les abattoirs pour brouiller nos odeurs. Mes ailes ont obéi. Pas question d’affronter les ventapirs.
Je louvoyais près du Campanile. La flumaille me sauvait à peine. Impossible de me libérer la main de sa Sérénissime caboche pesant son or. Ma couverture en morue, la foule serait mon salut.
Par-dessus le campo des Desséchés, une autre volée m’a perforé. J’ai piqué, rasé les tuiles et ricoché. Mes serres griffaient la pierre et mon souffle brûlait. Je tenais bon, et surtout, je tenais ma prise. Mais le sang de la stryge n’était plus bien vif.
En arrière, ça rugissait. J’ai glissé sur la pente d’un toit, puis j’ai viré brusque, plein dans un courant de chaudières de lupanar. Vers le petit Canal. Fini le ciel ouvert et les balcons dorés. Je suivais les chalands et les caboteurs, esquivais les cordes à linges. Un autre carreau a refoulé le dernier brin de stryge. Aïe. Mes omoplates ont molli. Les ailes se sont liquéfiées. J’ai décliné, évité les culottes de grand-mères et des draps, ou pire, la flotte et ses spectres.
Essaie un peu d’atterrir sans tes mains ! Je me suis vautrée dans une flaque de merde. J’ai planqué la tête dans la flumaille. La Dogaresse a pas aimé, vu la gueulante qui m’a vrillé la caboche.
Rien que pour ça je mérite une allonge de prime.
Cagneuse mais pas cassée, j’ai décarré aussitôt. Les environs me paraissaient flou. Maintenant, je pissais un sang bien humain. Un dérapage plus tard, terminé le mystère et la trombe, je faisais pouilleuse. Et ça m’allait bien. J’ai bondi, ruelle étroite, canal…
Bonne Mer ! mes pas savaient où aller, moi foutre rien. Pas les abattoirs, chiure de congre. La Dogaresse murmurait encore. Ça me rappelait ta manière de piloter les cadavres et j’ai frémi.
J’ai floppé entre deux foulées. Roulé-boulé de mémure. Comme si j’avais bu la tasse dans la lagune. Un clignement d’œil et j’ai basculé dans un salon chicos, tapisseries et jolies lampes à huile de baleine. Jadis, jeune et féroce, si droite dans son manteau brocardé, se tenait face la Matriarche Addolorata, assise à l’aise, tripatouillant ses tresses de méduse argentée. Elles parlaient bas, échangeaient des sourires de couturières. Tu déposais la sangrelame sur la table entre elles. Addolorata l’effleurait du bout des doigts, avec la crainte d’une morsure. Et ça pouvait, comme tu en tirais fierté. Toi – ou moi ? le vertige du temps est étrange – dans un recoin, les mains croisés dans le dos, artiste d’un destin, écoutant les messes basses et les promesses forgées par le vin robe bleu-de-veine qu’on trinquait. Sans te proposer un verre.
Relent de nausée sans l’ivresse.
J’ai dévalé une volée d’escaliers de traviole, sauté par-dessus deux vieilles qui jacassaient sur un banc. Une cloche a sonné. Pas le Campanile, mais l’Arsenal. Et moi je courrais à rebours sur le Petit Canal en priant mes pieds de pas m’offrir au Palais. J’imaginais déjà la belle Angerona trifouiller mes viscères.
Les ventapirs tournaient au-dessus de moi. Le bruit de l’attentat enflait. Je remontais le courant des maraudes, si docile, à des ordres invisibles.
Un couloir de pierre et des torches. Des mains tachées d’encre et de sang. Et Jadis, les pans de son manteau comme des tentacules brodés de perles de sel, un cadeau d’Addolorata, la sangrelame pendante à sa hanche, ton offrande à toi, Jadis, donc, qui traverse ton laboratoire, qui jette ses gants sur ta paillasse, qui dit « C’est fait. La Conseillère a tout craché. Propriétés, dettes, toutes ses petites turpitudes ». Elle riait, de son rire crissant comme du verre. Tu attendais. Tu fixais tes mains empéguées avant de prendre un linge pour les sécher. Tu tremblais. Pas elle – déjà ailleurs, déjà partie. Gravissant les marches, l’ombre de son nouveau manteau, des tentacules argentés.
Les bateaux-marchands tiraient tenture. Je passais entre les mailles, des yeux de poissons morts m’observaient à travers l’eau. Tes ombres me saluaient d’un léger hochement de tête. Vu le tarif, y’a pas trop eu de question entre nous, mais quand même, un p’tit coup de main d’un de tes familiers m’aurait pas déçue.
La Dogaresse riait en dedans. Une vibration qui me foutait mal.
Là, les tanneries. Malgré moi, j’insiste. Une infection pire qu’une gorge d’anguille. J’ai slalomé entre les cages à bestioles, volé un torchon pour éponger le sang qui gouttait de mon trophée. Un autre pour ma blessure. Au passage, une palourde oraculaire a failli me mordre. J’ai claqué des dents pour l’effrayer. Naze.
Autour de moi, ça trimait dans une langueur fétide sans en avoir rien à carrer de ma viande. Des ombres me suivaient dans les bassins à teintures. Plus rapides et nombreuses. Tes simples curieuses ou les mourantellis des vaporales ? Que je déteste vos saloperies. J’ai forcé l’allure malgré le poids sur mon épaule blessée, la Dogaresse en mélopée.
Profitant de la discrétion des peaux pendues, j’ai voulu négocier avec sa Sérénissime. Vos histoires, ça m’estrasser. Je l’ai tirée par les cheveux. Elle me regardait avec ses yeux sans pupille où tournoyaient des spirales.
« Et maintenant ? »
Elle a fixé ma main libre, a cligné des yeux. Une fois. Puis plus rien.
Le sang sur mon poignet n’était pas le mien. Trop noir. J’ai gouté pour être sûre. J’aurais pas dû. Arrière-goût de sel.
Odeur du goudron et des algues pourries par une nuit de brume moite et sombre. Les quais déserts. Jadis et toi, l’une contre l’autre à la discrétion d’un chaland, vos corps enlacés sous ce manteau devenu si étroit pour tant d’ambition. « Bientôt, je serai Dogaresse », qu’elle a susurré en triomphe comme un baiser d’amante amère. Ta main dans ses cheveux blanchi par l’usage de l’antique, tu répondais : « Je sais ». Tu avais tout fait pour. Mais tu n’osais demander à quelle place tu te trouverais dans ce bientôt-là. Tu aurais dû.
Un mal de cœur de toutes les mères m’a plié. J’ai rendu bile. Des anémones dansaient, des fils de volition ont tiré mon corps. Seul et froid. Il s’est arqué pour prendre de l’élan.
Les canaux digèrent les errances. Des îlots bougent et des ponts s’effondrent en une nuit comme des amours mortes. Chair et moisissures et auréoles de sel. Je me suis enfoncée parmi des souvenirs qui n’étaient pas les miens.
Les bonds entre les failles et les tuiles huileuses pour lui rendre visite. Les nuits pleines de rêves et de baisers volés. Et cette fois-là sous une arcade, entre deux soupirs, ton propre sang tiède sur vos mains enlacées. Tu aurais voulu laisser une tache sur son manteau, comme celle, mauve, laissée par une autre dans son cou blême. La sangrelame, ta superbe sangrelame, faufilée entre tes côtes. Et le contact froid de la lagune. Ça ne t’avait pas fait si mal que cette ecchymose.
L’eau noire s’est refermée sur tes poumons crevés.
Les souvenirs me traquaient autant que les mourantellis. Et toujours…
À travers le voile de la lagune, tandis que tu t’enfonces, son regard d’inventaire au débardage, le même qu’elle posait sur les Conseillères qu’elle avait saigné jusqu’à l’os. Et loin, si loin, dans l’ombre des ponts, les tentacules d’Addolorata d’argent scintillant.
J’ai émergé près des quais du campo des Marchés. M’étais planquée sous une barque. Le souffle trop court et le cœur cognant plus fort que les cloches de la Madonna du Silence. Et j’ai chialé. Pas de peur, non. De désespoir. Ce n’était plus moi qui menais ma barque.
On avait toutes les deux été pilotées par un courant plus fort que soi, à bien y gamberger. J’en aurais presque eu de la peine pour toi.
La Mirenqua, tu m’y as menée. Ces cryptes au-delà des eaux-mortes. L’air humide, la chair fermentée et tes runes partout. Les murs soupiraient et les lanternes brûlaient une huile épaisse, diffusaient des lueurs jaunâtres, filtrées par des paupières qui clignaient pour faire le tri entre tes ombres et les mourantellis à ma poursuite.
Dans ton atelier, tu m’as dévoilé tes canines limées jusqu’à tes oreilles tranchées. Tes familiers ont rampé jusqu’à moi. Ils se sont tus et les murs avec eux. Leurs visages se sont tordus, leurs mains difformes tendues. On m’a reniflée, jaugée, auscultée. Ils savaient comme toi tu savais. La tête vibrait à travers le tissu.
Tu m’as dirigée jusqu’au bassin central, cette cuvette où l’eau n’a fait que refléter l’estafilade profonde sur ma gorge. J’y ai déposé la tête de Jadis. Sa bouche a craché un cri rauque. Une tempête de rire. Tes familiers se sont couvert le visage. Elle était vivante. Ou plutôt : pas morte.
Moi si.
J’ai mis une éternité à comprendre. Autant à espérer que ça ne soit pas moi. Presque moins longtemps à l’accepter.
Tes doigts ont tiré quelques nerfs. Mon corps a fait un pas en arrière et j’ai senti l’air dans ma trachée sans passer par ma bouche. J’ai voulu attrapé mon sabre mais n’ai trouvé que du vide. Plus de baudrier, plus de poids à mes hanches. Juste cette sensation de flotter. Le froid contre mes reins. L’enveloppe de la flumaille imbibée de sucs impérieux. L’empreinte de ta main le long de ma colonne cousant avec patience les filigrâmes…
Le fil coupé.
‡‡
La carambouillée s’est effondrée. La Dogaresse avait infesté ma marionnette. Elle en était toute rongée, son sang noirci, ses lèvres aussi. J’avais bataillé sévère pour la ramener ici et n’avais vaincu qu’à l’usure. Et elle avait salopé ma flumaille en peau de lionchrome ! On ne manipule pas les morts par la force. Ce n’est pas une affaire de contrôle. Plutôt de rappel. On tire sur les fils de mémoire. Et si tu tires juste, le corps pantomime.
Cette raqueuse des canaux en avait sous les côtes mais à présent, elle convulsait sur les dalles. Les souvenirs l’avaient trop entamée. Le processus était irréversible, la cervelle corrompue et l’enveloppe irrécupérable. Autant la transvaser, tailler ses os pour quelques couteaux, filtrer un peu de moelle, pour une carambouille éventuellement, mais j’avais à faire. Plus tard peut-être.
La Sérénissime faisait des bulles dans le bassin.
Le temps fuit et sans retour
Emporte nos tendresses
Loin de cet heureux séjour
Le temps fuit sans retour
Ses yeux roulaient moqueusement ; plus pour longtemps ! En deux coups de cuillères à pot, je les ai embouteillés comme convenu.
Mes amfants pouvaient bien se couvrir la face, avec leurs paupières cousues ils ne risquaient rien. À l’inverse, la petite stryge, dans sa cage au fond du labo, me fixait de ses pupilles excavant des ténèbres. Ses serres crissaient contre les barreaux. La captivité ne lui goûtait guère et je la comprenais. La trépanation pour carambouiller la pouilleuse ne l’avait pas tant amusé que moi.
Je m’étonnais du retard de ma vaporale préférée à réceptionner la commande, par ailleurs. La capitaine Angerona a toujours eu la diligence comme qualité autant comme défaut. Même si les vampires ont cela que leur temps éprouve une relativité qui touche à l’autre rive. Ma question est devenue inquiétude tandis que je peignais les cheveux serpentins de ma douce Dogaresse. Comme notre tendresse est lointaine, Jadis.
Et la lagune si longue à traverser quand on est mort. Tu as toujours su faire de moi ce que les mauvaises amantes savent faire des bijoux qu’on leur offre. Tu joues avec, les contemples, puis t’en lasses.
« Te rappelles-tu nos barcarolles ? »
Zéphyrs embrasés
Versez-nous vos caresses
Et dire que tu as noyé l’amour pour voir au travers. C’est ce qu’exige une eau qui a déjà tout. Etais-je la prunelle de tes yeux pour valoir sacrifice ? Tu étais les miennes. Et notre amie la Matriarche Addolorata, pieuvre d’ombre sur les marches du pouvoir, avait su attendre et déployer ses appendices. Mais c’est une autre histoire et la capitaine est là.
« La Première Matriarche vous est personnellement redevable, dit ma vaporale préférée en saisissant les yeux extraits de la Dogaresse dans leur bocal.
─ Je ne suis que la polichinelle »
La belle Angerona a posé un long regard sur la marionnette désarticulée et vomissant, puis sur la stryge dans sa cage, puis sur moi. D’une façon qu'ont les marionnettes bien façonnées d’ignorer ce qu'elles sont. Elle souriait juste avec sa bouche. Exactement comme moi, Jadis. Exactement comme toi tu voulais.
Et comme elle est venue, la belle s’en va – la sérénissime sangrelame de ma bien-aimée, déposée sur ma table de travail.
Je l’ai soupesée comme pour admirer le travail d’une autre. L’équilibre légèrement plus haut que la poignée et son métal froid comme une soirée au large de la lagune. J’ai senti l’antique picoter dans ma paume, une brûlure de méduse. Addolorata et ses vils serments de sang.
Par la porte, j’ai regardé le dos raide de la capitaine, sa nuque trop droite, son pas mécanique claquer sur les marches. On n’a jamais eu besoin d’en parler toi et moi. Nouvelle enveloppe, nouvelle flumaille. Le mystère et la trombe, comme au spectacle des guignols.
« Veux-tu apprendre, petite stryge, à faire danser les morts ? ou préfères-tu trancher les âmes ? »
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[Concours Scribopolis N°14] Hélas, c'est là qu'est l'os
>>> https://www.atelierdesauteurs.com/text/1149127229/-concours-scribopolis-n-14--helas--c-est-la-qu-est-l-os
Inspiré du tableau "L'Arrivo del fruitivendolo in convento à Venezia" de Hermann David Salomon Corrodi (https://commons.wikimedia.org/wiki/File:L%27Arrivo_del_fruitivendolo_2008_NYR_01984_.jpg)
Contraintes :
- être inspiré à minima du titre du concours
- personnages principaux que des femmes
- à minima trois mots inventés

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