1.
Quarante-cinq minutes d’avance. Pour une place, une place de stationnement. Pour un sourire. Celui de Laure. S'il n’arrivait que vingt petites minutes plus tard, il devrait mettre l'Alpine en double file. Inenvisageable ! C’était fou, le nombre de parents ou grands-parents prêts à poireauter tous les jours un temps infini, juste pour récupérer leur gosse.
Hugo avait calculé ce que ça représentait, sur une vie. Trop.
Hugo ne le faisait qu'une semaine sur trois, quand il bossait de nuit ou de matin. Ça ne le dérangeait pas d’arriver bien en avance et de rester en silence dans l’habitacle. Il tournait un peu la manivelle de la vitre et se laissait bercer par les bruits de la rue.
Pour lui, l'attente était délicieuse. Il imaginait ce qu'elle portait. Comme vêtements, comme sous-vêtements. Il anticipait leurs retrouvailles après ces quelques jours ou quelques heures. L'originalité de leur couple. Garer l’Alpine devant l’école, même une heure trop tôt, c'était l’assurance de recevoir le sourire de Laure. Laure et ses dents, si belles, si blanches, si parfaitement alignées. Des dents sponsorisées par papa maman, trop rangées pour être honnêtes.
Il n’avait pas d’autoradio. En installer un dans un tableau de bord de 1973, ç’aurait été comme monter un ascenseur dans un château du XVIIIe.
La sonnerie de fin de cours, on l’entendait de la rue. C’était le signal pour Hugo de se rafistoler la chemise et les cheveux. Il avait une poignée de secondes avant que le rideau de fer s’élève en cliquetant, dévoilant des pieds impatients, des mollets trop fins ou des cuisses rondouillardes, avant la grande cavalcade.
D’abord le lâcher de gosses minuscules, à peine sortis du primaire : ils couraient comme des dératés. Peut-être pour le bus. Ou juste parce que leur énergie débordait. Ils devaient être deux ou trois cents.
Ensuite venaient un flot plus dense de pressés, mais pas au point de galoper. Se barrer, oui, mais avec style.
Et en dernier, les plus calmes, les presque anciens. Ceux qui ne couraient plus, qui avaient une voiture, déjà, ou préféraient prendre un bus plus tard, histoire de gratter encore quelques mots avec les autres.
Et puis Laure.
Ses fins collants noirs laissaient deviner la chair de ses longues jambes galbées. Un rayon de soleil les inondait, elles seules.
Les élèves se tenaient à distance de Laure. Elle les impressionnait.
Ils auraient adoré s’en approcher, tellement elle était belle. Mais elle brillait trop, Laure. Ils avaient peur de se brûler. Leur bonne école leur avait appris leurs classiques. Icare, et tout le toutim moral. Une établissement où les profs prétendaient que l’ascenseur social n’était pas encore complètement à l’arrêt. Laure s’était faufilée dedans avec grâce.
Hugo aimait croire qu’il y était pour beaucoup. La confiance en elle, avant lui, c’était pas trop son truc.
Aujourd’hui, elle avançait avec l’assurance de ceux qui savent où ils vont. Et ça leur foutait les jetons, aux p’tits puceaux : une meuf sûre d’elle, et qui, en plus, se tapait un gars bien plus vieux.
Les jeunes garçons n’avaient rien à lui offrir. Et les filles n’avaient rien à lui envier.
En quelques déhanchements, elle avait rejoint le véhicule. Lui était sorti, gentleman, pour lui ouvrir le coffre.
Quelques mecs mataient son cul. Ça ne le rendait pas jaloux, Hugo. Ce soir, c’était dans son lit qu’elle serait, pendant qu’eux se contenteraient d’un vague souvenir de ses formes. Il avait repris sa place derrière le volant, lui laissant le temps de ranger ses affaires. Tout sourire, elle avait rabattu le capot, ouvert la portière, engagé sa jambe gauche dans l’habitacle, pivoté son corps, cambré son dos, offert les rondeurs de ses fesses au moelleux du fauteuil, lissé d’un geste ferme les pans de son trench pour ne pas le froisser, rentré l’autre jambe, et s’était abandonnée au siège passager.
Elle avait embrassé Hugo. Goulûment, avait reculé, l’avait observé, avait fait gonfler sa lèvre inférieure, pris un air mutin de petite fille pour lui demander :
— Rammstein vient à Forest National en juillet. On y va ? S’iiiil-teee-plaît !
— Rammstein ? Attends, c’est le mec qui gueule comme un chat qu’a la queue coincée dans une porte ?
— Ça m’aiderait à revoir mon allemand. J’aimerais trop que tu m’accompagnes !
— Tu rigoles ?
— Alleeeeez, j’suis sûre que tu l’écoutes quand j’suis pas là.
Elle s’était rapprochée de lui, avait pressé son corps contre le pommeau de vitesse, posé sa main sur sa cuisse, relevé sa jambe droite vers lui, sa jupe dévoilant un peu plus de chair.
Pommeau de vitesse minimaliste et volant sport : les ingénieurs de chez Alpine avaient bien géré le possible rapprochement des individus.
Il savait alors qu’il allait céder. Elle savait qu’il allait craquer. Ils avaient fait durer le jeu.
— Confirme-moi : Rammstein, c’est bien le mec qui joue du lance-flammes et se maquille comme si sa chaudière lui avait explosé à la tronche ?
— Il est sexy, non ?
— Sûr. Je pense à lui tous les soirs !
— Arrête !
— Si, je t’assure. Grâce à lui, je me rapproche de Mister Univers. Je lui dois beaucoup pour ma confiance en moi, mon estime personnelle. Toi aussi, tu devrais te trouver une idole. Pauline Carton. Ou Susan Boyle. Après, je te jure, tu te sentirais mieux.
— Je dirai ça à ma psy. Ça va la faire rire.
Hugo avait instantanément pris conscience de ses paroles. Et regretté.
Il l’avait regardée, cherchant le signe qu’il était allé trop loin.
Mais elle lui avait souri en retour, s’était rapprochée encore, au point de poser sa poitrine contre la sienne, et l’avait embrassé. Il ne recula pas, mais une pensée, brève, lui traversa la nuque comme un courant d’air : quand elle aurait vingt-neuf ans, il en aurait presque cinquante. Il aurait beau s’entretenir, il vieillirait avec son Alpine : doucement, avec soin et style, mais inéluctablement.
Il avait tourné la clé dans le contact et s’était immiscé dans la circulation. Ils avaient rejoint le rond-point du Marsupilami. Ça roulait au pas.
Il leur avait fallu dix minutes pour faire le kilomètre qui les séparait de l’entrée de l’autoroute. Ironiquement, un panneau lumineux annonçait un trafic fluide. Pas d’incident à signaler.
— Je viens mais je dors pas chez toi ce soir, tu te souviens ?
— Oui, je me souviens.
— T’étais pas obligé de venir me chercher, tu sais. Je pouvais prendre le métro.
— J’aime bien être avec toi.
— Oui, mais qui va préparer la bouffe ?
— On se fait un routier.
— Oh non, j’en ai marre des routiers. Je grossis à vue d’œil.
— Bon. OK. Je te ramène chez tes vieux.
— T’es con.
— Ouaip, on me le dit souvent. Y doit y avoir un fond de vrai.
Il avait pris la sortie Mont-sur-Marchienne. Celle des parents de Laure.
Elle avait commencé à bouder.
— T’es vraiment chiant quand tu veux. Tu parles comme mon père. J’ai pas quitté un vieux con pour m’en coltiner un autre.
Il haussa à peine les sourcils. Ce genre de phrase ne l’atteignait plus. Elle jouait. Il la laissait jouer.
— Justement, ton con de père et sa charmante épouse m’ont appelé pour qu’on soupe chez eux.
Comme ça, pas de routier : mademoiselle aura son petit plat de légumes vapeurs faits maison par maman chérie.
Ils avaient roulé en silence.
Insensible à l’humeur des occupants, le moteur ronronnait gaiement.
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