2.

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Hugo était content. Dans la rue, d’ordinaire très encombrée, il avait trouvé une place de stationnement libre devant la petite façade de briques repeintes. La Clio des parents de Laure n’était pas là. Cela voulait dire que le père l’avait sans doute déjà rentrée dans le garage qu’il louait un peu plus haut.

Hugo avait soigneusement positionné ses deux roues sur le trottoir. Hors de question d’exposer sa carrosserie au premier crétin venu.

Il avait éteint le moteur, tiré doucement le frein à main, fermé la portière avec délicatesse et fait le tour du véhicule. Peu importe où il allait, Hugo appréciait de trouver une place de stationnement idéale : sûre et située à moins de 50 mètres de sa destination. En se garant devant chez ses beaux-parents, il pourrait même apercevoir sa voiture depuis leur table. Une journée comme il les aimait.

Il inspectait toujours le sol autour des pneus lorsque Laure avait ouvert la porte d’entrée, sans même sonner. La maison n’avait pas de vestibule : on entrait directement dans la pièce à vivre, avec la salle à manger en chêne massif, luisante de propreté, et, au centre du buffet, le banzaï, dont la longueur des feuilles était réglementée. Chaque fois qu’il franchissait le seuil, Hugo pensait que tôt ou tard, il surprendrait le père en train de culbuter quelqu’un sur la table, au mieux une inconnue, au pire la mère. Dieu existait. En dix-huit mois qu’il venait ici, ce genre de drame ne s’était pas encore produit.

Il avait claqué derrière lui la porte d’entrée, contourné la table centrale, traversé le séjour, coulé sur le divan en L, puis, après avoir franchi une dernière étape, il se trouvait maintenant dans la cuisine, qui était située à l’extrémité ouest, juste avant le jardin.

La mère de Laure, concentrée, coupait des légumes en cubes avec une mandoline sophistiquée, sortie sans doute d’une de ces émissions de vente télévisée qu’elle affectionnait.

Et zut, les couverts étaient dressés dans la cuisine. Il n’aurait donc pas l’Alpine à portée de vue.

Une assiette isolée, repoussée plus loin. À sa place, sur un tapis à découper vert bouteille, le père était occupé à peinturlurer des bâtonnets de bois, genre bâton de crème glacée. Il nourrissait sans doute un projet quelconque de maquette dans sa tête.

Sa passion était de fabriquer des trucs inutiles et de réparer des objets que tout le monde avait abandonnés, comme des vélos ou des grille-pain. Son beau-père préférait ne pas en parler, craignant que d’autres ne se moquent de lui parce qu’il construisait Notre-Dame en allumettes. De toute façon, Hugo n’aurait jamais rien dit sur cette activité ridicule. Il savait que ce gentil quinquagénaire était toujours capable de tuer à mains nues. Il devrait un jour oser lui demander où il conservait ses créations. Au grenier, sans doute… Un fameux bazar à vider à sa mort.

Le faux artisan, pinceau en bouche, avait simplement grondé « Bonjour ». La mère s’était essuyé les mains à son tablier et était venue embrasser ses enfants, comme elle disait.

— Ça a été l’école. Comment ça se passe au travail ?

Quelques banalités décoiffantes plus tard, la table était débarrassée du bois et chacun se mettait à table. Jamais de temps mort chez les parents de Laure. Le père, quand il ne s’adonnait pas au peinturlurage, était sergent-major dans un quelconque bataillon de génie militaire. Rigueur Ordre Méthode. Pour tout. À commencer par les repas. Trois. Obligatoires. Sans doute non négociables, même malade. Et jamais de sodas, bonbons, chips, et autres crasses. Ni pour Laure ni pour sa soeur. Aucune faveur, aucune exception. Brossage des dents deux fois par jour sous la surveillance du génie paternel. Cinq cents grammes de légumes frais par jour et par personne. Jamais de boîtes ou de surgelés.

Hugo avait essayé de calculer le boulot de la mère à raison de quatre personnes à cinq cent grammes par jour pendant 18 ans. Il avait abandonné mais ça en faisait des coups de couteaux ! Il ne voyait pas l’intérêt, sauf pour son éloge funèbre, où on pourrait dire qu’elle en avait fait des tonnes pour sa famille, au sens propre comme au sens figuré. Elle aurait pu accomplir tant de choses plus amusantes dans sa vie. Ça devait être son trip à elle, peut-être ressentait-elle une forme d’extase en dégorgeant les tomates et en débitant les poireaux. Hugo n’avait aucune idée du genre de plaisir qu’une ménagère de plus de cinquante ans peut rechercher.

Tout à coup, il perçut un regard posé sur lui. On lui avait peut-être parlé. Il s’était excusé, mais n’avait pas entendu. La mère de Laure posa sa main sur son épaule avec affection et lui dit :

« Ne vous en faites pas. Nous comprenons la situation difficile que vous vivez avec la séparation de vos parents. »

Qu’est-ce qu’elle avait bien pu lui dire juste avant ? Comment en était-elle venue à parler du divorce de ses parents ? Mystère ! Tout ce qu’il savait, c’est qu’elle se trompait. Leur séparation, soudaine et imprévisible, s’était révélée être une belle opportunité. Quand son père avait annoncé qu'il partait, sa mère s’était accrochée à la villa, comme un chien à son os. Elle aurait préféré mourir que de voir une poufiasse s’installer dans sa maison, comme elle se plaisait à le répéter avec une vulgarité qu'Hugo et sa soeur ne lui avaient jamais connue.

Mais, puisque son père était parti vivre avec la fameuse Pouf, sa mère avait changé d’avis : c’était trop grand pour une seule personne, elle n’aurait jamais pu s’en occuper, et il y avait trop de souvenirs. Tout ce blabla à la con, Hugo savait que c’était le discours qu’elle servait aux chipies friandes de détails sordides qu’elle appelait ses amies. La vérité était que ses parents, qui ne s’étaient jamais écoutés, étaient désormais incapables de s’entendre. Sa mère avait consulté un notaire, qui avait parlé de la possibilité d’une mise en vente publique. Si aucun accord n’était trouvé, l’homme de loi avait expliqué que cela pourrait entrainer une vente à perte. Perdre n’était pas dans son chemin de vie.

Sa fille aînée était déjà propriétaire. Elle avait proposé à Hugo de le devenir aussi. Alors, lui qui n’avait jamais imaginé se mettre la corde au cou pour des briques avait vite vu son intérêt : la possibilité de quitter un quartier populeux pour retrouver le calme de Montigny-le-Tilleul et le standing dans lequel il avait grandi. Il avait proposé un bon prix. Supérieur au prix d’une vente publique, mais inférieur à la valeur du bâtiment. Sa mère avait hésité, son père n’était pas plus intéressé par l’argent que par sa première chemise : l’amour et l’eau fraîche semblaient lui suffire. Sa sœur n’y voyait pas de mal. Finalement, sa mère avait accepté.

— Oui, avait répondu Hugo, je ne pensais pas que mon père était capable de tout quitter. Sa paroisse, c’était toute sa vie. Je ne comprends pas ce qui a pu lui passer par la tête. »

— Oh vous savez, parfois, l’amour peut pousser les gens à commettre des actes impensables, des actions qui semblaient impossibles avant.

Une larme à l’œil, la mère s’était précipitée pour nettoyer. La phrase que Hugo ne parvenait pas à comprendre semblait évoquer un souvenir douloureux pour sa mère, la faisant pleurer. Il avait déjà remarqué que, dans cette famille, quand une question ou un événement embarrassant survenait, tout le monde s’agitait. Il avait baptisé l’action « nostalgie stimulante » ou « tristesse motivante ». Intéressant phénomène !

Contagieux ! Car Laure aussi s’était levée. Cette phrase devait être pour elle. En tout cas, elle avait posé la main sur le bras de sa mère.

– Non, laisse, tu en as assez fait.

Elle venait de porter les assiettes et les couverts au lave-vaisselle, puis elle était revenue à la table pour verser les restes dans un Tupperware. Sa mère l’observait.

— Tiens, Laure, tu n’as pas un peu grossi ?

La jeune fille avait reposé la casserole, avait rejoint sa chaise en silence, lissé sa jupe lentement, soigneusement, comme l’aurait fait une collégienne avant de s'asseoir.

— Justement, j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer.

Le diaphragme d’Hugo se tendit brusquement, comme un petit blocage douloureux juste avant un hoquet.

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