Carambouille

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Les épousailles ça m’a toujours gondolée. Surtout avec la Mer. Faut dire que ça rameute le Grand et le Petit Conseil, toute sa Seigneuresse, avec les Dix et la Quarantaine Matriarches en grandes robes, leurs jolis époux et le tutti quanti de suceurs venus de toute la lagune. Sur la place des Écorchés, les ombrelles se grappaient aux balcons tandis qu’entre les venelles les cloches et les laiderons caquetaient sur le prix de la dernière toilette déballée comme au carnaval. Les palanquins retardataires se précipitaient entre la populace et un foutu théâtre flottant de cadavres animés et de fauves enchaînés. Malheureusement les orchestres à trompes et les Chiennes Pénitentes étaient de sortie, leurs gueules fendues jusqu’aux clavicules. Ça psalmodiait en langue morte. Le pavé, lui pulsait sous le sabbat des Morsaines en goguette. Ça roulait sous le pied. Comme si, dans les fondations de la cité, la Mureyne cherchait à remonter des profondeurs. Vaudrait mieux pas, et c’était pour ça, le remue-ménage.

La foule mugissait, haletait, transpirait des litres de fièvre. L’heure approchant, la tension avait l’épaisseur d’un jus de carambouille mal filtré. L’allègre bordel grouillait – évidemment – de vaporales ; la magnifique capitaine Angerona à leur tête pas peu fière dans sa brigandine lustrée et toute mouillée de bousculer les bonnes gens pour faire place aux notoires. À fleur d’eau, les tarasques battaient leur queue et, dans les hauteurs, accrochés aux façades, les ventapirs en gargouille et armes d’apparat fourchaient langue. Sûr que l’or salin rutilait partout – de quoi remplir la besace, mais on n’était pas venue pour ça !

Ici recroquevillée, ta modeste mariole subissait un sale courant d’air sur les reins, le cul collé aux tuiles du Palais des Dogaresses. J’avais rabattu la capuche jusqu’au nez. La flumaille assurait le camouflage, mais elle a eu beau t’avoir coutée bonbon, la trame laissait filer le vent et l’humide sur mon plumage. Enfin ! c’eut été moins drôle de me faire voir-là-haut, tu t’en doutes. Et je tenais à la jointure de mes cervicales mieux qu’au confort de mes lombaires rafraichies.

Je m’étais postée aux primes brumes. La varappe n’avait pas été une partie de plaisir, sache-le, mais il avait été pas été question de tester ce nouveau corps en planant de proche en proche pour se le faire carreauter à l’arbalète. Je gardais la partie fine pour l’après. Je n’en avais pas moins savouré les dernières courses des serviteurs et les maraudes de la soldatesque que j’avais esquivé à patte ; non sans humer faim aux huiles des cuisines qu’on balançait déjà dans les canaux. Puis une fois perchée, j’avais attendu, la brise roidissant mon dos et mes narines piquées par les saveurs des buffets promis, tandis que les bateaux à celles qui auraient les plus gros s’embouteillaient pour la meilleure ancre.

Ainsi, j’étais coincée, le coccyx et le pif au supplice à cause du déballage de parfumerie pour masquer la pestilence des Morsaines. C’était longuet, je le confesse, mais j’ai pas bronché. Ce que je ne ferais pas pour toi !

Voilà qu’à midi sonnant et trébuchant au Campanile, est arrivé le bucentaure. Ses rames d’écailles fendaient les flots fuligineux sous le pont des Mouches. La brume tirait ses langues sur la lagune pour l’occasion.

Et moi, à me limer le fessier là-haut, je scrutais, je louchais, je patientais. C’est que ça n’a pas l’air comme ça, mais une décapitation rituelle, ça se rate vite si tu te laisses distraire. Et y’avait de quoi : c’était une sacrée fiesta sur la piazza comme sur l’eau. Le monde s’est momentanément agenouillée en se masquant les yeux des mains en signe de vénération. Tous ces yeux qu’étaient censés ne pas voir. Tu parles ! tous mataient en douce et les bateliers gaffaient à pas toucher les précieuses rames du bucentaure en manœuvre pour se mettre à quai.

Quand la Dogaresse a fait son entrée, ou plutôt sa sortie du Palais, elle a fendu la foule de son triomphe. Un frisson m’a traversé. Et pas que pour le manteau de sel chantant ou la sublime sangrelame, réputée trancher les âmes ou je sais pas quelle mystiquerie. À moi, le crâne à la Dogaresse y me plaisait vraiment bien. De la méninge parfumée au secret qui valait bonbon. Néanmoins, Sa Sérénissime suintait l’antique. Pas seulement l’âge même si elle était sacrément fripée, ça je m’en carre, mais plutôt de cette vieille magie qui caille autrement toute l’eau du corps. Elle avait ce regard-là qui te dresse l’inventaire de tes péchés et ceux de tes vies antérieures. Je m’étais déjà fait la réflexion les années précédentes, et là je me suis sentie ouverte en deux quand ses mires sont passés sur les toitures du Palais. Presqu’elle me cherchait, moi, à travers la chiée d’aveugles borgnes bien dévoués.

J’ai pensé sans savoir si ça venait de moi ou de la stryge : « Tu m’avais manquée vieille bique ».

Puis le silence. Du plomb coulé dans la gueule de la cité. J’ai ravalé un hoquet et le peuple s’est découvert les yeux pour le spectacle à venir.

Derrière la Dogaresse s’alignaient en deux files ses Médédoctoresses encadrant le tribut de chair de la journée. Leurs masques à bec d’ivoire et aux bernicles fumées cachaient leurs grimaces ataxiques. Je jure que les sentais de mon perchoir, leurs haleines camphrées, leurs gants de cuir rigide de sang sec autour de leurs doigts déformés et rongés.

La main de la Dogaresse s’est levée, d’un geste infiniment précis. Chaque phalange décorée était comme une jettatura. Le joyau de sa quincaillerie brillait à ses doigts parcheminés. Elle a tendu son majeur portant l’anneau de la Mer-Mère vers le bucentaure accosté. L’auréole du zénith projetait une ombre courte mais terrible qu’elle a piétiné avec sa suite pour s’y rendre. Les Médédoctoresses ont dressé le pal au centre de l’estrade de proue, puis elles y ont trainé et attaché le sacrifice, ou plutôt le futur épousé. Un jeune homme à peine nubile sous les voiles d’algues. Pas un mot, pas une larme. Juste le voile trouble de la mémure ; docile et déjà en danse avec les Noyées.

Je l’ai verrouillé de l’œil. Je devais attendre la toute fin du pataquès pour lui tomber sur le râble.

La Grande Amirale a répondu solennellement de sa vie pour la sécurité de ses passagers – des fois qu’un vent contraire ferait consommer le mariage à la Dogaresse avec la Grande Bleue, ce qui ferait marrer toutes les Corpusculaires. Ainsi Sa Sérénissime est montée à bord pour trôner à la poupe, flanquée de la non moins terrible capitaine Angerona, a rejoint la légate de la papesse déjà assise, à sa droite et je ne sais plus quel profane ambassadeur à sa gauche, derrière quatre rangs de sièges pour les miches charnues sénatoriales. Y’a eu les accolades protocolaires qui vont bien, puis la galère souveraine a pris le large à coup de rames sentencieuses suivie à bonne distance de la palanquée de notables en gondoles.

En bonne place et sous les ébahissements de la foule ; les plus riches tout proche du navire, la part argentée munie de jumelles sur mer comme sur terre et d’imagination pour le reste des communs ; la Dogaresse a quitté son trône pour inviter, sinon sommer (j’ai pas entendu, mais j’ai deviné à la trombine, pratique la mirette de stryge) à la Première Matriarche de procéder à la noce. Une bénédiction nuptiale sans réaction de la part du fiancé. Fiancé qui n’a pas davantage bronché quand les Médédoctoresses lui on fait boire l’eau de la lagune. Rien que de penser à toutes les mémoires là-dedans ça m’a encollé la poulette. Sûre que tu la voulais, cette mémure ! Ensuite, la Dogaresse a passé l’anneau au damoiseau soi-disant vierge, concluant par la formule consacrée, « Nous t’épousons, Mer, en signe de véritable et perpétuelle domination », et a dégainé sa sangrelame.

Quand elle a tranché la tête de ma malheureuse cible, ça n’a même pas fait de bruit. Un coup net et propre. L’eau a pris la couleur de l’âme qui s’enfuyait. Je l’ai vue flotter, et j’ai eu ce frisson, tu sais, celui qui te fige les sangs et qui, en même temps, te donne l’envie de plonger.

…je suis à toi…

Ce que j’ai fait. Déployant mes ailes par-dessus l’atmosphère nerveuse, j’ai fendu la distance entre le toit du Palais et le bucentaure, tirant mon sabre dans l’intervalle. Peut-être quelques ventapirs se sont excités. Pas sûre, avec la flumaille. J’aimais l’idée de m’être nimbée d’un mystère pour m’abattre comme une trombe. Je crois que j’ai bousculé la capitaine Angerona au passage. Pardon, ma douce.

…je suis toi toute toi…

Et là je l’ai prise.

La tête de la Dogaresse. La voilà si lourde. Encore vivante contre ma poitrine. Elle m’a dit quelque chose. Pas avec des mots, non non, mais ça a vibrait jusque dans ma moelle.

Et moi, cervelle de stryge, je l’ai écoutée !

J’ai viragé sec. Tant pis pour ma cible initiale. Faut te le dire, j’avais le palpitant au galop, les muscles en tension et ces fichus appendices aussi raides qu’un poulpe sous mémure. La parlotte à la Sérénissime me vrillait le crâne.

…jadis bu la tasse dans la lagune le bris du verre tes yeux dans les miens ta main contre ma nuque jusqu’à ce que mes poumons braillent et j’ai bu ce sel qui avait aussi le goût de ta langue mortes nous avons été et dansé nous avons jadis…

J’ai battu l’air en zigzag à travers les encens et les vapeurs iodées. La clameur clapotait. Les tarasques fouettaient l’eau. Des coques s’entrechoquaient et de la noblesse a fini à la baille – pas le temps de rire. Les tambours battaient rappel et les gueules fendues des Pénitentes hurlaient. Sitôt, la brume a noirci. J’ai filé à l’instinct. Des vaporales relayaient les ordres à terre. La belle Angerona me chasserait en personne ? Rêvasserie fâcheuse.

Un trait m’a percé et j’ai glissé dans l’air. Mes plumes saignaient ! Tu as oublié ce détail, hein. M’arrachant à la brume, j’ai filé vers les abattoirs pour brouiller nos odeurs. Mes ailes ont obéi. Pas question d’affronter les ventapirs qui tiraient à l’aveugle.

Je louvoyais près du Campanile. La flumaille me sauvait à peine. Impossible de me libérer la main de sa Sérénissime. Sa caboche pesait son or. Ma couverture en morue, la foule serait mon salut.

Une autre volée m’a perforé par-dessus le campo des Desséchés. J’ai piqué, rasé les tuiles, ricoché. Mes serres griffaient sa pierre et mon souffle brûlait. Je tenais bon, et surtout je tenais ma prise. Hélas, le sang de la stryge n’était plus bien vif.

Derrière, ça rugissait. J’ai glissé sur la pente d’un toit, puis, relancée, j’ai viré brusque, plein dans un courant de chaudières de lupanar, vers le petit Canal. Fini le ciel ouvert et les balcons dorés. Je suivais les chalands et les caboteurs, esquivais les cordes à linges.

Un autre carreau a refoulé le dernier brin de stryge. Aïe. Mes omoplates ont molli. Les ailes se sont liquéfiées et rétractées. J’ai décliné, évité les culottes de grand-mères et des draps, ou pire, la flotte et ses spectres.

Essaie un peu d’atterrir sans tes mains ! Je me suis vautrée. Un roulé-boulé dans une flaque de merde. Cagneuse mais pas cassée, j’ai décarré aussitôt. Les environs me paraissaient flou. Maintenant, je pissais un sang bien humain.

Un dérapage plus tard, j’ai déguerpi. Terminé le mystère et la trombe, je faisais pouilleuse. Et ça m’allait bien. J’ai bondi, ruelle étroite, canal, rien de rien alentours. J’ai planqué la tête dans la flumaille – la Dogaresse a pas aimé, vu la gueulante qui m’a vrillé la caboche.

Rien que pour ça je mérite une allonge de prime.

par là, par là…

Bonne Mer ! mes pas savaient où aller, moi foutre rien. Pas les abattoirs. La Dogaresse murmurait encore. Ça me rappelait ta manière de piloter les cadavres et j’ai frémis.

J’ai dévalé une volée d’escaliers de traviole, sauté par-dessus deux vieilles qui jacassaient sur un banc. Une cloche a sonné. Pas le Campanile, mais l’Arsenal. Et moi je courrais à rebours sur le Petit Canal en priant mes pieds de pas m’offrir au Palais. J’imaginais déjà la belle Angerona trifouillait mes viscères.

Les ventapirs tournaient au-dessus de moi. Le bruit de l’attentat enflait. Je remontais le courant des maraudes, si docile, à des ordres invisibles.

…trémie des soupirs pont-fanné pont des rémanents rue des non-retours…

Les bateaux-marchands tiraient tenture. Je passais entre les mailles, des yeux de poissons morts m’observaient à travers l’eau. Tes ombres me saluaient d’un léger hochement de tête. Vu le tarif, y’a pas trop eu de question entre nous, mais quand même, un p’tit coup de main d’un de tes familiers m’aurait pas déçu.

La Dogaresse riait en dedans. Une vibration qui me foutait mal.

Là, les tanneries. Malgré moi, j’insiste. Une infection pire qu’une gorge d’anguille. J’ai slalomé entre les cages à bestioles, volé un torchon pour éponger le sang qui gouttait de mon trophée. Un autre pour ma blessure. Au passage, une palourde oraculaire a failli me mordre. J’ai claqué des dents pour l’effrayer. Naze.

Autour de moi, ça trimait dans une langueur fétide sans en avoir rien à carrer de ma viande. Des ombres me suivaient dans les bassins à teintures. Plus rapides et nombreuses. Tes simples curieuses ou les mourantellis des vaporales ? Que je déteste vos saloperies. J’ai forcé l’allure malgré le poids sur mon épaule blessée, la Dogaresse en mélopée.

Profitant de la discrétion des peaux pendues, j’ai voulu négocier avec sa Sérénissime. Je l’ai tiré par les cheveux. Elle me regardait. Ses yeux sans pupille où tournoyaient des spirales grises.

« Et maintenant ? »

Elle a fixé ma main libre, a cligné des yeux. Une fois. Puis plus rien.

Le sang sur mon poignet n’était pas le mien. Trop noir. J’ai gouté pour être sûre. Arrière-goût de sel. J’aurais pas dû.

…eau noire brume chaude sueurs tombées deux ombres effleurant le bord d’un chaland abandonné entre un ligne moisi et une cage à chantre…

Une nausée de toutes les mères m’a plié. J’ai rendu bile. Des anémones dansaient, des fils de volition ont tiré mon corps. Il s’est arqué pour prendre de l’élan.

Les canaux digèrent les errances. Des îlots bougent et des ponts s’effondrent en une nuit comme des amours mortes. Chair et moisissures et auréoles de sel. Je me suis enfoncée parmi des souvenirs qui n’étaient pas les miens.

Jadis… je bondis entre les failles et évite les tuiles huileuses pour te rendre visite chez ta mère. Nos nuits et nos baisers volés. Et cette fois-là, sous une arcade, la douceur de tes lèvres et la tiédeur d’un sang noir. Entre nous, à travers moi, la sangrelame, ta superbe sangrelame qui me taillade en pièces avant que je ne bascule dans la lagune.

Les souvenirs me traquaient autant que les mourantellis. Et sous l’eau, toujours cette voix.

…trône d’algue et sel redonne-moi mes os trône sous les marches d’écume laboure les mémoires je me souviens je suis revenue par le fil par la faille mer sans rive mer sans lune ouvre ta gueule d’encre mer qui ne reflète rien mer reversée ta vague qui remonte je suis la tête je suis le refrain je suis ce qui fut baisé par la Mureyne et sa couronne je suis celle qui marche sans jambes ce qui règne sans peuple trône sous les marches d’écumes souviens-toi ouvre les canaux au ciel je suis la tête je suis le refrain je suis le…

J’ai émergé pas loin des quais du campo des Marchés. M’étais planquée sous une barque. Le souffle trop court et le cœur cognant plus fort que les cloches de la Madonna du Silence. Et j’ai chialé. Pas de peur, non. De désespoir. Ce n’était plus moi qui.

souviens je suis revenue par le fil par la faille mer sans rive mer sans lune ouvre ta gueule d’encre mer qui ne reflète rien mer reversée ta vague qui remonte je suis la tête je suis le refrain je me…

La Mirenqua, tu m’y as menée. Ces cryptes au-delà des eaux-mortes. L’air humide, la chair fermentée et tes runes partout. Les murs soupiraient et les lanternes brûlaient une huile épaisse, diffusaient des lueurs jaunâtres, filtrées par des paupières qui clignaient pour faire le tri entre tes ombres et les mourantellis à ma poursuite.

Dans ton atelier, tu m’as dévoilé tes canines limées jusqu’à tes oreilles tranchées. Tes familiers ont rampé jusqu’à moi. Ils se sont tus et les murs avec eux. Leurs visages se sont tordus, les mains difformes tendues. On m’a reniflé, jaugé, ausculté. Ils savaient comme toi tu savais. La tête vibrait à travers le tissu.

…jadis bu la tasse dans la lagune le bris du verre tes yeux dans les miens ta main contre ma nuque jusqu’à ce que mes poumons braillent et j’ai bu ce sel qui avait aussi le goût de ta langue mortes nous avons été et dansé nous avons jadis…

Tu m’as dirigé jusqu’au bassin central, cette cuvette où l’eau n’a fait que refléter l’estafilade profonde sur ma gorge. J’y ai déposé la tête. Sa bouche a craché un cri rauque. Une tempête de rire. Tes familiers se sont couvert le visage. Elle était vivante. Ou plutôt : pas morte.

Moi si. Tes doigts ont tiré quelques nerfs. Mon corps a fait un pas en arrière et j’ai sentie l’air dans ma trachée sans passer par ma bouche. J’ai voulu porter ma main à mon sabre mais n’ai trouvé que du vide. Plus de baudrier, plus de poids à mes hanches. Juste cette sensation de flotter. Le froid contre mes reins. L’enveloppe de la flumaille imbibée de sucs impérieux. L’empreinte de ta main le long de ma colonne cousant avec patience les filigrâmes.

…je suis à toi je suis toi toute toi…

‡‡

La Dogaresse avait infesté ma marionnette. Elle en était toute rongée, son sang noirci, ses lèvres bleuies. J’avais bataillé sévère pour la ramener ici et n’avais vaincu qu’à l’usure. Et elle avait salopé ma flumaille en peau de lionchrome ! On ne manipule pas les morts par la force. Ce n’est pas une affaire de contrôle. Plutôt de rappel. On tire sur les fils de mémoire. Et si tu tires juste, le corps pantomime.

Cette raqueuse des canaux en avait sous les côtes mais à présent, elle convulsait sur les dalles. Nos souvenirs l’avaient trop entamée. Le processus était irréversible, la cervelle corrompue et l’enveloppe irrécupérable. Autant la transvaser, tailler ses os pour quelques couteaux, filtrer un peu de moelle, pour une carambouille éventuellement, mais j’avais à faire. Plus tard peut-être.

La Sérénissime faisait des bulles dans le bassin.

…le temps fuit et sans retour emporte nos tendresses loin de cet heureux séjour le temps fuit sans retour…

Ses yeux roulaient moqueusement ; plus pour longtemps ! En deux coups de cuillères à pot, je les ai embouteillés comme convenu.

Mes amfants pouvaient bien se couvrir la face, avec leurs paupières cousues ils ne risquaient rien. À l’inverse, la petite stryge dans sa cage au fond du labo, me fixait de ses pupilles excavant des ténèbres. Ses serres crissaient contre les barreaux. La captivité ne lui goûtait guère et je la comprenais. La trépanation pour carambouiller la pouilleuse ne l’avait pas tant amusé que moi.

Je m’étonnais du retard de ma vaporale préférée à réceptionner sa commande, par ailleurs. La capitaine Angerona a toujours eu la diligence comme qualité autant comme défaut. Même si les vampires ont cela que leur temps éprouve une relativité qui touche à l’autre rive. Ma question est devenue inquiétude tandis que je peignais les cheveux serpentins de ma douce Dogaresse. Comme notre tendresse est lointaine.

« Te rappelles-tu nos barcarolles, Jadis ? »

…zéphyrs embrasés zéphyrs embrasés versez-nous vos caresses versez-nous vos caresses…

Et dire que tu as noyé l’amour pour voir au travers. C’est ce qu’exige une eau qui a déjà tout. Etais-je la prunelle de tes yeux pour valoir sacrifice ? Tu étais les miennes. Mais c’est une autre histoire et la capitaine est là.

« La Première Matriarche Addolorata vous est personnellement redevable, dit ma vaporale préférée en saisissant les yeux extraits de la Dogaresse dans leur bocal.

─ Je ne suis que la polichinelle »

Et comme elle est venue, la belle s’en va – la sérénissime sangrelame de ma bien-aimée, déposée sur ma table de travail.

« Veux-tu apprendre, petite stryge, à faire danser les morts ? ou préfères-tu trancher les âmes ? »

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[Concours Scribopolis N°14] Hélas, c'est là qu'est l'os

>>> https://www.atelierdesauteurs.com/text/1149127229/-concours-scribopolis-n-14--helas--c-est-la-qu-est-l-os

Inspiré du tableau "L'Arrivo del fruitivendolo in convento à Venezia" de Hermann David Salomon Corrodi (https://commons.wikimedia.org/wiki/File:L%27Arrivo_del_fruitivendolo_2008_NYR_01984_.jpg)

Contraintes :

- être inspiré à minima du titre du concours
- personnages principaux que des femmes
- à minima trois mots inventés

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