Partie 1. Chapitre 4.

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La gorge d’Hugo était devenue une saignée dans un mur de plâtre. Il se revit, quelques mois plus tôt, creusant des saignées dans ses murs pour ajouter des prises électriques. Il avait été surpris de devoir autant humidifier le mur pour replafonner. Le plâtre buvait tout. C’est fou, songea-t-il, ce que ça peut boire, le plâtre. Il en était là, au fond de ce jardin, avec une gorge qui n’aurait pas laisser passer une sonde d’intubation.

Si seulement il y avait eu de la neige, il en aurait mangé comme quand il était petit. Les mains posées sur les genoux, les derniers spasmes lui secouant le corps, il avait envisagé de fuir par l’arrière des jardins. Les fils n’étaient pas très hauts pour passer de l’autre côté, il pouvait les franchir à l’aise. L’autre maison était une trois façades, il pourrait s’échapper par leur allée de garage, il voyait la rue d’où il était. Mais après ? Il lui faudrait faire le tour du quartier pour revenir chercher sa voiture. Et revenir au point de départ. Il décida qu’il valait mieux rebrousser chemin et affronter les deux femmes.

Il avait dû forcer ses jambes à la porter sur les cinquante mètres qui menaient à la cuisine. Lui qui courait soixante bornes par semaine.

À peine assis à la table en Formica proche de l’évier que Laure et sa mère surgirent du salon.

Mots superposés, aigus, insistants, incompréhensibles.

Un jus d’orange pressé jusqu’à la dernière goutte, posé devant lui comme remède.

Hugo n’entendait rien. Il planait, se voyant d’en haut, spectateur de sa propre scène.

Il était un drone survolant une zone de guerre : gravats alignés, plaies à vif, survivants s’agitant comme des fourmis. Lui n’entendait rien au vacarme, ne vivait pas le drame en bas. Il tournait encore, attendant le bon moment pour se poser.

Et déposer le bon mot. Ou la phrase qui remettrait tout en ordre.

Il saisit le verre et avala une première gorgée. Laure était enceinte.

Allez, vitamine C, booste-moi, tu peux mieux faire !

Seconde gorgée : ou croyait l’être. Haha ! Nuance !

Après tout, comment le savait-elle ? Pour trois cents grammes de plus ?

Fin du verre, cul sec.

Elle avait fait un test commandé en ligne ?

Un faux positif, et ils en riraient bientôt tous ensemble.

Pourquoi avait-elle joué cette comédie, d’ailleurs ? « J’ai une bonne nouvelle. » Devant ses parents, en plus.

Ça, c’était le plan A. Fin de l’histoire. Il envisagea aussi le B.

Laure enceinte. Les faits, les issues : l’école de Laure, lui pas prêt, et même sa voiture à deux places. Derrière ces paravents, la vérité nue : il ne voulait pas être père. Sacrifier sa vie pour en créer une ? Lui, Hugo, ne voulait rien perdre, rien donner.

Techniquement, un avortement n’avait rien de compliqué. Il en avait vu un, pendant son stage en gynéco. Ici, tout était prévu : centres de planning, médecins, délais. Douze semaines en Belgique, vingt-deux aux Pays-Bas. De la routine médicale.

Il devrait insister sur le mot : fœtus. Pas un enfant. Pas encore.

Psychologie, pédagogie, et tout rentrerait dans l’ordre.

Un bip de rappel de son téléphone coupa court. « Au boulot. » Sauvé. Prétexte idéal. Il remercia poliment, embrassa tout le monde, sortit. Laure ne le suivit pas : il en fut soulagé.

Dans la voiture, les larmes roulèrent jusqu’à son col sans qu’il puisse les retenir. Il s’arrêta dans une rue déserte. Frappa de son poing droit le siège passager jusqu’à en faire sortir de la poussière en petits nuages gris qui dansèrent dans la lumière. Au loin, le réacteur d’une centrale crachait sa fumée, morne et régulière, indifférente. Le monde ne s’était pas arrêté.

Le second rappel du téléphone le tira de là. En retard. Il remit le contact, se fondit dans le trafic.

Arrivé hors d’haleine au vestiaire, Hugo enfila sa blouse. Il n’eut pas le temps de reprendre son souffle : Raphaël le croisa dans le couloir.

— P’tain, Hugo, t’as vu ta gueule ?

Hugo esquissa un sourire.

— Tu peux pas imaginer comme je suis content de te voir.

Mais déjà Raphaël disparaissait dans une chambre, un chariot à la main. Hugo le rejoignit plus tard, au détour d’un couloir, le temps d’un clin d’œil complice, avant de repartir distribuer des plateaux-repas. Leur conversation commença ainsi, par morceaux, jetés à la va-vite entre deux portes.

— Les sorties en semaine, c’est plus de ton âge, mon petit ! lança Raphaël en poussant une porte.

Hugo s’accrocha à ce « mon petit » comme à une poignée. C’était le sésame : ici, il pouvait parler. Même de l’inavouable. Même de l'indicible.

Un patient réclama son cachet. Hugo passa une gorgée d’eau, reprit la tournée. Dans le couloir, Raphaël l’attendait déjà.

— Alors ? Crache le morceau.

— Laure… elle dit qu’elle est enceinte.

Un silence. Raphaël haussa les sourcils, mais fut happé dans une chambre voisine. Hugo resta seul avec ce mot qui sonnait encore dans l’air : enceinte.

Ils se retrouvèrent plus loin, près d’un ascenseur bloqué.

— Enceinte ? T’es sûr ? demanda Raphaël en coinçant une barquette de soupe sur un chariot.

— Un test. Mais… tu sais comment c’est, ces trucs…

Un appel d’infirmière les coupa. Ils repartirent chacun dans une direction. La conversation reprit plus tard, devant la salle de soins.

— Alors, écoute, fit Raphaël, y a pas trente-six solutions. Soit tu fuis. Soit tu la convaincs d’avorter. Soit tu assumes.

— T’as pas une idée plus concrète ?

Raphaël ricana, attrapa un dossier.

— T’avais la preuve qu’elle prenait la pilule ? Tu la voyais l’avaler ?

Hugo resta muet. Une porte claqua. Ils furent à nouveau séparés.

Plus tard, au moment de poser une perfusion, Hugo sentit son téléphone vibrer. Un message de Laure. Il ne l’ouvrit pas.

À la pause repas, enfin seuls, Raphaël posa les coudes sur la table, les yeux plissés.

— On dira ce qu’on voudra, les meufs savent te prendre par les couilles.

S’il n’avait pas été son ami, Hugo l’aurait traité de connard. Mais c’était un ami. Et il avait raison.

— Mon petit, j’ai réfléchi. Le plus urgent, c’est de savoir si elle est vraiment enceinte, et de combien. Je vais te prendre un rendez-vous en urgence chez Luc, le dernier Jules de ma soeur, il est gyné à l’hôpital de Jumet. Pas nécessaire de venir ici : tout le monde serait au courant avant que l’encre de l’échographie ne soit sèche.

— Je le connais ?

— Il était au réveillon avec nous ! Tu l'as chambré parce l'anagramme de son prénom c'est cul. Tu te souviens ? Peut importe, c'est un bon gars, avec lui, on va pouvoir commencer par le commencement et savoir s’il n’est pas trop tard.

Hugo sentit son cœur battre trop vite. Raphaël souriait, confiant. Lui n’entendait qu’un mot, lourd, insistant, sans espoir, tourner dans sa tête : tard.

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